Le Train (Philippe Sarde)

Sarde - Granier-Deferre : une collaboration raffinée et sensible

Disques • Publié le 08/04/2016 par

Le TrainLE TRAIN / LE CHAT / LA VEUVE COUDERC / LA RACE DES SEIGNEURS /
LE FILS / L’ÉTOILE DU NORD (1973 / 1971 / 1971 / 1973 / 1974 / 1982)
Compositeur : Philippe Sarde
Durée : 50:59 | 20 pistes
Éditeur :
Universal Music – Ecoutez le Cinéma

 

5 Stars

Le réalisateur Pierre Granier-Deferre et le compositeur Philippe Sarde ont en commun dix-sept longs-métrages faisant partie intégrale du patrimoine cinématographique français. Cet album, quatorzième de la collection Universal, regroupe les musiques de leurs films adaptés d’un roman de Georges Simenon : Le Chat, La Veuve Couderc, Le Train et L’Étoile du Nord, ainsi que les bandes originales du Fils avec Yves Montand et de La Race des Seigneurs avec Alain Delon. En réécoutant ces musiques, une nostalgie pour les films des années 70 nous éveille. Les visages de Gabin, Trintignant, Signoret, Montand, Delon et Romy Schneider nous apparaissent et nous invitent à les rejoindre dans le panthéon du 7ème Art, là où l’émotion fait face à la violence, où la simplicité efface les effets spéciaux et où la beauté nargue le superficiel.

 

Pierre Granier-Deferre était un homme à l’image de son œuvre : simple, discret, généreux et qui a toujours été à la recherche d’une ambiance et d’un ton collant parfaitement à l’univers ambigu des romans de Simenon. Et pour musicaliser ces ambiances et leurs interprètes, il a fait confiance à Philippe Sarde. C’est en découvrant la partition des Choses de la Vie, de son confrère Claude Sautet, que le cinéaste eut l’idée d’appeler le compositeur. Il le rencontra, lui exposa le sujet du Chat et la suite est bien connue : Le Train, Adieu Poulet !, Une Étrange Affaire, Noyade Interdite, Cours Privé… Autant de films que de chefs-d’œuvre et un parcours (presque) sans fausses notes jusqu’à 1995, année durant laquelle ils ont collaboré sur leur ultime film en commun (Le Petit Garçon, d’après un roman de Philippe Labro). Dix-sept films entre 1970 et 1995. Cet album est le symbole de la nostalgie, de l’émotion, de la simplicité et d’une collaboration artistique qui, à aucun moment, ne s’est essoufflée.

 

Jean-Louis Trintignant dans Le Train

 

L’album s’ouvre sur la partition du Train, quatrième film réunissant les deux hommes, qui reste l’une des plus majestueuses compositions de Philippe Sarde à ce jour. De mai 1940 à l’hiver 1943, dans le Nord et le centre de la France et à la Rochelle, c’est l’exode. Les troupes allemandes avancent en Belgique et entrent en France. Julien Maroyeur (Jean-Louis Trintignant), réparateur radio, myope et réformé, quitte son village du Nord avec sa femme Monique, enceinte, et leur fille de sept ans. Ils sont séparés au départ du train qui emmène les repliés vers la zone non occupée. Au cours du voyage, Julien fait la connaissance d’Anna (Romy Schneider), une jeune juive allemande en fuite. Très vite, Julien se sent attiré par cette femme apeurée et réservée, belle et secrète. Après un bombardement, ils vont se posséder l’un l’autre avec ferveur, sachant leur passion condamnée par le temps et le destin…

 

Le thème L’Attaque sert de support musical aux images d’archives qui décrivent l’époque de l’action du film : cordes et cuivres viennent soutenir et appuyer les images de bombardements, d’exode et de misère que Granier-Deferre a inclus à son montage pour situer le contexte. La musique de Sarde y est fonctionnelle, efficace, terrifiante et maîtrisée. Le thème se fait agressif et déchirant, rendant les images encore plus dures. Il est d’ailleurs important de préciser que la musique du Train fut composée avant le tournage : « Philippe a écrit la partition d’après le scénario. J’ai donc tourné plusieurs scènes en fonction de la musique, d’autant plus que celle-ci était très importante sur ce film car révélatrice d’une époque » expliquait le metteur en scène.

 

L’Exode, alliant hautbois, cordes, cuivres et timbales sur un rythme oppressant, et Le Train, thème dans lequel les cordes se font douces et tendues, sont des variations de L’Attaque alors que le thème d’Anna (dont Mireille Mathieu interprètera une version sur des paroles d’Eddy Marnay) illustre le côté discret, délicat et angoissé du personnage interprété par Romy Schneider. Sarde fut en effet très influencé par la comédienne, notamment pour avoir travaillé sur ses précédents films de Sautet comme Les Choses de la Vie, Max et les Ferrailleurs et César et Rosalie. Dans Le Train, la musique reste indissociable de Romy. Les cordes du thème d’Anna décrivent la sensibilité du personnage et ne font qu’ajouter à sa beauté et à sa fragilité. D’ailleurs, à la sortie du film, les critiques parlèrent d’elles-mêmes : « L’Autrichienne Romy Schneider, dans un rôle de juive allemande, n’en finit pas d’être la plus grande actrice française actuelle. Le Train est donc mieux qu’un bon film puisque c’est un bon film avec Romy Schneider » (extrait de Romy Schneider de Sylviane Pommier et P.J.B. Benichou, paru aux éditions PAC en 1985).

 

Jean-Louis Trintignant et Romy Schneider dirigés par Pierre Granier-Deferre

 

Dans La Nuit, Sarde et sa musique se font tout en retenue, comme pour nous dire que les bombardements cessent et que les personnages peuvent enfin se retrouver et savourer cet instant d’accalmie. Cependant, le compositeur y laisse planer plusieurs notes noires pour nous annoncer que le voyage n’est pas fini. La Guerre allie le thème d’amour du film au thème de L’Attaque et ne fait qu’ajouter le désarroi à la dramaturgie du film et l’horreur à la peur des personnages, alors que La Traversée fonctionne avec le rythme et la vitesse du train : les cordes et les cuivres se font oppressants et stridents, comme si Sarde voulait musicalement faire avancer le train plus vite pour le sortir de cette situation fatale.

 

Julien est l’un des thèmes les plus représentatifs du film, car avant d’être un film de guerre, Le Train est avant tout un film d’amour. Granier-Deferre se sert de la Seconde Guerre Mondiale comme toile de fond pour mieux illustrer l’amour impossible unissant Julien et Anna. Ce morceau est particulièrement bouleversant, surtout lors de la dernière séquence : à la fin du film, la Gestapo demande à Julien de venir reconnaître une certaine Anna Küpfer et d’expliquer ses rapports avec elle. Julien, confronté avec Anna, feint de ne pas la connaître. Mais au dernier moment, il revient vers elle, ému, et la serre sur son coeur… au risque de la perdre. Cette scène n’a rien d’un cliché cinématographique et la musique de Sarde, ainsi que l’expression des deux comédiens, bouleversants et désarmants, tire les larmes. « La partition du Train reste une des plus belles musiques qu’ait écrite Philippe pour un de mes films : il avait composé onze variations d’après les deux ou trois thèmes principaux du film, que nous n’avons d’ailleurs pas toutes mises dans le film » se souvenait le réalisateur.

 

Première collaboration entre Sarde et Granier-Deferre en 1971, Le Chat est une saisissante rencontre entre Jean Gabin et Simone Signoret. Julien et Clémence Bouin se vouent une haine implacable et leur couple impose une image déchirante de la vieillesse. Avec ce film, Granier-Deferre, qui avait travaillé une première fois avec Gabin sur La Horse en 1970, a su rendre la vieillesse de l’acteur aussi grande que sa jeunesse et ce n’est pas un hasard si les deux vedettes reçurent le Grand Prix d’interprétation à Berlin pour leur rôle dans ce film. Triste et touchant sont les deux qualificatifs que l’on pourrait attribuer au film : l’action se déroule en plein cœur du quartier (en démolition) de la Défense à Paris et le metteur en scène en profite donc pour accentuer la lassitude et la retraite orageuse des personnages de par les lieux et les décors du tournage.

 

Simone Signoret et Jean Gabin dans Le Chat

 

Philippe Sarde a donc composé une musique mélancolique d’où ressort un thème simple et épuré qu’il interprète lui-même au piano (Le Chat). Le Final du film reprend le thème initial, et le compositeur y développe sa mélodie sur un tempo plus lent, en y insérant des cordes pour une partition à la fois simple et pleine d’ampleur. Standard musical de nos grands-parents, Le Temps des Souvenirs, interprété par Jean Sablon, est une chanson qui parle d’amour, de vie et de passion entre un homme et une femme. Elle illustre les flash-backs du film, l’époque où Julien et Clémence s’aimaient et se désiraient. « Dans presque tous mes films, il y a une musique que j’appelle de quotidienneté, c’est-à-dire une musique ou une chanson qui vient rompre avec le reste du support musical. Le Temps des Souvenirs en est un exemple. Cette musique de quotidienneté est surtout présente pour évoquer une époque parce que j’ai des souvenirs musicaux d’avant-guerre qui ont marqué des moments de ma vie, comme Charlie Parker ou Glenn Miller… » affirmait Granier-Deferre.

 

Première collaboration, premier chef d’œuvre, Le Chat annonçait un travail commun entre Sarde et Granier-Deferre d’une qualité rare et qui n’allait que s’accentuer. La Veuve Couderc est en effet un film dont la musique réveille en nous de nombreuses images d’une émotion intense. A la fin du tournage du Chat, le cinéaste comprit qu’il avait trouvé en Simone Signoret l’interprète idéale de La Veuve Couderc, sujet qu’il désirait depuis longtemps porter à l’écran. Granier-Deferre tournait ici son premier film avec Alain Delon, qu’il allait ensuite retrouver en 1974 pour La Race Des Seigneurs et en 1979 pour Le Toubib. Pour illustrer cette histoire d’amour entre un jeune évadé de prison et une fermière qui vieillit mal, Sarde ne joue pas la carte de la passion mais plutôt celle des grands espaces. Le film s’ouvre sur un plan séquence avec des prises de vue en hélicoptère de la campagne. L’ampleur et la souplesse de la mélodie principale évoque avant tout la nature et la liberté. Violons, hautbois, flûtes et harpes sont les principaux éléments du thème, et il est certain que Sarde fait également appel à la tendresse et à la sentimentalité des personnages. Le thème principal est également repris à la flûte, définissant ainsi la sagesse de Jean Lavigne (Alain Delon) et l’amour de la veuve Couderc pour le jeune homme dans une campagne où seules les herbes flottant au vent ont la parole.

 

Lea Massari et Yves Montand dans Le Fils

 

Unique collaboration entre Yves Montand et Granier-Deferre, Le Fils fut, en 1973, un échec public. Ange (Yves Montand), caïd de la pègre new-yorkaise, revient sur sa terre natale, en Corse, au chevet de sa mère mourante. Il retrouve ses souvenirs de jeunesse, dont Maria, qui a épousé son frère, Baptiste, berger. Il apprend que son père, mort alors que lui-même était en prison, a été tué d’une balle perdue lors d’une partie de chasse. Il songe à une vendetta et y renonce. Des tueurs le guettent. Il le sait et déjoue leurs manœuvres à plusieurs reprises. Pourtant, lorsque sa mère est à l’agonie, il va chercher son frère dans la montagne où il se fait abattre comme un néophyte. Le réalisateur poursuit là son éternelle recherche : celle d’un cinéma intimiste et intériorisé. A travers la description du village de la Balagne et l’envoûtement de son paysage, Granier-Deferre fait témoigner l’île de beauté de son passé et de la mentalité de ses habitants. Pour musicaliser ce drame familial et cette chasse à l’homme, Sarde fait appel à un instrument soliste et révélateur de la singularité du personnage principal : la guitare. Le Fils, thème principal du film, est dépouillé et subtil, la guitare se marie aux cordes et Sarde pose un climat de vengeance et d’amertume grâce à sa mélodie fine et raffinée. Le thème Retour se fait plus noir et plus angoissant de par ses nappes de cordes renvoyant à une issue fatale pour le personnage d’Ange. Puis Sarde revient au thème principal qui est ici joué à trois guitares, renforçant l’esprit de solidarité et de famille.

 

Second film tourné avec Delon, La Race des Seigneurs se différencie des autres films de Granier-Deferre, tout comme sa bande originale : grande orchestration et solistes renommés pour cette partition on ne peut plus soignée au parfum jazzy et rétro. « Cette musique me touche puisqu’elle représente une époque qui compte beaucoup à mes yeux. Philippe Sarde a presque reconstitué le Quintet du Hot Club de Franc, sans Django Reinhardt mais avec Stéphane Grappelli, Hubert Rostaing, Aimé Barelli et Maurice Vander. Cette musique a marqué mon enfance, période à laquelle j’étais passionné de jazz et la musique de La Race des Seigneurs me rappelle tellement cette époque que je ne peux que remercier Sarde ! »

 

Alain Delon et Sydne Rome dans La Race des Seigneurs

 

Après Le Chat et La Veuve Couderc, Granier-Deferre retrouvait Simone Signoret en 1982 pour L’Étoile du Nord, Philippe Noiret complétant la distribution et retrouvant son metteur en scène d’Une Femme à sa Fenêtre en 1976. Un nouveau locataire, Edouard Binet (Noiret), arrive dans la pension de famille que tient Madame Baron (Signoret), les valises pleines de souvenirs et de la lumière qu’il a rapportés d’Egypte. Madame Baron, qui n’a jamais quitté la Belgique, est immédiatement séduite par cet homme qui lui parle d’impressions, de sentiments qu’elle croyait avoir à jamais enfoui en elle. Pourtant, un crime a été commis dans le train, peu de temps auparavant, et n’a jamais été élucidé. Et voici que Sylvie, la fille des Baron, revient. Et Edouard, elle le connaît bien… L’Étoile du Nord permet à Sarde de retrouver l’accordéoniste Marcel Azzola, avec lequel il avait déjà travaillé sur la musique de Vincent, Francois, Paul et les Autres et Une Histoire Simple de Sautet. Ainsi, Louise, valse nostalgique et jolie ballade sentimentale pour piano et accordéon, nous rappelle les années trente et oppose musicalement Madame Baron à Edouard. L’accordéon reflète la vie grise et monotone, sans rêves, du personnage de Signoret alors que le piano se fait nostalgique et léger, appelant les histoires orientales narrées par Noiret à sa maîtresse de maison. Le piano épaule l’accordéon comme Noiret épaule Signoret… De ce fait, les deux instruments et les deux personnages sont complémentaires. L’Étoile du Nord allie l’accordéon, la trompette, le piano et la batterie pour une étourdissante valse musette rappelant l’Orient, ses saveurs, ses mystères. Sarde a composé ici un thème nous faisant tourner la tête, tout comme les récits de Noiret emmènent Signoret au pays des illusions et des mensonges. « Une atmosphère, un climat de tension, des comédiens si justes, les décors, la musique, les automobiles et les trains des années trente, un dépaysement étrange, L’Étoile du Nord veut être tout cela à la fois. Un cinéma pas à la mode pour éviter d’être démodé un jour » avouait Granier-Deferre.

 

Après l’écoute de cet album, ni les musiques de Philippe Sarde, ni les films de Pierre Granier-Deferre ne semblent destinés à se démoder un jour. Juste, raffinée et sensible, la collaboration entre ces deux hommes, nous a émus et donné tant de plaisir en 25 ans de travail et de complicité. Ainsi, Le Train, Le Chat, La Veuve Couderc, Le Fils et L’Étoile du Nord ont permis à Pierre Granier-Deferre et Philippe Sarde d’être de La Race des Seigneurs, et ce, à tout jamais…

 

Philippe Noiret et Simone Signoret dans L'Etoile du Nord