To Kill A Mockingbird (Elmer Bernstein)

De l'Ombre à la Lumière

Disques • Publié le 06/12/2019 par

To Kill A Mockingbird (Intrada)To Kill A Mockingbird (Varese Sarabande)TO KILL A MOCKINGBIRD (1962)
DU SILENCE ET DES OMBRES
Compositeur :
Elmer Bernstein
Durée : 29:47|11 pistes • 36:43|12 pistes • 41:36|14 pistes
Éditeur : Intrada / Film Score Monthly / Varèse Sarabande

 

5 Stars

 

D’aucuns prétendent que la petite ville de Maycomb, Alabama, existe réellement. Ils se trompent. Tout bon américain vous confirmera que son Maycomb ne se trouve sur aucune autre carte que celles, imaginaires, de l’inconscient collectif et de l’écrivaine qui l’a réinventé en 1960, Harper Lee. Le décor de To Kill A Mockingbird (Ne Tirez pas sur l’Oiseau Moqueur pour l’édition actuelle du roman, Du Silence et des Ombres pour le film) est un reflet théâtralisé de l’Amérique des années 30, durant la grande dépression, un lieu où l’ombre et la lumière se côtoient sans oser se parler. L’ombre, c’est le racisme mais aussi la frustration sexuelle. La lumière, c’est la quiétude (trompeuse) de Maycomb et le regard naïf des enfants (Scout, Jem et Dill) qui, vecteurs de la fiction, lui permettent de s’exprimer pleinement à travers ses personnages emblématiques. Dans la lumière se tient Atticus Finch, le père protecteur, avocat juste et droit, tandis que dans la nuit se terre l’inquiétant Boo Radley, indésirable car différent – mais l’ombre n’est pas toujours ce qu’on croit. À l’occasion d’un procès pour viol interracial, tout ce petit monde va devoir jouer cartes sur table.

 

Best-seller immédiat, prix Pulitzer 1961, le roman ne pouvait qu’être adapté au cinéma. C’est chose faite dès l’année suivante par les studios Universal, sous la houlette du producteur Alan J. Pakula et du réalisateur Robert Mulligan. L’interprète d’Atticus Finch ne pouvait être que Gregory Peck, « Monsieur valeurs américaines » de l’époque (et oui, Tom Hanks n’était encore qu’un enfant). Quant à la musique, qui d’autre qu’Elmer Bernstein?? Déjà collaborateur de Mulligan sur deux films, exégète de l’americana notamment à travers ses westerns (The Magnificent Seven, The Comancheros…), chroniqueur psychologue patenté (les récents Summer And Smoke et Birdman Of Alcatraz), le protégé d’Aaron Copland n’a plus qu’à saupoudrer ce plat de roi d’un glacis savamment dosé.

 

To Kill A Mockingbird

 

À la limite, une musique peu inspirée n’aurait pas nui au film, vu sa qualité, mais Bernstein saisit l’occasion pour créer un chef-d’œuvre qui comptera parmi ses préférés. Après six semaines de réflexion, il choisit d’adopter le prisme de l’enfance. Il sélectionne des instruments évocateurs – piano, harpe, accordéon, flûtes, vibraphone, célesta –, revisite la recette « d’intimité lyrique » qu’il aura utilisée tout au long de sa carrière, mais qui pour toujours semblera née ici, à Maycomb. À travers l’insatiable curiosité de Scout et Jem, leurs peurs et leur émerveillement, il évoque la chaleur du Sud, ses étés sans fin, une Amérique perdue, troublée mais forte, où la vertu ne baisse pas les bras. La musique de Bernstein n’illustre pas le passé, elle le revisite à partir du présent.

 

Volontiers impressionniste, féérique (Jem’s Discovery, Tree Treasure), d’un intimisme plus grave (Boo Who?), violente (Lynch Mob, Assault In The Shadow) ou simplement extravertie (Atticus Accepts The Case / Roll In The Tire), elle exhausse à la fois la façade de ce monde et ses faces cachées, la légende et la réalité. Dès les premières notes de piano égrainées avec la candeur ad-hoc par rien moins que John Williams, on sait que c’est gagné. A l’image, des voix espiègles l’interrompent pour amorcer un générique au visuel miniaturiste, avant que Bernstein ne développe enfin son children theme, une de ses plus touchantes mélodies. La boîte à trésors est désormais ouverte. D’autres motifs et variations viendront la compléter, associés à Boo et à la famille Ewell, sans oublier un moment unique qui s’imposera comme une prière, le grave et altier Guilty Verdict. À défaut de l’Oscar (emporté à dos de chameau par Lawrence Of Arabia), l’oiseau moqueur obtiendra le Golden Globe de la meilleure musique de film.

 

To Kill A Mockingbird

 

La réalité discographique de To Kill A Mockingbird est aussi contrastée que ses climats musicaux. D’un côté, l’enregistrement original n’a jamais été édité (à ce jour). De l’autre, Elmer Bernstein a soigné son bébé au point de nous en offrir trois réincarnations plus ou moins complètes, toutes dirigées de sa main, formant un arc temporel limpide. D’abord pour AVA en 1962 en tant qu’album officiel du film, peu après l’enregistrement de celui-ci, certains instrumentistes étant communs. Ce LP a fait l’objet d’un premier transfert CD incomplet au son désastreux chez Mainstream Records en 1991. Heureusement, Intrada en propose en 2014 un transfert flambant-neuf dans son coffret Elmer Bernstein: The Ava Collection. Ensuite en 1976 pour le volume 7 de la Film Music Collection, produite par le compositeur et interprétée par le Royal Philharmonic Orchestra. Un des rares items de la collection à épuiser les 2500 exemplaires du tirage initial, cet album n’a été officiellement édité sur CD qu’en 2006 par le label FSM, dans un coffret rassemblant la totalité des volumes. Enfin, pour Varèse Sarabande en 1997, au sein d’une série produite par Robert Townson, enregistrée à Glasgow avec le Royal Scottish National Orchestra. Si on excepte le CD Mainstream (à éviter) et sans doute quelques bootlegs, cette version est la seule disponible à l’unité sur galette argentée.

 

Ceci posé, quelle interprétation faut-il privilégier ? Toutes sont excellentes, chacune a ses afficionados et c’est tant mieux. Leurs tempos ne varient pas dans des proportions critiques, et on trouvera en chacune des nuances appréciables : leurs différences reflètent l’évolution de l’esthétique sonore des disques autant que celle du musicien lui-même, au fil du temps. Capté au plus près des instruments en stéréo 3 pistes, le disque AVA dispense un son fouillé très flatteur, un peu tassé, mais son effet « loupe » reste le plus souvent bénéfique. Sur le plan du jeu, le résultat est également convaincant, quoi qu’un peu raide par moments. Cet album est hélas le moins complet, surtout qu’un arrangement dispensable du thème principal vient en grignoter 2 minutes supplémentaires : manque par exemple à l’appel le très beau Guilty Verdict, crucial pour le récit.

 

To Kill A Mockingbird

 

Le disque de la Film Music Collection, lui, a pour défaut de faire partie d’un coffret CD onéreux. La partition a été reconstruite par Christopher Palmer et Tony Bremner, l’enregistrement réalisé par Keith Grant aux studios Olympic. L’orchestre bénéficie d’une agréable chaleur et d’une dynamique plus large, mais la proximité reste de mise. Son jeu est empreint de sensibilité, ses tempos idéalement maitrisés, très vifs quand nécessaire. Son rendu global est peut-être le plus proche du film, en tout cas le plus équilibré, et côté contenu, il manque peu de choses.

 

Conçu comme une édition définitive, le disque Varèse Sarabande est encore plus complet, il ajoute notamment le joli Remember Mama. Dans son cas, c’est plutôt la technique d’enregistrement qui divisera : sa captation plus spacieuse favorise la rêverie au prix d’un adoucissement du grain de certains instruments. On y perd un rien d’intimité, mais le résultat reste précis, et émotionnellement des plus probants. Nous ne sommes plus au studio mais au concert (à une place idéale, quand-même?!), face à un Bernstein plus âgé : il nous conte une dernière fois son histoire, avec le cœur et le recul de celui qui, trente-cinq ans après son écriture, la connait sur le bout des doigts. Ce sentiment justifierait à lui seul l’écoute de ce disque, pour le reste… Quel que soit notre Mockingbird favori, où que se trouve notre Maycomb personnel, la magie intemporelle de cette musique nous relie. C’est sa plus grande force.

 

To Kill A Mockingbird

David Lezeau

David Lezeau

Rédacteur
Prenez une grande marmite. Disposez au fond des vinyles du Petit Ménestrel puis de Williams, Goldsmith, Rózsa et Herrmann, alternez avec du Dvorak, Mendelssohn et Rimski-Korsakov, saupoudrez de Simon & Garfunkel, Pink Floyd et Jean-Michel Jarre. Ajoutez une pincée de disco, faites fondre à feu doux. Tapissez d’exemplaires de Télé Junior, Yoko Tsuno, Blake et Mortimer, Strange, L’Écran Fantastique et Cinefex, de tickets de cinéma et de cartes de vidéoclubs, remplissez d’un épais nuage de pellicules Super 8 et 24x36, saupoudrezde maquettisme, d’hitchcockisme et de spielberguite aiguë avant de faire réduire. Laissez reposer quelques années. Enrichissez de CD d’Horner, Mahler, Sarde, Delerue, Schifrin, Chostakovitch, Morricone et d’autres selon vos goûts. Poivrez, salez, ajoutez une pincée de jazz, des arômes de Miyazaki, un zeste de Druillet, quelques peanuts et deux pieds nickelés, arrosez d’une grosse louche d’écriture dans laquelle vous aurez dilué des épices d’Azimov, Lovecraft et Ogawa, avant de réchauffer à feu doux. Servez bien chaud.
David Lezeau

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