Entretien avec Stefano Di Battista

Morricone Stories

Interviews • Publié le 18/10/2021 par

Stefano Di Battista est loin d’être un inconnu dans le milieu du jazz : ses premiers disques datent de 1995, avec divers solistes, comme Roberto Gatto ou André Ceccarelli. Et il est souvent en concert. À l’occasion d’une tournée en France cet été 2021, autour de son nouveau CD, Morricone Stories, le contact a pu être possible grâce à l’attaché de presse du saxophoniste, qui m’a proposé de réaliser une interview permettant d’évoquer Ennio Morricone, environ un an après son décès. Ce faisant, l’idée était aussi que l’entretien soit publié à la fois sur UnderScores et dans Maestro, notre publication consacrée au Maestro italien (1), dans le numéro 21 à paraître cet automne, avec une importance portée, par hasard, sur le jazz, contenant un dossier avec une grande interview d’un autre jazzman célèbre ayant joué souvent pour Morricone.

 

Les aficionados ont découvert Di Battista au détour d’une vidéo postée par Stefano Reali en 2009, extraite d’une soirée privée chez lui avec quelques amis, dont Morricone (2). On y voit le saxophoniste y jouer un petit thème, accompagné par le compositeur au piano, ce qui nous a ravis, et a comblé pour un petit temps notre soif d’inédits très particuliers.

 

Mais place à l’entretien, qui a eu lieu en français (oui, il y a encore des italiens francophones !), en rappelant que son album, objet hybride, transpose habilement des thèmes connus et moins connus, avec des musiciens passionnés et virtuoses, jouant avec un plaisir évident, entre respect et évocation. L’auditeur de musique de film, tout en reconnaissant les thèmes, ne pourra cependant que sentir une forte couleur jazz, ou jazzy, assez loin, c’est bien normal, des titres originaux. Morricone Stories contient 12 titres, de Peur sur la Ville à Il était une fois en Amérique, en passant par Verushka, Le Grand Silence, La Femme du Dimanche et Le Bon, la Brute et le Truand. Il est ici accompagné, respectivement au piano, percussions et contrebasse, par Fred Nardin, André Ceccarelli et Daniele Sorrentino.

 

Stefano Di Battista

 

Qu’est-ce qui vous a amené au saxophone ?

C’est un hasard. Mon père m’a inscrit à la fanfare de Rome, quartier Camini, lorsque j’avais 12-13 ans. Je ne connaissais pas la musique, donc j’ai essayé à l’oreille, en jouant du saxo. Vers 14-15 ans, je suis devenu amoureux du jazz. Mon père achetait Musica Jazz, vendu en kiosque, un périodique qui contenait un disque 33 tours… Je me souviens de ces disques à la maison, des sensations fortes pour moi ! A 15-16 ans, j’ai été inscrit au Conservatoire de l’Aquila. Et entre 16 et 19 ans, j’étais aux Etats-Unis, pour découvrir les musiciens, Boston, l’école Berkeley…

 

Quand et à quelle occasion avez-vous rencontré Ennio Morricone ?

C’était à une soirée chez Stefano Reali (réalisateur TV, ami d’Ennio Morricone et musicien). Un jour de 2008, son entourage m’a invité, en me demandant d’apporter mon saxo, au cas où. Je ne connaissais presque personne à cette soirée ! Et Morricone m’a parlé, il était intrigué, il m’a posé des questions sur mon travail. Peu après, il a commencé à écrire quelque chose sur une feuille : c’était de la musique, qu’il me donnait à jouer au saxo ! Je commence à la lire, je vois qu’elle contient des notes extrêmes, soit basses soit (trop) hautes… Je le joue quand même, mais en trichant un peu, en abaissant les notes trop hautes… Il s’en aperçoit, et me dit qu’elles sont écrites pour être jouées comme telles, et me demande de réessayer ! C’était comme un gentil piège… A la fin il m’a donné le manuscrit.

 

C’est ce morceau qui s’appelle Flora dans votre disque ?

Oui, mais quand il me l’a donné, il n’avait pas de titre. Un an après, ma fille est née, prénommé Flora… J’ai donc donné ce nom au morceau a posteriori, car c’est pour moi comme un cadeau.

 

Avez-vous joué pour ses musiques de film, si vous avez collaboré avec lui ensuite ?

Non, je n’ai jamais eu l’occasion d’enregistrer avec lui ou pour lui : mon emploi du temps, de concerts, voyages, ne le permettait pas. Je lui ai néanmoins proposé de faire un CD avec lui, avec un contenu à déterminer ensemble. Il m’a répondu de faire autre chose, ma propre musique.

 

Comment s’est fait le choix des musiques à adapter pour Morricone Stories ? Très souvent, les originaux sont loin d’être jazz, il fallait les adapter…

J’ai essayé de construire un mélange des musiques qu’il appréciait et de celles que le public connaît. L’ensemble n’est pas réellement jazz, mais en liberté, et surtout en respect de l’esprit de ses compositions. Pour quelques instruments (3-4), le rendu final se concentre sur le cœur de ses thèmes, avec leurs lignes principales. Ce n’est donc pas seulement du Morricone, ni seulement du Di Battista, mais entre les deux : Ennio par Stefano. En concert, je joue souvent en quartet, et ce CD garde cette structure. Il faut dire aussi que cet album n’a pas été conçu en hommage après son décès. Il était prêt en 2020, mais à sa disparition, nous ne voulions pas laisser croire que nous profitions de ce triste événement.

 

Votre CD et vos concerts prouvent que la musique de film, de Morricone ou d’autres, est d’abord (ou ensuite) de la musique, en dehors du film ?

Oui, elle existe via les concerts, une musique vivante. Je joue souvent du Morricone en concert, et à chaque fois le public est heureux, une vraie joie, les gens sont comme des fous… J’ai aussi joué d’autres musiques de films, comme celles de Michel Legrand, par exemple. La musique de film est une belle inspiration pour les musiciens.

 

Stefano Di Battista

 

(1) Depuis 2013, elle fait suite au fanzine MSV, et était accessible sur le site chimai.com puis désormais sur The Ennio Morricone Online Community et sur le site Youscribe, en fichier PDF (document de 60-70 pages couleurs, semestriel, en anglais, gratuit). La publication explore en profondeur l’œuvre du Maestro, toutes ses musiques y compris arrangements, chansons, musique contemporaine, concerts), ses films, publicités, fait des recherches poussées, souvent inédites, et présente régulièrement des interviews exclusives avec des artistes ayant collaboré avec Morricone.

 

(2) Metti una sera a cena con Ennio Morricone On y reconnaît aussi, outre sa femme Maria, le contrebassiste jazz Giorgio Rosciglione. La soirée a eu lieu le 20 janvier 2007, car Morricone a daté la partition, figurant au dos du disque.