L’Âge d’Or de la comédie musicale égyptienne

#1 : Introduction

Dossiers • Publié le 02/07/2018 par

#1 : Introduction
#2 : Les chanteuses à la voix d’or
#3 : Mohamed Abdelwahab, le chanteur des rois et des princesses
#4 : Farid Al Atrache, le chanteur au coeur triste
#5 : La fabuleuse Samia Gamal
#6 : La farce musicale
#7 : Le film de bédouins
#8 : Les chanteurs de charme

Entre 1940 et la fin des années 60, la comédie musicale égyptienne fut un genre très populaire qui a mobilisé des centaines d’auteurs, d’acteurs, de producteurs et de compositeurs. Tout d’abord influencé par les films américains et les chorégraphies à la Busby Berkeley, le musical égyptien ne bénéficie évidemment pas de la même richesse de moyens, mais paradoxalement, c’est aussi ce qui fait son charme. Les films les plus intéressants sont d’ailleurs ceux qui s’éloignent du modèle hollywoodien en allant puiser l’inspiration dans le patrimoine historique de la musique arabe. Aux formations traditionnelles (luth, cithare, kanoun, violon et flûte naï) s’ajoutent les grands orchestres à cordes qui bâtissent le répertoire des divas.

 

Dès les années cinquante, les films tournant autour de chanteurs et de danseuses occupent une place de choix. La liste est longue des étoiles qui se sont succédées à l’écran, de la chanteuse arabe Mounira al Mahdiyya dans L’Adulée (Al Ghandourah -1935) de Mario Volpi, à Samira Taoufik, qui s’illustra en « fière bédouine » dans les productions libano-égyptiennes des années 60. Des artistes mémorables ont laissé leur empreinte dans l’imaginaire populaire : les mélodies poignantes d’Oum Kalthoum et de Nour el Houda ; Leila Mourad, la chanteuse à la voix de rossignol ; Fayza Ahmed, la libanaise Sabah, Asmahane, ainsi que le célèbre Abdel Halim Hafez… Et bien évidemment, les deux plus grandes stars du cinéma musical de cette époque : le compositeur-interprète Mohamed Abdelwahab et le légendaire Farid al Atrache.

 

Samia Gamal et Farid al Atrache dans Ne le dis à Personne d’Henri Barakat (1951)

 

Grâce à ses deux atouts, les vedettes et les comédies musicales, le cinéma égyptien a conquis le public arabe, éclipsant tous les autres cinémas, y compris les films américain, sur un marché étendu du Proche-Orient au Maroc en passant par l’Afrique et l’Asie musulmane. La musique, les danses et les chansons étaient en effet le meilleur trait d’union entre ces régions ne partageant pas toujours les mêmes dialectes. Même en France, principalement à Paris et à Marseille, les films égyptiens ont souvent été diffusés, surtout dans les années 50 et 60, dans des cinémas spécialisés comme le Louxor. Ils étaient néanmoins réservés à une clientèle immigrée et il était rare de voir des spectateurs français s’aventurer dans ces salles.

 

Le plus souvent, les thèmes des films se reprennent les uns les autres. Il s’agit avant tout soit de drames bourgeois avec des intermèdes chantés et dansés, soit de comédies se déroulant dans le milieu du Music Hall. Du petit café-concert à la grande salle de spectacle en passant par les cabarets et les tripots malfamés, chanteurs et danseurs rivalisent pour réussir leur carrière et bien sûr trouver l’amour. Ces lieux de divertissements sont les éléments clés de la comédie musicale égyptienne où se noue généralement l’intrigue. C’est aussi l’occasion pour le spectateur d’apprécier la danse orientale (en arabe « El raqs el sharki »), fascinant spectacle de son et de lumière où de séduisantes almées se déhanchent au rythme du kanoun et de la derbouka.

 

L’apparence attrayante de ces vedettes reproduit bien souvent les canons de la beauté arabe : visage amène, poitrine opulente et hanches d’une rondeur prononcée, pour ne pas dire fessues. C’est la brune légendaire Tahia Carioca, la plantureuse Zeinat Olwi, la sensuelle Nemat Mokhtar ou encore la flamboyante Hind Rostom. Mais on trouve aussi des danseuses plus élancées, comme la souple Naima Akef, la gracieuse Nadia Gamal ou la pétulante Kittie Fotsati. L’une des reines incontestée, reste sans doute la fabuleuse Samia Gamal, qui a irradié plus d’une soixantaine de films de son sourire éclatant et de ses ravissantes ondulations félines.

  La légendaire Tahia Carioca en compagnie des danseuses de la troupe de Badia Masabni.

 

La plupart des chansons présentes dans les films musicaux sont des compositions originales, souvent écrites par différents auteurs. Il s’agit en général d’assez courtes mélodies légères à refrain, pour pouvoir se fondre dans le support du disque 78 et 45 tours de l’époque. Pour qu’une chanson soit une réussite, il faut au moins que trois personnes jouent ce rôle : un très bon poète, auteur des textes, une voix qui fasse vibrer et un compositeur qui a le don d’arranger et de composer de belles mélodies. Faute de sources disponibles, il n’a pas toujours été possible de connaître l’auteur des chansons. C’est pourquoi les interprètes, mieux référencés, ont davantage été privilégiés, mais quelques grandes figures de la musique arabe comme Zakaria Ahmed, Mohamed al Mougui, Baligh Hamdi ou Mounir Mourad sont évoqués en détail.

 

Concernant les musiques de films instrumentales, il s’agit surtout d’emprunts au répertoire occidental, hormis les scènes de danses. Comme pour les films de Bollywood, ce n’est de toute façon pas ce qui intéresse le grand public, plus sensible aux mélodies chantées. Les directeurs de studios préfèrent ainsi puiser dans un catalogue musical déjà existant. Il y a donc pas mal de pots-pourris de thèmes classiques, comme par exemple les célèbres valses viennoises de Strauss ou la fameuse barcarolle de Jacques Offenbach. On trouve aussi un grand nombre de compositeurs russes comme Rimski-Korsakov, Khatchaturian, Borodine ou Stravinski, et même des scores de films hollywoodiens utilisés sur des séquences romantiques ou d’aventures. Des compositeurs réputés comme Franz Waxman, Alfred Newman, Bernard Herrmann ou Miklós Rózsa (sur la série historique des Antar par exemple), ont ainsi été conviés (bien malgré eux !) à se retrouver au générique de plusieurs productions égyptiennes. En général, il s’agit de morceaux utilisés comme simple illustration musicale et peu mis en valeur dans les films.

 

Certains titres sont parfois issus du répertoire folklorique arabe ou de chansons à succès repris dans les films. C’est le cas par exemple du fameux Ya Moustafa de Bob Azzam, qui accompagne la danse de Nemat Mokhtar dans La Lampe Magique (El Fanous el Sehri -1960) de Fatin Abdelwahab ou encore du séduisant Je viens de Yomi d’Aida el Shaer interprété en playback par la pulpeuse Nahed Sherif, dans le film Un Homme et une Femme (Imra ah wa Ragoul -1971) d’Houssam Eddine Mostafa.

 

Une danse mémorable de Nemat Mokhtar dans Le Fils d’Hamido (Ibn Hamido - 1957)

 

De cette riche production musicale et cinématographique, on retrouve finalement assez peu d’enregistrements sur disque. Même les DVD sont édités en faible quantité. Le monde arabe n’ayant pas tellement l’instinct et les moyens des occidentaux de préserver les négatifs et enregistrements d’origines, de nombreux films sont ainsi dans un état de délabrement assez avancé quand ils n’ont pas totalement disparu.

 

Sur CD, on trouve néanmoins une très belle compilation, intitulée Nostalgique Égypte, Chansons d’Amour, de Charme et d’Improvisations 1925-1960, où figurent quelques musiques de films. On retiendra en particulier la très belle chanson Les Belles Roses d’Oum Kalthoum, composée par le grand joueur de oud cairotte Zakaria Ahmed pour le film Fatma (1947). L’entraînant Wayak (Avec Toi) de Farid al Atrache pour Le Chant Immortel (Lahn al Khouloud -1952) ou encore le superbe Ahwak (Je t’aime), composé par Mohamed Abdelwahab et interprété par la voix suave d’Abdel Halim Hafez dans Les Filles Modernes (Banat el Yom – 1957) d’Henri Barakat.

 

La compilation Cabaret d’Égypte présente quand à elle un assez vaste éventail des musiques de danses présentes dans les comédies musicales égyptiennes, mais le son reste de qualité médiocre. On y trouve néanmoins des compositions assez rares, comme ce morceau oriental au rythme envoûtant, qui accompagne la danse de Kittie Fotsati dans La Fille du Pays (Bint al Balad -1954). Et puis il y a surtout la superbe chanson traditionnelle Ah Ya Zein interprété par Mohamed Kandil dans le mélodrame La Danse de l’Adieu (Raqsat al Wadaa -1954), où figure une danse de charme irrésistible de Samia Gamal.

 

 

Vous trouverez ci-après quelques références qui ont servi à la rédaction de ce dossier.

 

Bibliographie

Égypte : 100 Ans de Cinéma – Sous la direction de Magda Wassef (Édition Plume)

L’Âge d’Or du Cinéma Égyptien (1945-1965) – Mona Gamal el Dine (Diffusion ANRT)

Musique d’Égypte – Frédéric Lagrange (Acte Sud)

Ô Nuit, Ô mes Yeux – Lamia Ziadé (Pol Éditeur)

Le Théâtre Lyrique Arabe (1847-1975) – Mohamed Garfi (L’Harmattan)

Oum Kalsoum – Ysabel Saïah (Denoël)

Mohamed Abdelwahab – Noureddine Amdouni (Éditions du Cygne)

 

Filmographie

Les Grandes Voix de la Chanson Arabe : Mohamed Abdelwahab – Simone Bitton (La Traverse)

Les Grandes Voix de la Chanson Arabe : Farid al Atrache – Simone Bitton (La Traverse)

Hollywood sur le Nil – Saïda Boukhemal (CNC Images de la Culture)

 

Internet

El Cinema : l’équivalent arabe d’IMDB

Movie Musical World : blog érudit sur les stars des comédies musicales

TheCaroVan : blog sur les vedettes de la danse orientale

 

Julien Mazaudier
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