L’Âge d’Or de la comédie musicale égyptienne

#3 : Mohamed Abdelwahab, le chanteur des rois et des princesses

Dossiers • Publié le 16/07/2018 par

#1 : Introduction
#2 : Les chanteuses à la voix d’or
#3 : Mohamed Abdelwahab, le chanteur des rois et des princesses
#4 : Farid Al Atrache, le chanteur au coeur triste
#5 : La fabuleuse Samia Gamal
#6 : La farce musicale
#7 : Le film de bédouins
#8 : Les chanteurs de charme

Le premier film musical égyptien a été tourné en 1932 par Mario Volpi. Intitulé La Chanson du Cœur (Oun Choudatou al Fouad), il est interprété par Nadra, la célèbre et très populaire chanteuse de cette époque. Ce fut un bide colossal, en partie dû à des parties musicales beaucoup trop longues qui rendaient l’intrigue difficile à suivre. Le problème fut remédié en 1934 avec La Rose Blanche (Al Warda al Bida), film fondateur de la comédie musicale égyptienne qui connaît un énorme succès à sa sortie, grâce notamment à la présence de son acteur-vedette Mohamed Abdelwahab, chanteur, compositeur et luthiste. Au départ, Abdelwahab chantait uniquement, comme le voulait la tradition de l’époque, pour la famille royale et la haute société, d’où son surnom de « chanteur des rois et des princesses ». Le succès de sa carrière au cinéma va alors donner une chance au public de voir et entendre ses vedettes préférées.

La Rose Blanche était en réalité plus un mélo entrecoupé de chansons statiques qu’une comédie musicale au sens américain du terme, où l’action, le chant et la danse se mélangent. C’est à partir de ce film que l’artiste égyptien va définir les règles de la chanson moderne arabe au cinéma : introduction musicale raccourcie, établissement de quatre couplets avec des thèmes musicaux différents et d’un refrain, le tout durant moins de dix minutes. Les studios d’enregistrements du Caire n’étant pas encore assez performants, la musique est enregistrée à Paris, aux studios Éclair, sous la direction d’Aziz Sadok. C’est Riad al Sombati, le compositeur attitré d’Oum Kalthoum, qui assure les parties de luth. Aujourd’hui, malgré le charme de sa bande son, le film parait bien lent et désuet mais à l’époque ce fut un phénomène national. Pour le public, Abdelwahab était alors considéré comme un véritable modèle de sa génération, toutes classes sociales confondues. Quatre femmes s’étaient même suicidées d’amour pour lui…

L’affiche du film Une Balle au Cœur (1944) avec Raqiya Ibrahim et Mohamed Abdelwahab

Toujours à la pointe de l’innovation et de l’audace, Mohamed Abdelwahab est aussi le premier auteur-interprète à intégrer des formes musicales occidentales dans ses compositions, comme la rumba, le tango et la salsa. Dans Flirts de Jeunes filles (Ghazal al Banat – 1949), un morceau comme Aahd el Hawa, chanté par Leila Mourad, est caractéristique de sa faculté à passer avec aisance d’un style musical à l’autre. Abdelwahab est d’ailleurs souvent réprouvé par les musicologues arabes pour avoir emprunté certains thèmes, à peine modifiés, de musiques ou de chansons européennes. On peut par exemple reconnaître l’air de Marinella de Vincent Scotto (chanté par Tino Rossi) dans la mélodie Indama Yati Elmassa (Quand vient le Soir), composée pour le film Vive l’Amour (Yahya Elhob – 1938).

Grand découvreur de voix féminines, l’artiste est aussi réputé pour avoir lancé la vogue du duo musical à l’écran, avec la chanteuse Nagat Ali dans Larmes d’Amour (Doumou el Hob –  1935), un genre jusque-là développé uniquement dans le théâtre chanté et l’opérette. Des chanteurs-compositeurs comme Farid al Atrache et Mohamed Fawzi reprendront ensuite la formule avec succès. On compte autant de chef d’œuvres dans ses chansonnettes que dans ses grandes compositions de musique noble, comme le remarquable Cléopâtre réalisé en 1973 pour les soirées radiophoniques.

De 1933 à 1949, Abdelwahab interprète huit films en y imposant le duo chanté. À la fois, producteur, compositeur, acteur et chanteur, il joue le plus souvent un dandy spirituel et décontracté, à l’humour fin. Cette image de marque est cultivée et entretenue avec beaucoup de soin par Mohamed Karim, le réalisateur de tous ses films. On peut notamment savourer sa prestation musicale dans Une Balle au Cœur (Rossassa fi Kalb – 1944), où il chante entouré de séduisantes chanteuses et ballerines. Sur le magnifique Ensa el Donya, on remarquera parmi les donzelles la jeune Samia Gamal, qui faisait ses débuts à l’écran.

Mohamed Abdelwahab et son orchestre dans Flirts de Jeunes filles (1949)

Parmi les autres grandes réussites d’Abdelwahab, il y a aussi la très belle chanson romantique Balach Tebousni, pour le film Amour Interdit (Mamnou al Houb – 1942) : un morceau dédié à la belle Madiha Yousri, et pour lequel la caméra de Mohamed Karim s’attarde en gros plans sur de superbes portraits de personnages féminins. « Ne m’embrasse pas sur les yeux, car ce baiser sépare les amants. Un jour peut-être tu reviendras et le rêve se réalisera. Disons-nous adieu sans baisers, pour qu’il reste un peu d’espoir. » Le film est un divertissement quelque peu naïf mais sympathique, inspiré de la célèbre histoire de Roméo et Juliette. Cette chanson à succès, ainsi qu’Ensa el Donya, furent toutes deux éditées en 1974 sur un 45 tours aux éditions Cairophon. Un disque évidemment aujourd’hui quasi introuvable.

En 1946, après le cinglant échec du film Je ne suis pas un Ange (Lastou Malakan), avec la grande chanteuse Nour el Houda, Abdelwahab décide de se retirer en tant qu’acteur. Il fera encore quelques petites apparitions dans son propre rôle de chanteur-compositeur, notamment dans Flirts de Jeunes filles (Ghazal al Banat – 1949) d’Anwar Wagdi. Considéré comme l’une des productions égyptiennes les plus importantes des années 40, ce film demeure célèbre pour son numéro musical final spectaculaire. Le chanteur y interprète à la mandoline la mélodie Ashek el Rouh, accompagné d’un chœur mixte et d’un orchestre de plus de 70 musiciens. On constate d’ailleurs qu’Abdelwahab a régulièrement intégré dans son orchestre des instruments d’origine occidentale comme l’accordéon, le hautbois ou le violoncelle, qui selon lui s’accordent assez bien aux sentiments du public oriental. Une démarche iconoclaste, qui n’a pas toujours été bien admise par la critique de l’époque, mais qui a fini par s’imposer au fil de ses compositions.

En tant que compositeur, Abdelwahab ne délaisse pas le cinéma, puisqu’il va continuer à écrire de nombreuses chansons pour d’autres interprètes, comme le magnifique Ahebbek Je t’aime chanté par Chadia dans L’Honneur d’une Jeune Fille (Sharaf el Bint – 1954). Une composition à l’occidentale interprétée par un chœur féminin et un orchestre de tradition classique (piano, cordes et cuivre). Il est aussi le premier à introduire dans le répertoire traditionnel égyptien la cadence rapide latino-américaine et à apporter une dimension de sensualité mélodique à la musique de danse.

Deux 33 tours contenant des musiques de danses de Mohamed Abdelwahab composées pour le cinéma

Deux superbes 33 tours (Belly Dance, volume 1 et 2) ont été gravés, et on peut y entendre quelques classiques du répertoire comme Aziza, tiré du film d’Hussein Fawzi. Un morceau enjoué pour orchestre de chambre et voix féminines qui accompagne les danses de la splendide Naima Akef. Mentionnons aussi le stimulant Habibi Lasmar extrait de Mon Amour Brun (Habibi al Asmar – 1958) d’Hassan al Seifi, un film qui réunit les deux grandes vedettes de la danse orientale, Samia Gamal et Tahia Carioca.

 

Et puis il y a surtout l’incontournable Layalli Loubnan (Les Nuits du Liban), dansé par Zeinat Olwi dans Le Chemin de l’Espoir (Tarik al Amal – 1957) et Samia Gamal dans La Route du Diable (Tarik al Shaitan – 1963). Un morceau rythmique où domine le tabla, un tambour généralement en peau de poisson, et le kanoun, un instrument de la famille des cithares, très utilisé dans les scènes de danse et qui fournit à la musique sa structure de base. D’autres musiques d’Abdelwahab sont aussi régulièrement utilisées sur des séquences de danse orientale, notamment le prélude de la célèbre chanson Enta Omri (Tu es ma Vie) composé originellement pour Oum Kalthoum en 1964 et qui figure au répertoire de la danseuse Soheir Zaki. On peut notamment apprécier la sensualité de sa chorégraphie, dans Les Deux Frères (Al Shakikan – 1965) d’Hassan al Seifi.

Il existe également quatre disques des musiques de films d’Abdelwahab, disponibles dans le volumineux coffret consacré aux débuts de la carrière du compositeur : La Rose Blanche (Al Warda al Bayda – 1933), Larmes d’Amour (Doumou el Hob -1935), qui révèle la grande chanteuse Najat Ali, Vive l’Amour (Yahya Elhob -1938) et Jours Heureux (Youm Saïd – 1939), où on peut noter l’apparition de la toute jeune actrice Faten Hamama qui faisait ses débuts à l’écran à l’âge de six ans.

Dans la famille, il faut aussi mentionner le neveu Said Abdelwahab (1926-2004), qui apparaît dans quelques films musicaux en tant que chanteur-compositeur, et dont le plus fameux reste Apprenez-moi l’Amour (Alimouni al Houb – 1957) : une bluette sentimentale entre un professeur de musique et sa jeune élève. Sans grand intérêt sur le plan dramatique, le film vaut surtout pour la savoureuse chanson de Mohamed Abdelwahab écrite pour son neveu, Feen Gannat Ahlami, que Said minaude autour d’un piano à la douce Imane.

Mohamed Abdelwahab décède dans la nuit du 3 au 4 mai 1991 au Caire.

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