Crusoe (Michael Kamen)

Le rescapé touché au coeur

Disques • Publié le 04/12/2013 par

Crusoe CRUSOE (1988)
CRUSOË
Compositeur :
Michael Kamen
Durée : 41:02 | 14 pistes
Éditeur : Quartet Records

 

4.5 Stars

Crusoe , réalisé par Caleb Deschanel (The Escape Artist ), propose une relecture inédite du roman de Daniel Defoe. L’histoire, située désormais au 19ème siècle, met en scène un Crusoé américain marchand d’esclaves (Aidan Quinn). L’homme noir avec qui il se liera d’amitié après son naufrage est ici un guerrier indigène cannibale (Adé Sapara). Crusoe met moins l’accent sur la survie d’un homme seul face à la nature que l’acceptation chez le héros de valeurs nouvelles, le faisant voir le monde et les hommes d’un œil neuf. Le film propose de longs passages sans dialogues, l’ambiance se reposant en grande partie sur la magnifique photographie, et l’émotion sur la musique de Michael Kamen. Un album a été préparé en 1988 mais le peu de succès rencontré par le film a provoqué l’abandon de son édition. C’est cet arrangement conçu par Kamen que Quartet a rescapé, 25 ans après.

 

L’album s’ouvre sur un sifflement de flûte exotique, des cordes se profilant dans le lointain et ses premiers accords de harpe. La mélodie, lente et mystérieuse, revenant par flux et reflux, s’appuie sur un premier motif qui servira de base à diverses variations dans le reste de la partition. The Slave Escapes se poursuit par les sons de flûtes et de percussions inquiétantes aux synthétiseurs en figures cycliques, donnant une impression d’environnement sauvage et dangereux. Une sorte de musique primitive stylisée par l’usage des machines. The Ship rappelle la belle mélodie à la harpe, d’abord optimiste et lumineuse, entourée de voix samplées, pour finalement s’assombrir et annoncer le funeste devenir du navire de Crusoé. L’impressionnant The Storm And The Shipwreck appelle toute les forces orchestrales à disposition de Kamen pour illustrer le cauchemardesque naufrage. Les cuivres jouent dans un registre extrêmement bas, morbide, et les cordes tendues et virevoltantes évoque les torrents d’eau engloutissant le navire petit à petit, accompagnant la panique du héros tentant de sauver ses compagnons de bord. La fin du morceau est fortement évocatrice avec une esquisse d’accalmie, l’orchestre semblant s’enfoncer dans le néant, puis une mélodie en suspens aux cors et aux cordes semble faire revenir Crusoé vers la surface, avant que la musique ne s’évapore dans un dernier soubresaut des basses. Ce morceau unique dans la partition évoque donc la rupture qui s’opère pour le héros : son ancienne vie a sombré au fond de l’océan. On pense à la partition tourmentée The Dead Zone à son écoute.

 

Crusoe

 

 

The Crab et Grave Marker révèlent le cœur émotionnel de la partition, mélangeant sons électroniques et acoustiques. Crusoé reprend conscience sur des gouttes légères de notes de harpe. S’éveille alors une mélodie triste au hautbois, hésitante, perdue, inachevée ici : elle semble chercher un repère familier… Le motif à la harpe revient, un peu plus apaisé. Des pizzicati de cordes accompagnent les pas du naufragé découvrant l’île. Une émotion de soulagement et de bonheur soulevée par les cordes et les cors accueille un autre survivant : un chien. La harpe se fait un peu plus joueuse mais ne parvient pas à cacher la détresse de Crusoé : son thème est ici joué pleinement par un hautbois passionné. Sa sonorité évoque presque un chant humain, une complainte solitaire et douloureuse.

 

Une autre piste unique par sa sonorité, le récréatif Eating Bugs , illustre de manière décalée la quête de Crusoé pour sa nourriture avec une ritournelle baroque au son d’un clavecin au synthé, mais la récréation est de courte durée : The Raft rappelle notre héros aux dangers. Cet excellent morceau dramatique, l’un des plus aventureux de l’album, mélange à nouveau le National Philharmonic Orchestra et les synthétiseurs de Kamen. Des cuivres nobles et déterminés, se basant toujours sur le motif apparu au début du disque, laissent la place à des cordes inquiètes toujours guidées par la harpe. Le thème de Crusoé revient, à la harpe cette fois, dans une variation plus sombre qui semble se déliter. Le héros ayant atteint la carcasse du navire en radeau pour récupérer des armes, une fanfare au cor lance son retour vers l’île pagayant aux sons de cordes et d’une harpe pressantes et craintives. Puis Boat Building apporte une touche plus lumineuse lorsque l’esprit et le corps sont devenus légers, tout occupés par la construction d’une embarcation : décidé, le héros est accompagné de cordes et de la harpe, aériennes et encourageantes, un clavecin venant d’ailleurs ajouter une note ludique à ce tableau. Mais la tristesse et la détresse reviennent de manière lyrique dans Crusoe . Les notes de son thème, joué seul à la harpe, semblent être autant de larmes pleurant la mort de son compagnon canin. Des cordes et des voix lointaines hésitent à s’approcher de la harpe, priant un dieu qui ne semble pas l’écouter.

 

Crusoe

 

Crusoé observe des indigènes débarqués d’une autre île pour célébrer un sacrifice. Not Alone fait réapparaître les sonorités exotiques, restant à l’affût et distante avant de proposer un petit motif rythmique illustrant le lien se créant entre le naufragé blanc et un guerrier resté sur son île. Le bref The Beach est un autre tournant : un lien de respect se forme entre les deux hommes. Les sonorités sauvages accompagnent le thème de Crusoé, suivis d’une très belle ponctuation au hautbois, que le compositeur a tenu à interpréter lui-même. Le motif du guerrier réapparaît dans Outrigger mais un souffle peu rassurant des synthétiseurs installe l’incertitude. Les premières notes ombragées de Escape voient le guerrier prendre la mer seul dans l’embarcation de fortune. Le motif de harpe du début revient, amenant avec hésitation et par saccades le thème de Crusoé, désarçonné de se retrouver seul à nouveau. Quand le guerrier se fait capturer par un navire occidental, le regret qui dominait le thème de Crusoé se trouve désormais rassuré par la noblesse des cordes et des cuivres. La harpe délicate devient alors plus sereine et marque le monde intérieur changé du marchand d’esclave : il rejoint le navire et libère le guerrier. Les sifflements de flûtes de l’ouverture viennent hanter les dernières mesures de Escape , en fantômes d’une vie disparue mais aussi marquant l’adieu à l’île de toutes ses transformations intérieures. L’album s’achève sur certainement ce qui constitue un témoignage bouleversant de la sensibilité dont débordait Kamen. End Credits propose un superbe arrangement du thème de Crusoe pour hautbois, harpe et orchestre. Le morceau est presque élégiaque, le hautbois évoquant l’envol d’une âme esseulée montant vers son accomplissement.

 

La partition de Michael Kamen pour Crusoe est à fleur de peau, adoptant totalement le point de vue du héros, incarnant sa voix intérieure. Le compositeur choisit toujours de rester humble et sensible dans son écriture, presque pénitent. La musique est ici plus symbolique qu’illustrative. Un parcours intime, moral, psychologique, spirituel, semblant évoquer les tiraillements d’une vie d’homme, entre les malheurs et les aspirations impossibles. Tout comme le naufragé du film, l’auditeur qui ouvrira son cœur à l’offrande musicale que leur a fait Kamen ne pourra en revenir inchangé.

 

Crusoe

Milio Latimier

Milio Latimier

Rédacteur
Enfant dans les années 1980, l'infection se manifeste par le fredonnement incessant de musiques de films en jouant avec ses G.I.Joe. Plus tard, les symptômes s'aggravent avec le magnétophone collé à la télévision pour enregistrer des béos et les écouter le soir en cachette. Le diagnostic est définitif en 1991 avec prescription à Noël de disques Spielberg/Williams et Star Wars. Se shoote toujours principalement au cocktail « Poledouris, Silvestri, Kamen, Elfman » entre deux cures de Williams ou Goldsmith. Dernières rechutes dues à des excès de Beltrami et de Giacchino.
Milio Latimier
  • The Vikings