Nid de Guêpes (Alexandre Desplat)

Tout dans les Muscles #1 : L'Armée des Ombres

Disques • Publié le 15/07/2022 par

En guise de préambule, une vérité de La Palice, désormais si peu discutée qu’il paraissait tout à fait crucial de la revigorer : le cinéma fut dès ses premiers pas une affaire de mouvement. Celle-ci se révéla tout de suite frénétique sous l’impulsion des fabuleux trompe-la-mort de la comédie burlesque, Buster Keaton et sa bobine de granit, un Harold Lloyd plein de ressort, les Keystone Cops fêlés lâchés en pleine nature par Mack Sennett, et des cohortes d’autres dont le goût immodéré du risque n’avait que faire des contrats d’assurance. Même s’ils restent d’abord considérés comme les tout premiers rois du gag, ils sont aussi les pères fondateurs du film d’action, ceux qui en tracèrent les lignes cardinales à remuant déballage de courses-poursuites, de mêlées furieuses, de cascades sans filet et d’hystériques fusillades.

 

Toutes sortes de douceurs dont vous allez pouvoir admirer le scintillant étal dans maints articles graisseux de sueur, ô lecteur féru de décharges d’adrénaline. Les petits génies du muet n’y paraderont pas, la musique ayant toujours été, hormis chez ce bon vieux Charlot, le cadet de leurs soucis. En revanche, leurs innombrables descendants ne manqueraient la noce pour rien au monde ! Dans cette meute bigarrée, pas trace de beaux messieurs en queue-de-pie, ne condescendant à en découdre, le pistolet à silex bien en main, qu’au moyen d’aristocratiques duels. On y croisera plutôt des flics sans cesse prompts à flatter la gâchette et des as du volant dont le pied est littéralement ventousé par l’accélérateur. Il y aura les apôtres du bourre-pif comme mode d’expression omnipotent, entre karatékas à la petite semaine et kung-fu servant bien mieux que la dialectique à casser des briques. Il va de soi que des feux d’artifices ponctueront les réjouissances, ici la belle jaune d’une grenade jetée au beau milieu d’un nid de sicaires en treillis, là les échardes rouges dardées par un immeuble en proie au souffle dévastateur d’une énorme charge de plastic.

 

Et durant tout ce temps, veuillez croire que l’orchestre sis sur une proche estrade ne flanchera pas un seul instant. Normal. Ses rangs ne comptent (presque !) que des pointures, des artisans aguerris aux escarmouches saignantes ou nobles virtuoses de la furia symphonique, tous aussi à l’aise qu’un poisson dans les eaux loin d’être paisibles du cinoche d’action qui défouraille. Un concert de hourras attend certains noms, alors que d’autres, absolument pas guettés au tournant, feront s’arquer plus d’un sourcil en voûte d’ogive. Mais quoi que l’on puisse penser d’eux, même pis que pendre, chacun aura apposé sa marque, humble ou grandiloquente, embaumée du parfum du moment ou snobant les formules à succès, au grand arbre généalogique du plus musclé de tous les genres. L’heure est venue d’inonder vos veines d’un flot brûlant de testostérone. Et, pour faire nôtre cette tagline souvent frimeuse qui fit florès sur les affiches mangées de flammes des blockbusters et séries B des années 90 : « Attachez vos ceintures ! »

NID DE GUÊPES (2002)
Compositeur : Alexandre Desplat
Durée : 47:22 | 18 pistes
Éditeur :
Delabel

 

 

4 out of 5 stars

 

A l’instar d’un Georges Delerue couronné à l’unanimité grand seigneur du néo-classique, Alexandre Desplat porte des deux côtés de l’Atlantique le manteau doublé d’hermine qu’on n’attribue qu’aux apôtres de l’élégance racée et que plus personne, de longue date, ne s’aviserait de lui contester. Mais, tout comme ce fut le cas (et l’est d’ailleurs toujours) pour le compositeur phare de la Nouvelle Vague, l’étiquette, malgré tout son prestige, a quelque chose de réducteur. La présence de Desplat au sein de cette rubrique suintante de testostérone en atteste. Il y eut un temps, encore loin de la reconnaissance en grandes pompes et des étagères bondées de statuettes, où le compositeur n’hésitait pas à taquiner de près l’efficacité hollywoodienne. De cette période mouvementée naquirent quelques partitions dotées d’un tour de biceps joliment rond, en premier lieu un Nid de Guêpes au faciès renfrogné.

 

En 2005, Jean-François Richet tournait un très officiel remake d’Assault On Precinct 13. Le moins que l’on puisse dire est que le résultat ne fit pas tourner les têtes. De surcroît, trois ans auparavant, Florent-Emilio Siri lui avait coupé l’herbe sous le pied avec cette itération à peine camouflée du classique inébranlable de Carpenter. Les loups ne purent cependant hurler au plagiat pur et simple, grâce au caractère bien trempé du film que la musique n’avait pas peu contribué à forger. Quand Big John peaufinait déjà le minimalisme électronique promis à devenir sa fameuse signature sonore, son « successeur » s’engouffrait, lui, dans une nasse symphonique tourmentée. Ça n’alla pas sans quelques ratés, imputables peut-être à un péché d’orgueil : la trop grande précipitation avec laquelle Desplat dégaine ses chœurs inarticulés auréole d’un dangereux mystère l’entrée en scène du personnage de Pascal Greggory… dix minutes à peine avant que l’on ne découvre que celui-ci n’est qu’un modeste veilleur de nuit. Au même moment, Samy Naceri et son gang se rêvent desperados des cités, en badigeonnant du stuc épais du hip-hop (sacrilège !) l’immortel galop de The Magnificent Seven. Le film modèle, après tout, n’était-il pas lui-même une relecture contemporaine de Rio Bravo ? Et l’amateur de western de se prendre à rêver tout à coup de rutilants hommages à Elmer Bernstein et Dimitri Tiomkin, parfaits pour égayer la grisaille de la France industrielle choisie comme décor.

 

Mais la suite a tôt fait de rectifier le tir. Le fantastique, vedette à part entière de Nid de Guêpes, s’immisce pour de bon, via tous les orifices de balle creusant comme un gruyère l’entrepôt assiégé par des essaims de gunmen — mais sont-ils seulement de ce monde ? Leur furtivité spectrale, leurs appareils de visée nocturne qui dessinent au milieu des ombres les antennes et les mandibules de coléoptères monstrueux, les cordes rivalisant de cisaillements jusqu’à se muer en bourdonnements furibonds… Tout porte à croire que ces assaillants-là n’ont rien d’humain. Ils n’en sont pas pour autant immunisés contre le fracas des armes, auquel Desplat et son orchestre en fusion donnent le plus tonitruant des échos. L’action est féroce, et même dantesque à son apogée, mais sertie d’orchestrations amoureusement polies qui se refusent à laisser pendouiller le moindre bourrelet adipeux. Desplat n’a décidément jamais eu le profil d’un mercenaire de l’épate, et c’est en fin lettré, pour ne pas dire en calligraphe maître de son pinceau, qu’il aborde le grand spectacle, et non dans le rôle d’un Hercule de foire infatué de sa plastique hypertrophiée. Et jusqu’au bout, l’irréelle menace rôde, toute de reptations concentriques, asphyxiant peu à peu un petit groupe de héros aux abois de ses voix sépulcrales.

 

 

 

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