Philip Glass (1937-)

50 Maîtres de la Musique de Film

Portraits • Publié le 21/08/2020 par

UnderScores se propose de dessiner dans cette série les portraits de 50 maîtres de la musique de film, de la glorieuse génération des compositeurs hollywoodiens du passé à ceux d’une époque plus récente, sans négliger les grandes figures de la nouvelle vague européenne. Bien sûr, c’est aussi l’occasion d’aborder des personnalités plus atypiques, loin du feu des projecteurs, mais qui se révèlent tout aussi indispensables.

« Je ne suis pas un musicien de « l’industrie » et je n’accepte de travailler pour un film que s’il s’agit d’une véritable collaboration. J’aime de plus en plus les œuvres indépendantes, les petits films que l’on peut faire sans pression et, quelque part, en toute liberté. »

 

Philip Glass

Philip Glass est une personnalité atypique du monde musical, ouvert à tous les genres, dont la contribution au cinéma reste sporadique et inégale mais aussi suffisamment marquante pour le considérer cependant comme un authentique compositeur pour l’image. Il bénéficie d’un solide corpus musical classique en étudiant avec Nadia Boulanger en France puis Darius Milhaud dans le Colorado. Il s’en détache rapidement après sa rencontre avec le sitariste indien Ravi Shankar sur le film indépendant Chapaqqua (1966) de Conrad Rooks, où il est assistant musical. La musique de l’Inde, qui combine le rythme à la mélodie, lui fait forte impression, tout comme le be-bop américain très syncopé. Il délaisse alors le style sériel qu’il juge dépassé et s’oriente assez rapidement vers une simplicité harmonique et une orchestration réduite, ce que certaines vieilles barbes de la musique classique qualifient de « musiquette minimaliste. »

 

Les débuts de Glass sont assez difficiles et plusieurs de ses premières pièces, comme l’aride Two Pages (dédié originellement à Steve Reich) suscitent le mécontentement d’une bonne partie du public. Sur scène, Glass en est même venu aux mains avec un spectateur qui tentait d’empêcher l’exécution de son morceau. Après des années de vaches maigres, et ce malgré le succès considérable de son opéra Einstein On The Beach, qui l’a littéralement mis sur la paille, il se fait une réputation et les commandes commencent à affluer à partir des années 80. Jusque-là, pour honorer ses dettes, Glass est encore chauffeur de taxi et il n’est pas rare que certains de ses clients le reconnaissent, tout surpris qu’un compositeur aussi réputé en soit réduit à arpenter les avenues grisâtres de la Big Apple. En 1978, il compose l’étonnante musique du documentaire de François De Menil et Barbara Rose, L’Étoile Polaire (The North Star), sur le travail du sculpteur Mark di Suvero. Écrite pour voix, ensemble de vent et synthétiseurs, cette partition, composée de morceaux relativement courts, se démarque de ses longues pièces minimalistes précédentes grâce à des formules mélodico-rythmiques jouées en ostinato et des accords liés organiquement par des notes communes. Le thème d’ouverture a notamment étét repris par Mike Oldfield sur son disque Platinum. Glass a aussi eu l’occasion d’écrire de petits jingles musicaux pour voix et synthétiseurs en clôture de l’émission de jeunesse Sesame Street. Ces petits films, composés de figures géométriques colorées et animées, ont eu une durée de vie relativement éphémère sur la chaîne, car la musique faisait peur aux enfants. On peut d’ailleurs y percevoir déjà la patte stylistique, froide et mathématique, du futur compositeur de Candyman.

 

Philip Glass

 

En 1979, Philip Glass est contacté par le documentariste Godfrey Reggio, qui voit en lui le partenaire idéal pour accompagner les images de Koyaanisqatsi (1982), un film expérimental où musique et image fusionnent à un point rarement égalé. Sans narration aucune, cette œuvre provoque une vraie réflexion intime du spectateur sur la superpollution mondiale et la perspective d’une éminente apocalypse à venir. La partition culmine avec le spectaculaire The Grid, pour chœur, cuivres et ensemble électronique, qui accompagne des prises de vues urbaines de plus en plus accélérés. Elle reste encore à ce jour la pièce la plus représentative du style répétitif du compositeur. Quelques morceaux ne furent pas utilisés sur le film et se retrouveront sur le disque Glassworks, comme le superbe Facades, pour cordes et saxophone soprano. Ce titre contemplatif et lancinant devait à l’origine accompagner des vues d’immeubles du quartier de Wall Street. Le film et sa musique auront par la suite une grande influence sur le travail de nombreux réalisateurs TV (publicité, jingle, vidéoclip…), ainsi que sur les compositeurs du courant post-minimaliste et de rock-électro comme Max Richter (Valse avec Bachir), Hans Zimmer (Interstellar), Depeche Mode (It Doesn’t Matter Two), ou même John Carpenter.

 

Le film sera suivi de deux autres opus qui reprendront ce même principe de documentaire musical, mais en moins convaincant. Sur Powaqqatsi (1988), à l’ambiance très « world music », on peut noter quand même l’étonnant Serra Pelada, pour voix d’enfants et orchestre. Le morceau, inspiré par les rythmes du carnaval de Rio, est écrit pour un dispositif de percussionnistes assez complexe qui jouent sur des rythmes opposés (binaire et contre ternaire). La troisième partie, Naqoyqatsi (2002), est plus inégale mais contient de beaux passages lents pour violoncelle exécutés par le célèbre Yo-Yo Ma. Sur le documentaire animalier Anima Mundi (1992) du même réalisateur, on peut aussi relever le sobre et solennel Living Waters, pour orgue électrique et synthétiseurs, qui accompagne des prises de vues sous-marines. En 2013, les deux compères auront encore l’occasion de collaborer une nouvelle fois avec Visitors, un documentaire noir et blanc assez particulier, sans canevas précis, où Glass tisse une lente partition symphonique étirée, en parfaite symbiose avec les images.

 

Philip Glass

 

Il faut noter que dans ses musiques de film, Philip Glass a toujours recherché à instaurer avec les metteurs en scène une véritable collaboration artistique. Cette approche lui vient avant tout de sa proximité avec le milieu underground new-yorkais et de sa rencontre avec le sculpteur Richard Serra, qu’il a eu l’occasion d’aider dans la création de ses œuvres, grâce à son expérience de plombier-soudeur (notamment sur les Splash Pieces, qui consistent à balancer du plomb fondu contre un mur). En 1985, Glass collabore avec Paul Schrader et le Kronos Quartet sur Mishima (1985), biographie de l’écrivain japonais suicidaire. Le film au décor très stylisé et minimaliste, comme les compositions de Glass, accorde une place importante à la musique. Elle n’est pas soumise à l’action dramatique et semble davantage refléter l’état intérieur des personnages. Par exemple, sur la séquence où le jeune Mishima se retrouve dans l’incapacité d’honorer une jeune fille qui s’offre à lui, Glass choisit de retranscrire le trouble de l’écrivain et l’éveil de son homosexualité par des arpèges de cordes au rythme hypnotique. Une marque de fabrique qui reviendra très régulièrement dans ses compositions. Une partie de la musique du film sera également incluse dans le Quatuor à Cordes n°3 du compositeur, qui demeure l’un de ses plus célèbres.

 

En 1992, avec Candyman, Philip Glass surprend son public en composant pour un film de genre horrifique, une impressionnante partition pour chœur mixte, synthétiseur et orgue d’église. La musique associée aux scènes d’épouvantes renvoie au majestueux final d’Another Look At Harmony – Part 4, l’une de ses premières pièces majeures, tandis que les parties de piano rappellent l’esprit des sonates romantiques de Mozart et de Schubert. C’est ce mélange entre lyrisme et noirceur qui fait toute la beauté de la partition. Deux ans après, Glass reprendra la même idée de contraste musical avec son opéra filmé La Belle et la Bête. Le film de Bernard Rose, qui fut modifié par les producteurs pour en faire un banal slasher d’épouvante, est malheureusement assez médiocre malgré un début prometteur et le jeu intense de l’actrice Virginia Madsen, filmée par moment en véritable état d’hypnose.

 

Philip Glass

 

En 1996, Glass collabore avec le réalisateur Martin Scorsese sur le lent et contemplatif Kundun (1996), qui est le nom donné au quatorzième Dalaï-Lama. La partition est ambitieuse bien qu’un peu rigide, et inclut les grandes trompes tibétaines (Dungchen), caractéristique du rituel monastique. Philip Glass, qui pratique le bouddhisme, est un habitué du sujet, ayant auparavant écrit une composition minimaliste pour le documentaire Compassion In Exile (1993) de Mickey Lemle, consacré au chef spirituel tibétain. Sa splendide pièce pour orgue Mad Rush, composée en 1979, était également destinée à accompagner la venue du grand Dalaï-Lama à New-York. Parmi ses autres films importants, on peut aussi relever The Truman Show (1998) de Peter Weir, dans lequel Glass fait une apparition en tant que pianiste. La partition est assez brève, principalement deux pièces pour piano mélancoliques, mais elle est parfaitement bien intégrée au film. En 2002, il signe l’envoûtante partition de The Hours, dans lequel le piano et les instruments à cordes tiennent une place prépondérante. Cette composition, l’une des dernières grandes pièces du compositeur, a par ailleurs eu une assez grande influence dans le milieu de la musique de film. On en retrouve des réminiscences chez Alexandre Desplat (New Moon), Armand Amar (Sagan), John Lunn (Downton Abbey), Carter Burwell (Carol) ou même Vladimir Cosma (Hitler à Hollywood). En 2004, Patrice Leconte, grand amateur du compositeur, utilise sa musique comme piste-temporaire pour Confidences Trop Intimes. Le compositeur Pascal Estève a ainsi signé une bande-son dans la même veine lyrique tout en arrivant assez habilement à se démarquer de son modèle original.

 

On peut également citer les documentaires d’Errol Morris, comme The Thin Blue Line en 1988 (musicalement le plus abouti), A Brief Story of Time (Une Brève Histoire du Temps – 1993), sur la vie du physicien Stephen Hawking, et A Fog Of War (Brumes de Guerre – 2003). En 2013, on peut noter la trépidante pièce pour piano écrite à quatre mains pour le Stoker de Park Chan-Wook, qui fait écho à Four Movements For Two Pianos. Chez Glass, les liens entre musique de film et musique de concert sont souvent très étroits, et il n’est pas rare de le voir réexploiter son travail d’une œuvre à l’autre. Le second mouvement de son premier concerto pour piano reprend ainsi un thème de The Truman Show et son cycle pour piano solo Metamorphosis recycle la musique de The Thin Blue Line. Plus récemment, il a même repris le très beau thème générique d’Undertow (L’Autre Rive – 2004) pour la série d’anticipation Tales From The Loop (2020). Les détracteurs de Philip Glass associeront le procédé à de la paresse musicale tandis que d’autres trouveront des convergences avec l’esprit de l’art minimaliste ou les figures sérigraphiques d’Andy Warhol qui se répètent tout en étant sensiblement différentes.

 

Philip Glass

 

Il faut aussi noter que l’américain a souvent eu recours au cinéma dans ses musiques de scène. L’un de ses premiers opéras, The Photographer, s’intéressait par exemple à la vie d’Edward Muybridge, un photographe anglais, pionnier du mouvement cinétique. En 1978, il y eut également l’extraordinaire Dance de Lucinda Childs, qui projetait un film de danse minimaliste de Sol Lewitt en combinaison avec des danseurs réels sur scène. On peut aussi mentionner la pièce musicale de science-fiction 10,000 Airplanes On The Roof, qui a recours aux hologrammes, l’opéra 3D Monsters Of Grace, La Belle et la Bête, d’après le film de Jean Cocteau, Dracula pour quatuor à cordes et piano, extrait du film de Tod Browning, ou encore Icarus At The Edge Of Time, une musique pour orchestre qui accompagne un film scientifique pédagogique réalisé en images de synthèses. Philip Glass a aussi composé deux chansons pour le cinéma. L’une assez pop, chantée par Susanne Vega, a été écrite pour le générique d’un film brésilien particulièrement obscur : Jenipapo (L’Interview 1995). L’autre, Street Of Berlin, est utilisée durant une scène de cabaret dans le film Bent (1997). Elle est interprétée de manière émouvante par Mick Jagger, qui apparaît lui-même dans le film habillé en travesti.

 

En dehors des musiques spécifiquement écrites pour l’écran, la musique de concert ou de studio de Philip Glass est souvent utilisée dans de nombreux films, documentaires ou publicités. On peut par exemple en noter deux utilisations intéressantes : dans le film Vincere (2009) de Marco Bellochio, The Window Of The Appearance de l’opéra Akhnaten accompagne la détresse de l’héroïne principale, séparée de son enfant et prisonnière dans un institut psychiatrique. Dans Breathless (À Bout de Souffle Made In USA – 1983), de Jim Mc Bride, on peut noter l’utilisation du morceau pour piano Opening, spécialement réarrangé par le compositeur Jack Nitzsche. Ce thème d’essence romantique, couplé dans le film à un bandonéon, est associé à Monica, la jeune française interprétée par Valérie Kaprisky. Il s’oppose au rock’n roll endiablé de Jerry Lee Lewis qui caractérise Jesse, le personnage hors la loi interprété par Richard Gere. Basée sur un ostinato à trois temps et un rythme à deux temps, c’est aussi l’une des pièces emblématiques du compositeur qui servira de base à plusieurs de ses compositions. On peut d’ailleurs s’en faire une idée en écoutant le très beau disque de transcription au piano des musiques de film de Glass, interprété en 2008 par Michael Riesman, l’un de ses plus proches collaborateurs.

 

 

À écouter : Koyaanisqatsi, Mishima, Candyman, The Hours et Philip Glass Soundtracks (Volume I et II) par Michael Riesman au piano.

 

À voir : Koyaanisqatsi de Godfrey Reggio et le documentaire Philip Glass – Looking Glass d’Éric Darmon.

 

À lire : L’autobiographie de Philip Glass : Paroles Sans Musique.

Julien Mazaudier

Rédacteur
Né en 1976 à Montpellier, le petit Julien baigne d’abord dans la douce euphorie du vidéo-clip et de la pop-musique des années 80. Deux projections au cinéma lui font prendre conscience des possibilités expressives de la musique de film : la partition entièrement électronique de Witness signée Maurice Jarre et celle plus symphonique d’un film soviétique assez obscur, Le Jardin d’Enfants, composé par Gleb Mai. Plus tard la découverte des compositeurs répétitifs comme Michael Nyman et Philip Glass l’amène à considérer la musique de film comme un art majeur du XXème siècle, une formidable synthèse de toutes les disciplines musicales, allant du baroque au jazz et de la variété au registre contemporain le plus expérimental.

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