Rise Of The Planet Of The Apes (Patrick Doyle)

Il était une fois la révolution

Disques • Publié le 05/09/2011 par

Rise Of The Planet Of The ApesRISE OF THE PLANET OF THE APES (2011)
LA PLANÈTE DES SINGES : LES ORIGINES
Compositeur :
Patrick Doyle
Durée : 61:17 | 24 pistes
Éditeur : Varèse Sarabande

 

2.5 Stars

L’évolution de Patrick Doyle en 2011 prend décidément un tour inquiétant. Tandis qu’il continue, et heureusement, de travailler en Europe pour son réalisateur fétiche Régis Wargnier (La Ligne Droite) et pour des productions modestes lui offrant sans doute une autonomie artistique plus appréciable (Jig, documentaire sur la danse irlandaise), il semble qu’à Hollywood le compositeur écossais ait vendu son âme. Après Thor, œuvre de commande déjà un peu éloignée de ses succès passés, il déçoit encore davantage avec Rise Of The Planet Of The Apes (La Planète des Singes : les Origines) en livrant une musique certes efficace et soignée mais presque entièrement dénuée de personnalité, à l’instar du blockbuster sympathique mais très fade réalisé par le Britannique Rupert Wyatt.

 

Dans le film, la partition de Doyle se remarque assez peu, sauf dans les séquences d’action qui font appel à une avalanche de percussions tribales. Cet élément instrumental est effectivement le plus attendu compte tenu du sujet et fait référence au travail de Danny Elfman sur l’opus précédent, notamment lorsque les singes envahissent le zoo, accompagnés du même mélange de percussions, cloches, cuivres agressifs et violents pizzicati de cordes que dans la scène du film de Tim Burton où les humains se faisaient capturer. Pour le reste, le score suit évidemment l’histoire à la lettre, lumineux au début avant de s’orienter peu à peu vers la mélancolie puis vers la rage et la révolte. L’écoute isolée permet alors de prêter davantage attention aux mélodies qui, malgré ce que l’on pourrait croire de prime abord, ne sont pas absentes. Un premier thème, grave et solennel, qui reviendra tout au long du score afin de marquer la progression du héros, est associé au personnage de Caesar dès la scène d’ouverture, interprété par une voix féminine poignante associée à la mère du jeune singe et à la liberté perdue puis retrouvée ; ce thème culminera dans les dernières images au son de violons passionnés et de cuivres éclatants. Un second thème marquant, porté par une abondance de cordes lyriques, apparaît lorsque Caesar découvre pour la première fois la forêt et s’ébat joyeusement dans les arbres ; notons que ce thème, réentendu lors de l’évasion de la «prison pour singes» puis lors du retour final dans la forêt, est le seul qui permet de reconnaître un tant soit peu le compositeur, dont le style se fait par ailleurs totalement transparent, au grand dam de ses admirateurs.

 

Doyle aurait écrit la musique de mon film ? J'ai comme un doute...

 

Il ne sera sans doute jamais possible de savoir jusqu’à quel point le compositeur avait les mains liées sur ce projet mais l’on peut supposer que le temp track était omniprésent si l’on considère les multiples influences qui planent sur la partition, phénomène constaté récemment dans Thor et encore plus accentué ici. Outre quelques références discrètes au début du film à d’autres compositeurs tels John Williams (The Lost World [Le Monde Perdu]) et James Horner (Clear And Present Danger [Danger Immédiat]), d’emblée l’on sent de troublantes similitudes avec le James Newton Howard de The Interpreter (L’Interprète) et surtout de Blood Diamond, un JNH déjà passé à la moulinette des studios Remote Control Productions, et c’est alors que la stratégie des producteurs se dévoile de façon résolument décomplexée : en plus de son orchestrateur habituel James Shearman, Doyle s’est vu offrir les services de Bruce Fowler, éminence grise des musiciens officiant dans la lignée de Zimmer. A priori, rien de commun entre ce dernier et le collaborateur attitré de Kenneth Branagh mais qu’à cela ne tienne, il semble bien que désormais l’on puisse embaucher n’importe quel compositeur pour lui demander une musique «à la Remote Control», y compris des artistes comme Patrick Doyle, que l’on employait auparavant pour ses qualités et son originalité propres.

 

Voix soliste planante façon Gladiator lors de l’enlèvement de la mère du héros, déchaînement de percussions asiatiques tout droit sorties de Kung Fu Panda et de The Forbidden Kingdom (Le Royaume Interdit) lorsque Caesar défend le père de son maître, intervention de chœurs aux accents synthétiques d’un goût douteux durant tout le dernier acte dont l’aspect très pompeux évoque les Transformers ou le remake de Clash Of The Titans (Le Choc des Titans), tout cela fait dresser les cheveux sur la tête et l’on est obligé de relire encore et encore la pochette de l’album pour s’assurer que c’est bien Doyle qui a composé ce blind test pour béophiles débutants… A la décharge du compositeur, on pourra tout de même reconnaître que ces nombreuses références sont correctement intégrées à l’ensemble, que la partition repose sur des mélodies valables et s’avère beaucoup mieux orchestrée qu’un score lambda issu des studios Remote Control, bien que toute la partie centrale, comme dans Thor, se révèle passablement longue et ennuyeuse et que l’enchaînement ininterrompu de séquences d’action en dernière partie finisse par épuiser.

 

Au final, on est partagé entre le plaisir direct, instinctif que l’on peut éprouver à l’écoute de certains morceaux, et le sentiment désagréable d’assister à un véritable suicide artistique. On peut donc dire que Rise Of The Planet Of The Apes est un score convenable, à condition d’oublier qu’il a été composé par Doyle. Le public est prévenu et amené plus que jamais à se demander s’il peut décemment cautionner, au nom du plaisir très moyen dispensé par l’ensemble des blockbusters hollywoodiens sortis ces dernières années, le sacrifice sur l’autel de la rentabilité immédiate de toute personnalité, toute originalité et toute créativité. Espérons en tout cas que Patrick Doyle, aujourd’hui en sursis au même titre que bon nombre d’artistes placés tout comme lui face à ce dilemme, fera le bon choix pour la suite de sa carrière…

 

Mais oui, c'est bien Doyle ! Rrrr ! Pas contents !

Gregory Bouak

Gregory Bouak

Contributeur (2010-2012)
Toujours un peu décalé, Grégory écoute de la musique classique à l’âge où les autres écoutent du rock, de la variété, ou rien, ce qui fait qu’à quinze ans, il pense avoir fait le tour de la question et se retrouve tout démuni. Il aime aussi depuis longtemps le cinéma et surtout les Star Wars, les Batman, les James Bond, dont il goûte les musiques avant tout parce qu’elles lui rappellent les films. Un jour, en voyant Stargate, il découvre que les musiques de films peuvent être d’une grande richesse et s’apprécier pour elles-mêmes en écoute isolée, se présentant comme les dignes héritières de son genre de prédilection, la grande musique symphonique telle qu’elle a atteint son apogée à la fin du XIXe siècle. C’est le début d’une longue et belle amitié qui n’a jamais connu de rupture. A partir de 2000, il se met à écrire des articles et des critiques de musique de film pour le site internet TraxZone, puis pour LeFantastique.net et Khimaira Magazine, tous deux spécialisés dans le fantastique, la fantasy et la science-fiction. En parallèle, il publie des articles dans la version papier de Khimaira. En 2006, il crée Horreurs et Merveilles, un blog puis un site consacré aux musiques des films de l’imaginaire. En 2010, suite à un bug irrémédiable d’Horreurs et Merveilles, dont il soupçonne secrètement les membres d’UnderScores d’être les instigateurs afin de l’inciter à rejoindre leur équipe, il accepte avec joie de contribuer au nouveau magazine de référence de la musique de film en langue française, afin de continuer à promouvoir sa passion.
Gregory Bouak