Jules et Jim (Georges Delerue)

L'amour en fanfare

Décryptages Express • Publié le 15/02/2016 par

JULES ET JIM (1962)Le Monde Musical de François Truffaut
Réalisateur : François Truffaut
Compositeur : Georges Delerue
Séquence décryptée : Générique (0:00:00 – 0:02:12)
Éditeur : Universal Music France – Écoutez le Cinéma

 

« Il existait encore certains codes (…) dont nous avons essayé de nous libérer en cherchant, pour Jules et Jim notamment, des solutions plus contrapuntiques. » Georges Delerue pensait-il au générique du film en faisant cette réflexion ? Quoi qu’il en soit, l’ouverture composée pour le film de François Truffaut cueille joliment à contre-pied nos attentes. Truffaut a beaucoup parlé d’amour dans ses films, et Jules et Jim reste sans doute comme la quintessence de cette veine de son cinéma. Au point d’être assimilé aujourd’hui au patrimoine de cet art, au même titre que quelques autres jocondes : Citizen Kane, Vertigo (Sueurs Froides), The Searchers (La Prisonnière du Désert), Les Sept Samouraïs… Une aura encore agrandie par la ritournelle à jamais associée au film et à l’idée de l’amour qu’il représente : Le Tourbillon, chanson en forme de rond dans laquelle la voix de Jeanne Moreau nous entraîne irrésistiblement. Or, cette chanson n’ouvre pas le film, comme on pourrait l’imaginer sans l’avoir vu, et n’a pas été composée par Delerue, mais par Serge Rezvani, cinq ans avant le tournage du film (l’auteur y joue d’ailleurs le guitariste qui accompagne Catherine à l’image).

 

Mais ce n’est pas non plus le thème associé directement à cette dernière qui illustre les cartons du générique. A la ritournelle indissociable du film, et à la belle mélodie composée par Delerue, le cinéaste et son compositeur ont préféré nous entraîner dans l’histoire de Jules, Jim et Catherine par une fanfare presque foraine. Un contre-pied en forme de pied-de-nez ? Peut-être pas si on accepte l’idée que la passion amoureuse, au cinéma et dans la bande originale d’un film, puisse se traduire autrement que par de lentes et intenses violonnades sucrées. Si l’on se souvient d’une des scènes les plus fameuses – et les plus emblématiques – du film, cette course sur un pont surplombant les voies ferrées, on comprend mieux où veulent en venir Truffaut et Delerue. Catherine part devant Jim et Jules, refusant de se plier au consensus du décompte, et imposant son départ aux deux autres, qui se retrouvent non plus à courir avec elle, ou contre elle, mais après elle. Le générique donne en fait une image musicale de cette relation. Lancé sans introduction par une bordée de cuivres, la fanfare de Delerue nous place déjà à la traîne de Catherine, alors que nous ne la connaissons pas encore. Mais l’envie de la poursuivre est irrésistible, tant la musique de Delerue est entraînante.

 

Si elle nous impose, comme il s’impose à Jules et à Jim, le tempérament impulsif de Catherine, la musique nous renseigne aussi sur le regard que le cinéaste va porter sur elle. Les images soulignées par la musique ont quelque chose d’enfantin et de distancié : un gros plan statique sur le visage d’une jeune comédienne, et beaucoup de pitreries, parfois en accéléré, de Jules et Jim qui jouent comme des gamins. Truffaut voulait éviter à tout prix le sordide et la convention. C’est donc sur un fil très étroit qu’il invite ses collaborateurs à marcher. D’autant plus qu’il veut Jules et Jim non pas comme une chronique psychologique ou réaliste, mais comme un conte de fée. Le fidèle Delerue trouve le ton juste dès le départ avec ce générique qui parvient, sans céder à aucune facilité, à évoquer toutes les facettes de Catherine en respectant la demande du cinéaste avec une musique entraînante, impétueuse mais presque puérile, joyeuse, mais à une cadence si soutenue qu’elle confine parfois à la folie. Le compositeur nous prouve ici quel maître de la forme courte il était, en condensant si subtilement un personnage. Une minute cinquante-trois secondes de Delerue qui recèle bien plus d’humanité que les disques entiers de beaucoup de ses contemporains et successeurs.

 

Pierre Braillon

Pierre Braillon

Rédacteur
Sâche, ô Prince, qu'entre les temps où l'on jouait la musique des films en direct, et l'avènement des fils de Zim, il y eut un âge dont personne n'ose plus rêver, où les compositeurs enflammaient de leurs partitions les orchestres symphoniques et l'imagination des spectateurs. C'est alors que j'apparus, moi, Pierre Braillon, brigand, voleur, assassin, chroniqueur pour UnderScores. Laissez-moi vous conter ces jours de grande aventure !
Pierre Braillon