Vampire, vous avez dit vampire ? #1

L'éveil du vampire

Disques • Publié le 27/04/2017 par

Crucifix, pieu, lumière du jour, feu, eau vive (ou bénite), ail : les moyens d’éloigner ou de détruire un vampire sont légion, suffisamment pour éclipser ses propres pouvoirs. Les faiblesses de cette créature mythifiée par l’écrivain Bram Stoker font d’ailleurs tout le sel des films de vampire. On se demande souvent à quelle sauce va être dégustée la « mort » du prince de la nuit. Et puisqu’un bon vampire est un vampire mort, autant que son trépas soit spectaculaire. Et quoi de plus spectaculaire que de mourir en livrant un combat dantesque face à son ennemi de toujours ? Les meilleurs films de vampire ont d’ailleurs une Némésis (souvent incarnée par le Professeur Van Helsing) à la hauteur du monstre buveur de sang.

 

Ce dernier a tellement travaillé l’esprit des cinéastes que le nombre de films de vampires dépasse aujourd’hui les 300 et fait de la créature de la nuit l’un des mythes les plus traités au cinéma ! On comprendra aisément qu’il faille nécessairement séparer le bon grain de l’ivraie pour tenter de faire un état des lieux car, bien évidemment, ces films ne sont pas tous dignes d’intérêt. Et si, pour être réussi, le style et la photographie (à même de gérer, entre autres, les flux d’hémoglobine) de ce genre de film sont prépondérants, la musique est souvent un élément moteur. Qu’elle soit symphonique ou synthétique, tonale ou atonale, la musique du film de vampire est, comme la créature maléfique, à la fois, séductrice et terrifiante…

 

Vampire Logo 1

#0 – Vampire Logo 2

#1 – L’éveil du vampire (1910-1950)
#2 – La révolution Hammer (1950-1970)
#3 – De vampire en pire (1970-1980)
#4 – Le vampire est derrière nous (1980-2000)
#5 – Le (vam)pire est à craindre (2000-2017)
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En dépit de quelques vagues allusions vampiriques dans certains films (souvent des courts métrages) des années 1910, il faut bien reconnaitre que le mythe du vampire au cinéma est encore loin de son apogée ou même de sa naissance. Drakula Halála (La Mort de Dracula) (1921) du hongrois Károly Lajthay (dont il ne subsiste aucune copie, le film étant réputé perdu) ne doit d’avoir échappé à l’oubli le plus total qu’à ses affiches publicitaires prouvant son existence ! Mais hélas, rien de mieux à se mettre sous la canine !

 

Il faut attendre l’année suivante, et le Nosferatu de Friedrich Wilhelm Murnau, pour que le cinéma commence à tirer quelque potentiel de la nouvelle de Bram Stoker. Malgré une âpre négociation avec les ayants-droit de ce dernier, les producteurs n’obtiennent pas l’autorisation d’utiliser les lieux et noms des personnages principaux de l’œuvre littéraire. Ainsi, Dracula cède sa place au comte Orlok, interprété par un Max Schreck halluciné. La veuve de Stoker, n’ayant pas l’intention de se laisser faire, intente un procès pour plagiat au studio responsable de la production du film. Un jugement ordonne alors la destruction des copies et du négatif ! Heureusement, quelques copies sont passées entre les mailles du filet, ce qui valut au film de connaitre une belle restauration au début des années 1980. La musique originale de Hans Erdmann n’a pas pu être sauvée, mais elle fut néanmoins reconstruite par le musicologue Berndt Heller à partir des partitions originales. A la demande du studio Prana, plusieurs compositeurs se mettent au service du film muet dès les années 80 en écrivant leur propre musique.

 

Max Schreck dans Nosferatu

 

Parmi ceux-ci, on peut citer (et surtout écouter) l’œuvre de James Bernard, enregistrée en 1996 pour une diffusion sur la chaine anglaise, Channel 4, et édité en CD par Silva Screen Records. La partition, exécutée par le City of Prague Philharmonic Orchestra sous la direction de Nic Raine, est à la fois riche, subtile et puissante (timbales grondantes, gong explosif et cuivres tout dehors pour le thème de Nosferatu, qui se décline en un motif de quatre notes descendantes). Le label en édite 63 minutes, laissant découvrir de nombreux thèmes et motifs dont une mélodie d’amour portée par les cordes (Ellen’s Disquiet) et un thème sautillant (Hutter And Ellen) joué aux bois, tous deux écrits pour illustrer la relation du jeune couple d’amoureux. L’expressionnisme transpire tout au long du métrage de Murnau et est, de ce fait, très propice à une musique gothique et richement colorée (large section de cordes, cuivres percutants, bois aériens, percussions dynamiques). La partition de James Bernard évite le mickey mousing, chose pourtant courante dans les films muets et, comme le sous-titre du film, A Symphony Of Horrors, le laisse entendre, nous délivre une véritable symphonie, pleine de thèmes et de variations enchanteresses.

 

Un autre métrage muet mettant en scène un vampire est tourné en 1927 : il s’agit de London After Midnight (Londres Après Minuit) sous la direction de l’immense Tod Browning (qui réalisera deux autres films vampiriques, dans les années 30 et en version sonore). Hélas, comme pour Drakula Halála, le film est semble-t-il perdu à jamais. Mettant en vedette le très impressionnant Lon Chaney (qui, comme a son habitude, prépare ses maquillages, terrifiants, lui-même), il ne subsiste de cette œuvre que quelques photos de tournage. La musique de Jack & Sam Feinberg n’a jamais connu l’honneur d’une réinterprétation, on n’en sait donc malheureusement pas grande chose. Peut-être qu’un label se décidera un jour prochain à réenregistrer la partition, si tant est qu’elle ne soit pas perdue à jamais elle aussi…

 

Bela Lugosi dans Dracula

 

Le plus célèbre des vampires fait son apparition la plus remarquée sur les écrans en 1931. Tourné par Tod Browning sous la bannière d’Universal (qui déclenchera dans les années qui suivent toute une série de films de monstres), le film Dracula place sous les projecteurs un certain Bela Lugosi qui interprétait jusqu’alors le personnage sur les planches de Broadway. Le film, à sa sortie, ne possédait pas de musique originale mais employait avec parcimonie le Lac des Cygnes de Tchaïkovski. En 1999, l’américain Philip Glass fut commissionné pour écrire une musique pour le film. Il écrivit alors une bande originale pour quatuor à cordes et piano dont il confia l’exécution au Kronos Quartet. La musique reste dans la veine minimaliste et répétitive de l’auteur bien connu de Powaqqatsi.

 

C’est avec Mark Of The Vampire (La Marque du Vampire) réalisé en 1935 par le prolifique Tod Browning (à qui l’on doit le célèbre Freaks de 1932) que l’on fait appel à une musique originale. Composée par Edward Ward, la musique n’est que peu employée, ne se faisant entendre qu’aux génériques de début et fin et par quelques accords d’orgue durant le film. Il faut noter toutefois ici que l’apparition du vampire, un certain Comte Mora (Bela Lugosi dans un tout petit rôle), et de sa fille Luna est appuyée par quelques voix fantomatiques. Exit donc le Comte Dracula, d’autant que l’histoire ne met pas vraiment en exergue le vampirisme mais plutôt une sombre histoire d’argent et de biens convoités par un tuteur en devenir, peu scrupuleux, qui tombe dans le piège tendu par un inspecteur astucieux.

 

Lon Chaney Jr. dans Son Of Dracula

 

En 1943, Robert Siodmak, réalisateur du futur classique The Crimson Pirate (Le Corsaire Rouge), tourne Son Of Dracula (Le Fils de Dracula) avec, encore une fois, l’inimitable Lon Chaney Jr. La musique du film est confiée au spécialiste des thrillers et autres films d’épouvante de l’époque, Hans J. Salter. Son style, très hollywoodien, fait la part belle aux couleurs sombres de l’orchestre en présentant, un peu à la manière d’Herrmann, des combinaisons d’instruments au registre grave comme le basson et la clarinette basse. Salter, aidé de Paul Dessau, poursuit l’exploration des films de vampire avec House Of Frankenstein (La Maison de Frankenstein) qui, la même année, et en dépit de son titre fort explicite, raconte en partie la renaissance de Dracula.

 

William Lava, un des plus prolifiques auteurs de musique de film ayant jamais travaillé à Hollywood, compose en 1945 la partition de House Of Dracula (La Maison de Dracula). Lava y laisse exploser les cuivres dans un générique où les notes de cordes tombent en cascade. L’effet dramatique, bien que convenu, ne laisse pas indifférent, tout comme l’utilisation du vibraphone utilisé ici pour signaler la présence de Dracula et le sommeil agité de ses proies féminines. Injustement négligé par les éditeurs discographiques, William Lava peut néanmoins s’enorgueillir de posséder près de 300 partitions à son actif !

 

Isle Of The Dead (L’Île des Morts), intéressante variation sur le thème du vampirisme, arrive sur les écrans à la fin de la seconde guerre mondiale. Boris Karloff, immortel interprète du monstre de Frankenstein, y campe un colonel forcé d’être placé en quarantaine avec une partie de ses hommes alors qu’une mystérieuse et mortelle maladie sévit sur l’ile grecque qu’ils occupent. On soupçonne alors une femme d’être un vampire et d’être à l’origine de l’hécatombe. La musique, signée Leigh Harline est tout à fait appropriée, créant un climat malsain et fiévreux. Fièvre et malaise seront aussi au programme des musiques d’un studio qui sera toujours cher au cœur des mélomanes en recherche des vestiges du passé : le fameux studio britannique Hammer…

  John Carradine dans House Of Dracula

Christophe Maniez

Christophe Maniez

Rédacteur
Alors à l'orée de l'adolescence, au début des années 80, le jeune Christophe découvre à la télévision, coup sur coup, deux chefs d'œuvre qui marqueront son esprit à jamais. Le premier, Rocky, fait naitre en lui la jubilation par les mélodies riches en émotion de Bill Conti, devenu maintenant un de ses compositeurs fétiches. Le second, Vertigo d'Alfred Hitchcock, le plonge dans la musique du géant Bernard Herrmann, par le biais d'une partition pleine de mystère et de romance. Puis c'est l'escalade : il est tellement absorbé par la puissance des plus belles pages de la musique de film qu'il en vient à étudier de plus près le solfège et la composition (en quasi autodidacte, d'où son niveau plutôt moyen). Durant les mois suivants, il découvre John Williams et son Return Of The Jedi au cinéma. Transporté par la musique, il devient rapidement fan de ce compositeur. Son cercle de connaissances s'élargit et il en vient, plus tard, à admirer James Horner (un autre de ses compositeurs préférés) et Franz Waxman, notamment. Et puis, en 1989, c'est la claque : alors que tout le monde s'éclate sur la Bat Dance de Prince, il n'a d'oreille que pour les notes du Batman de Danny Elfman (par ailleurs, un des premiers CDs qu'il achète). Depuis lors, son amour pour la musique du compositeur attitré de Tim Burton ne s'est jamais démenti. Aujourd'hui, Christophe erre dans les couloirs obscurs d'UnderScores où il peut disputer le bout de gras avec d'autres êtres atteints du même syndrome que lui. Et l'aventure continue...
Christophe Maniez