Bons Baisers de Hong Kong (1/3)

#1 : The Shaw Must Go On

Dossiers • Publié le 18/06/2021 par

Vous souhaitez corriger les lacunes, béant trop largement à votre goût, de vos acquis cinématographico-musicaux ? L’envie d’un test à l’aveugle autour des bandes originales de films vous démange tout à coup ? Les contrebandiers de Hong Kong (le bis philippin constitue un très estimable pendant) feront sans le moindre doute votre bonheur. Dans la ville aux mille et une turpitudes, à force d’assiduité besogneuse, le piratage et les filouteries de brigand ont remporté de longue date leurs galons de noble orfèvrerie. Même l’archiviste le plus méticuleux ne pourrait qu’admettre in fine son impuissance à recenser les kyrielles « d’emprunts » sonores pesant sur la conscience (gag) de l’ex-colonie britannique. Une pratique nullement exclusive aux rebuts de pellicule happés par l’oubli, à l’inverse de ce que les candides s’imaginent peut-être… Petits classiques du cru faisant les délices des connoisseurs tout-terrain ou, un étage au-dessus, mégalithes nimbés aux quatre coins de la planète d’un culte exubérant : tant et tant de titres peu ou prou illustres, ayant en commun de ne pas témoigner l’ombre d’une considération à la propriété artistique, qui fait tout juste office de paillasson crotté.

 

Historiens du 7ème art autant que fondus des excès brindezingues du cinéma hongkongais, tous s’accordent à rendre l’éclosion de ce pillage à grande échelle concomitant à l’avènement des années 70. En réalité, les margoulins de la cité qui ne dort jamais s’étaient employés dès le mitan des sixties à faire les poches de l’Occident. A cette fièvre subite de maraudage correspond un évènement majeur dans l’industrie locale : l’inéluctable déconfiture du film d’opéra, qui se vidait de son sang après avoir rayonné plus que n’importe quel autre genre au cours des années 50. Sur le plan musical, un répertoire traditionnel riche d’une histoire quasi-millénaire, en outre étayé par la migration massive des héros de la scène vers les salles obscures, fut longtemps une arme à double tranchant, garantissant au créneau roi de Hong Kong une manne sans limite en même temps qu’elle voilait par trop commodément les carences des compositeurs en activité. Ceux-ci, au mieux simples arrangeurs des tubes souvent antédiluviens de l’opéra, se trouvèrent démunis de presque toute ressource quand surgit soudain le rejeton turbulent, écarlate et spectaculaire des tragédies chantées : le wu xia pian (ou film de sabre) mandarin, tel qu’aspiraient à le remodeler la très ambitieuse Shaw Brothers et son mogul despotique Run Run.

 

Shaw Scope !!!

 

Aux yeux de la critique « noble » et des tenanciers de la politique des auteurs, le cinéma de Hong Kong en cet âge-là peut être résumé à une seule et prestigieuse signature, celle de King Hu, le grand calligraphe des dames d’épée. Pour moult fans sans foi ni loi, plutôt du genre à se cogner de respectabilité comme de colin-tampon, la référence (combien déliquescente !) demeure à tout jamais l’ogre Chang Cheh. C’est par son truchement, sans conteste, que la modernité vient à la folle péninsule. Les chevaliers volants ont envers le réalisateur phare de l’empire Shaw une dette colossale, aux contours chaotiques, véritable agrégat d’influences disparates que seul un formidable élan pulsionnel empêche de se pulvériser. Le faciès taillé dans la glaise de « Jimmy » Wang Yu, première création d’importance de Chang, reste un des symboles forts de cette nouvelle « mâlitude », brutale et férocement individualiste, à laquelle le public chinois d’alors applaudit à tout rompre. Mais la musique, entre les mains des compositeurs locaux, peine à suivre. Les ronins parés d’une surnaturelle invincibilité du chambara, le grand frère nippon du wu xia pian, pouvaient compter sur les bons offices de compositeurs de la trempe de Masaru Sato ; les pistoleros pas moins invulnérables du western italien s’enorgueillissaient bien sûr du génie à nul autre pareil d’Ennio Morricone, que flanquait une horde d’épigones pétris d’enthousiasme ; les sabreurs du Milieu, incarnation en lévitation de tous ces héros sixties, n’avaient pour entonner leurs exploits que des croque-notes besogneux, dont les rudiments souvent médiocres devaient par surcroît apprivoiser des moyens dérisoires et des délais foncièrement spartiates.

 

Qu’à cela ne tienne ! Hong Kong ne pouvait pourvoir en personne à l’apothéose symphonique de ses épéistes flamboyants ? Les cinématographies étrangères, se mit-on à songer, ne manquent guère de partitions quatre étoiles où il ne suffirait que de puiser à satiété… S’il ne fut pas le premier (bien malin, d’ailleurs, celui qui pourrait à coup certain désigner le coupable auquel on emboîta expressément le pas) à jouer les tire-laines, Chang Cheh fit montre dans ce douteux exercice d’une absence totale d’inhibition. Lui qui se contrefoutait de la véracité historique ou de l’exactitude des reconstructions de studio, s’adonna à quantités d’anachronismes musicaux avec une frénésie pleine de jubilation. L’un des jalons essentiels de toute son œuvre, The One-Armed Swordsman (Un Seul Bras les Tua Tous), précipité à l’état brut de son style toujours naissant en 1967, dessine ainsi une immense mosaïque de rapines. Il échoit même au catalogue classique « l’honneur » de passer à la moulinette : lors d’un bref massacre où de vils coquins s’en prennent à leurs victimes sans défense, les plus destructrices éminences du Sacre du Printemps exacerbent de tout leur poids le drame aux conséquences funestes. Mais Stravinsky et les autres géants de son acabit ont beau siéger au firmament, ils ne furent jamais pour le cinéma hongkongais qu’un recours de dernière main, guère usité. Dans les rangs clairsemés des exceptions s’affiche The Young Master (La Danse du Lion), qui marque la seconde tentative derrière la caméra d’un Jackie Chan fraîchement promu star comico-martiale. Quoique pas au grand complet, les Planètes de Gustav Holst, les cuivres va-t’en-guerre déployés par Mars et l’espièglerie propre à Jupiter en tête, nappent de bout en bout un film slalomant à l’envi entre (splendides) castagnes acrobatiques et couillonnade burlesque.

 

The Young Master

 

Les eaux poissonneuses de la musique de film, d’Hollywood en premier lieu, du voisin japonais, sans oublier l’Europe qui crépitait alors d’inventivité, restèrent toujours l’endroit privilégié où jeter ses filets. Dans The One-Armed Swordsman comme dans un nombre incalculable d’autres films, c’est une orgie éminemment blâmable qui bat son plein, un who’s who de peu d’éthique perpétré avec le paisible sentiment d’impunité d’une minuscule enclave qui se suffisait à elle-même. Duel At Diablo (La Bataille de la Vallée du Diable) tient ici lieu de point cardinal, son feeling moderne, insufflé par un Neal Hefti qui n’entendait pas rassasier de génuflexions le vieux folklore du western, collant de façon parfois étonnante au chemin de croix d’un Wang Yu amputé tragiquement de son bras. La liste des justiciers meurtris dans leur chair, fertile durant cette décennie, venait de s’enrichir de l’emblématique figure du sabreur manchot. Avec lui, les us et coutumes compassés de la chevalerie chinoise mordirent tout de bon la poussière, ensevelis sous une kyrielle d’obsessions presque morbides pour la vengeance et le pouvoir suprême. L’impavide Jimmy ne craint pas même de se mesurer au héros de pellicule le plus adulé de l’époque, James Bond, à qui il chaparde le crescendo belliqueux martelant l’escarmouche entre gitanes court vêtues de From Russia With Love (Bons Baisers de Russie). Une figuration récurrente, soit dit en passant, était devenue à Hong Kong le lot commun des 007 de John Barry : après avoir fait bien malgré eux les quatre-cents coups aux côtés de Connie Chan ou Tina Chin-Fei, espionnes de charme et monte-en-l’air sexy du caper movie, ils devinrent vite une passementerie de choix battant sur la poitrine du nouveau guerrier chinois.

 

Justement, en 1971, l’agent le moins secret de sa Majesté et le sabreur infirme se toisaient à nouveau en chiens de faïence. Au cours du laps de temps qui s’était écoulé, Wang Yu avait arboré la manche vide de son personnage fétiche une poignée d’autres fois, dont un Zatoichi Meets The One-Armed Swordsman (La Fureur du Manchot) qu’Isao Tomita gratifia dans les règles d’une musique rocailleuse et mangée de soleil. Une ostensible forme d’écot payé à la rencontre « spaghetti » entre deux icônes éclopées du cinéma populaire… et qui, à son corps défendant, connut là encore des résurgences spectrales dans une nuée de productions Shaw Brothers ! Un parfum bis, capiteux, décadent, flottait décidément dans l’air. De cette franche inclination à la surenchère, mue par les ondes telluriques qu’avait dardées à l’échelle de la planète The Wild Bunch (La Horde Sauvage), Chang Cheh fut un porte-drapeau zélé. Les constellations entières de morts brutales qui éclaboussent son chef-d’œuvre, The New One-Armed Swordsman (La Rage du Tigre), en attestent. Une noblesse triste sourd néanmoins du bras vengeur du chevalier manchot, et trouve dans les pages douloureusement lyriques du Gojira (Godzilla) d’Akira Ifukube un écrin idoine. Le visage transformé de notre héros n’y est sans doute pas pour rien, Wang Yu ayant été congédié pour une affaire de gros sous au profit de David Chiang, freluquet diaphane doté d’un charisme singulier. Mais qu’on ne s’y trompe pas ! A l’instar de son prédécesseur, il chevauche à bride abattue aux confins d’une Chine ancestrale ressuscitée sur les immenses plateaux de tournage du Moevieland, en quête de massacres pour expier. Les cuivres d’obédience troupière du Kelly’s Heroes (De l’Or pour les Braves) de Lalo Schifrin, mêlés à ceux d’On Her Majesty’s Secret Service (Au Service Secret de sa Majesté) qu’agace un Moog bourdonnant, prêtent énergiquement main-forte à notre héros, galvanisant sa monture mieux que la piqûre des éperons.

 

The Lady Hermit

 

Les agressives flambées musicales du Bond esseulé de George Lazenby rugirent encore, la même année, dans un autre wu xia pian de fameux renom. The Lady Hermit (Les Griffes de Jade), féministe au sens noble du terme, s’active à redonner à l’antique tradition des héroïnes virtuoses du sabre un peu de sa vigueur, sapée par la triomphale génération des combattants virils. C’est avec brio et même de vraies bouffées de tendresse qu’il y parvient, témoins les « clop-clop » de confession pastorale, subtilisés au western « à la Copland » puis répandus sur la paisible retraite où Cheng Pei-Pei, majestueuse égérie du cinéma de sabre, et son élève effrontée Shih Szu parfont leurs techniques martiales. Mais ce serait se fourvoyer que de voir en Ho Meng-Hua, l’auteur de cette fort belle réussite, un disciple spirituel de King Hu. Il ne fut, en vérité, pas moins accro que Chang Cheh aux outrances de tous bords et se fit fort de le prouver, comme ici, en truffant son récit d’exactions pseudo-vampiriques et d’adversaires si redoutables qu’ils ne consentent à expirer qu’après avoir été criblés de poignards, autant qu’une pelote l’est d’aiguilles. Pour attiser l’angoisse des décors saturés de ténèbres où bruissent d’insaisissables silhouettes, il n’y a que l’embarras du choix, tantôt le lourd basson n’annonçant rien de bon de Gojira (encore lui), tantôt le thérémine frémissant qui fit florès dans les drive-in gavés de science-fiction et d’horreur des années 50. La mixture sonore, une fois de plus, se révèle impure, mais le résultat, malgré (ou plutôt grâce à) ses airs de capharnaüm sans-gêne, exsude quelque chose de perversement séduisant.

 

Quelques quatre ans passèrent, avant que Ho Meng-Hua ne basculât de tout son être dans l’enfer de l’exploitation bigarrée. The Flying Guillotine (La Guillotine Volante), comme son titre l’indique sans ambages, est le délirant apogée de sa passion pour les arsenaux tarabiscotés — un vice qui se découvrit bien vite d’ardents émules, au premier rang desquels un certain Wang Yu, toujours estropié (quelle guigne, décidément) dans l’incurablement cinglé Master Of The Flying Guillotine (Le Bras Armé de Wang Yu Contre la Guillotine Volante). Celui-là concocte un sidérant méli-mélo sonore à base de krautrock, l’avant-garde excentrique du rock allemand des années 70, en dévalisant notamment Edgar Froese et ses comparses de Tangerine Dream, le tout assaisonné des tonitruants coups de feu du western italien qui illustrent ici l’essor quasi-ufologique de la fameuse guillotine. Véritable bacchanale de plaisirs coupables, ce rejeton tors est à deux doigts de faire passer son modèle pour une œuvre très collet monté, où les larcins musicaux, bien moins hispides il est vrai, s’adoniseraient presque d’une vertueuse respectabilité. Une fois n’est pas coutume, les transports du cœur n’ont pas moins d’importance que la furia martiale dans The Flying Guillotine, justifiant à plein les refrains lyriques qui s’amoncellent, choisis avec goût. Entre autres exemples d’élégante tenue, le thème majestueux d’Il Ritorno di Ringo (Le Retour de Ringo), colporté via sa cristalline itération à la harpe, enlumine de la maestria mélodique d’Ennio Morricone une scène d’amour avortée trop tôt, filmée comme une illusoire échappatoire à la mort aux aguets.

 

Mighty Peking Man

 

Pareille pléthore d’excès reste cependant de la petite bière en comparaison de Mighty Peking Man (Le Colosse de Hong Kong), sorte de King Kong sinisé à la diable dans le sillage du succès de la version John Guillermin. Grâce à cette aberration velue, Ho Meng-Hua remportait haut la main son ticket pour la postérité… et les fameuses soirées bis de la Cinémathèque française. Une juste récompense, tant le film multiplie les audaces kamikazes dont la plus négligeable n’est pas d’avoir confié la destruction finale d’une Hong Kong de polystyrène aux bons soins de Chostakovitch. Sa très intense Symphonie n°5 crible les buildings miniatures d’autant de cratères que le titan furibond, qui avait déjà fait montre de son fichu caractère un peu plus tôt sur l’arsenal percussif de Musique Dramatique et Nostalgique, le concept album étonnamment atrabilaire de Vladimir Cosma. Nous voici à mille lieues du kaiju eiga nippon et de ses mémorables fanfares, qu’on eût pourtant sans mal imaginé détroussés par le godzillesque primate… Super Inframan, l’autre monument zédeux de la Shaw Brothers, ne marque dans son cas aucune indécision. Sa filiation avouée, presque consanguine avec le tokusatsu se répercute jusque dans sa bande-son, tout bonnement partie faire ses emplettes au rayon des séries TV produites par l’ayatollah des trucages cousus main Eiji Tsuburaya. Au fond, quoi de mieux approprié que des partitions du cru, en l’occurrence celles d’Urutora Sebun (Ultra Seven) et de Miraman (Mirrorman), toutes deux écrites par Toru Fuyuki, pour aider le premier super-héros chinois à exhaler lui aussi la séduction naïve et chamarrée de ses cousins japonais ? Particularité notable, cette crapulerie n’en est pas vraiment une puisque Super Inframan vit le jour avec la bénédiction des studios de l’Archipel. Il y a en revanche tout lieu de douter que Cinecittà ait pu dire amen au barbotage du sommet lounge de Piero Piccioni, Colpo Rovente. Plutôt que d’attendre des amas de caoutchouc mou un aléatoire miracle, ses mystérieux glissandi (de cordes, de xylophone, de harpe…) s’occupent avec brio de suggérer les pouvoirs d’une armada extra-terrestre défiant la doxa et l’académisme de son « bon goût ».

 

Faire feu de tout bois n’est pas forcément synonyme de bonne santé. La Shaw Brothers, qui, en ce temps-là, ne sentait plus tout à fait le vent dans son dos, n’eût pas nié. On aurait cependant tort de croire que son crépuscule ne fut que turpitudes et monstruosités contrefaites. Au sein de ses opulents décors de studio, qu’il sut mieux que personne magnifier, Chu Yuan gagna à la vitesse de l’éclair le grade de dernier grand maître du wu xia pian mandarin. A l’orée des seventies, ses premières armes dans le genre suscitèrent d’emblée l’admiration… ainsi qu’un émoi teinté de scandale, Intimate Confessions Of A Chinese Courtesan abordant de front le sujet, violemment tabou à Hong Kong, de l’homosexualité. En Occident, faisait foin des moues pudibondes, l’on préféra toujours se délecter de ce viol saphique où fusent les hululements à glacer les sangs de Careful With That Axe, Eugene, le hit sépulcral de Pink Floyd. Les scènes suivantes ne désemplissent guère, depuis un suicide par pendaison dont l’impact dramatique est centuplé par les furieuses charges d’On The Waterfront (Sur les Quais) de Leonard Bernstein, jusqu’à l’intrigante popote de Quincy Jones pour The Lost Man (L’Homme Perdu), déversée avec toute l’ironie de ses percussions moites sur l’exquise vengeance de l’héroïne contre un quatuor de seigneurs lubriques. Un peu égaré dans les méandres d’un si explosif cocktail, le jazz aux accoudoirs moelleux de The Ipcress File (Ipcress, Danger Immédiat) passe en catimini, comme une pléiade d’autres de ces extractions musicales dont le cinéma hongkongais n’eut souvent l’utilité que pour une poignée de secondes. Quatre ans plus tard, l’espion bigleux Harry Palmer vint à nouveau arpenter l’univers fantasmagorique de Chu Yuan, par l’entremise non plus de John Barry mais d’un Konrad Elfers très porté dans Funeral In Berlin (Mes Funérailles à Berlin) sur la goguenardise bavaroise.

 

The Magic Blade

 

Il ne s’agit certainement pas de l’annexion la plus révélatrice dont se rendit coupable la bande-son de The Magic Blade (Le Sabre Infernal), fleuron fabuleux du film de cape et d’épée — deux vocables peu appropriés à son gueux de héros, qui abrite dans les profondeurs d’un poncho élimé un sabre-hachoir des plus redoutables. Séparé ici de David Chiang, avec qui il forma le duo mortel des classiques de Chang Cheh, Ti Lung marche sur les traces de Clint Eastwood sans rien en cacher, à telle enseigne que l’on s’étonne de ne trouver là aucune réminiscence morriconienne désireuse de faire fructifier l’évidence. Mais le western est bel et bien de la fête, grâce à « l’aimable participation » d’un Maurice Jarre troquant le lyrisme des sables qui restera à jamais son apanage pour le désert hostile de The Professionals (Les Professionnels). Longues nappes arides et stridulations de serpent à sonnette se révèlent tout autant à leur aise dans la sombre féérie sur-stylisée par Chu, où les mains a priori secourables laissent jaillir des dagues meurtrières et où les soit-disant alliés ne sont jamais à court de traitrises. Ainsi les choses suivent-elles leur cours empoisonné sous la plume du romancier Gu Long, idole absolue du cinéaste qui lui consacra un cycle ébouriffant d’où The Magic Blade émerge avec force et majesté. Parmi ses combustibles en nombre inépuisable, défilent au pas de l’oie les tambours martiaux et les rythmiques ad hoc de The Dirty Dozen (Les Douze Salopards), tous défalqués d’un mémorable final au cours duquel Frank De Vol, précédemment à la lisière de la parodie, cesse d’éreinter de brocards la bande à Lee Marvin pour laisser gicler à gros bouillons la violence de l’ultime mission suicide.

 

A côté des personnages retors auxquels Ti Lung se confronte à longueur de bobine, pourtant, les mauvais garçons de Robert Aldrich auraient presque l’air de Petits Chanteurs à la Croix de Bois — mais la délicate musique des sabres se mordant les uns les autres hérite avec cette hargne en uniforme d’une compagnie non négligeable. Ceci posé, il reste encore dans ce florilège de kidnappings le plus singulier de tous : la coda électro-acoustique de Ça Ira, Il Fiume della Rivolta. Initialement l’oeuvre de Romolo Grano pour le patchwork documentaire cousu à la gloire de la révolution par un Tinto Brass débutant, elle trouve dans l’esthétique baroque de Chu Yuan un terreau fertile et gras, où ses sonorités parfois absconses n’ont plus qu’à bourgeonner tout à loisir. De manière générale, et à l’inverse de beaucoup de représentants du genre, les wu xia pian portant l’estampille de ce grand monsieur sont assez peu friands de tintamarre lourdement cuivré. Et lorsqu’ils se résolvent à sacrifier au « gros son », leur degré d’exigence musicale n’en pâtit aucunement : greffée à l’un des fourbes guet-apens dont The Magic Blade est plein à ras bord, cette estomaquante décharge d’action venue du Planet Of The Apes de Jerry Goldsmith (magnum opus gravé dans le marbre de la légende, faut-il le rappeler) ne saurait être assimilée sans offense à l’ordinaire des orchestres pachydermiques.

 

Mais qu’importe les joyaux de Chu Yuan, roi des airs et des ténèbres ! Qu’importe, aussi, les merveilles de Liu Chia-liang, l’autre Goliath des feux mourants de la Shaw, dont nous aurons l’occasion de reparler. Run Run voyait son royaume vaciller sur ses fondations, et ses tentatives toujours plus éperdues de restaurer le monopole qu’il exerçait autrefois sans partage sur le cinéma de Hong Kong achoppaient les unes à la suite des autres. A l’origine de cette lente débâcle, un homme, revenu au pays après l’ébauche d’une carrière de second couteau à Hollywood. Un certain dragon, petit par la taille, mais immense par le talent. L’inflexibilité féodale de Run Run Shaw, élevée au rang des Beaux-Arts selon ses employés (ses vassaux, devrait-on dire), le poussa à éconduire d’un revers de main ce jeune impudent aux folles exigences pécuniaires, qui partit mener sous un autre blason sa révolution — car c’est bien de cela qu’il s’agit. Un extraordinaire séisme, dont l’industrie hongkongaise sortit métamorphosée, chamboulée de fond en comble… à l’exception notable de sa kleptomanie musicale, à laquelle des jours fastes tendaient encore les bras.

 

Intimate Confessions Of A Chinese Courtesan

Benjamin Josse

Benjamin Josse

Rédacteur
Les temps changent. A l'heure de la communication instantanée et du joug de la téléphonie mobile, on ne trouvera plus grand-monde pour s'étonner d'entendre quelque quidam dégingandé soliloquer à haute voix. Aussi incroyable que cela paraisse, il fut une époque où ces effusions publiques aimantaient moult moues désapprobatrices et sourcils orageusement froncés, à plus forte raison quand l'objet de tous ces regards courroucés fredonnait (mal) le thème de The 7th Voyage Of Sinbad et s'essayait (pour un déplorable résultat) à imiter les glouglous burlesques de La Soupe aux Choux. C'est ainsi que de fil cassé en aiguille tordue, le mal-aimé Benjamin trouva refuge dans le giron d'UnderScores, merveilleuse terre d'asile où, depuis lors, il se consacre à l'égoïste satisfaction des vices précités, et d'autres plus condamnables encore. Le moindre, assurément, n'étant pas de larder d'aiguilles trempées dans du curare une poupée grossièrement faite à l'effigie de Hans Zimmer, sa Némésis de toujours (« Si j'arrivais seulement à lui flanquer des cors aux pieds, je serais le plus heureux des hommes », confesse-t-il, l'oeil torve). Parce qu'il lui faut bien gagner sa croûte, ou plus exactement les quignons de pain moisis que le maître des lieux condescend à lui jeter pour tout salaire, il rédige de loin en loin d'étranges amphigouris dédiés à des scores d'exotique provenance. Ses collègues sont incrédules et les lecteurs baillent d'ennui, mais aux dernières nouvelles, il n'a pas l'intention de fermer boutique...
Benjamin Josse