Halloween (John Carpenter / Tyler Bates)

L'enfant sauvage

Décryptages Express • Publié le 17/04/2017 par

HALLOWEEN (2007)Halloween
Réalisateur : Rob Zombie
Compositeurs : John Carpenter / Tyler Bates
Séquence décryptée : Halloween 2007 (0:08:05 – 0:09:29)
Éditeur : Hip-O Records

 

Sa crinière blanche est devenue un drapeau noir. Pour les cinéastes, bien sûr, et plus encore pour les musiciens, le réalisateur et compositeur John Carpenter est devenu un signe de ralliement, le prophète de la musique synthétique des glorious eighties, qui semble avoir définitivement, avec la décontraction sèche qui n’appartient qu’à lui, gravé à deux index sur les touches de son Korg les commandements de la musique de film électronique. Tous, de Rob à Daft Punk en passant par Anthony Gonzalez, se vouent avec délices à son culte insoluble : retrouver la force simple de la musique de Carpenter avec les outils sophistiqués et les possibilités infinies des machines d’aujourd’hui. Refaire le même, en pas pareil quoi.

 

En acceptant de diriger en 2007 la nouvelle version de la série des Halloween ouverte en 1978 par le chef d’œuvre de Carpenter, La Nuit des Masques, Rob Zombie résoud dès les premières minutes ce problème insolvable. Peut-être parce que, musicien cinéaste lui-même, il comprend que c’est dans le procédé de la reprise qu’est la solution. L’un des plus célèbres hymnes composés par Carpenter, le thème d’Halloween est aussi élégant, direct et minimaliste que le générique qu’il illustre. Une tête de citrouille aux contours tremblés par la bougie l’éclairant apparaît filmée en plan séquence, perdue dans le noir de l’écran large cher à Carpenter. Un battement électronique l’a précédé, pulsant dans le vide. Métronomique, il semble infatigable. Une boucle de quelques notes, célébrissime, dessine ensuite comme un électrocardiogramme affolé et renforce le sentiment de danger et d’urgence. Quelques accords lourdement plaqués résonnent comme les coups d’un boucher. Difficile de faire moins sophistiqué. Il n’en faut pourtant pas plus rester dans les mémoires comme un des thèmes les plus célèbres de la musique au cinéma.

 

Indissociable des suites successives s’étendant sur plus de trente ans, il sera repris dans tous les films, à l’exception d’Halloween III: Season Of The Witch, dont Carpenter signe tout de même, avec son éternel complice Alan Howarth, l’excellente bande originale. Season Of The Witch, qui n’est pas un slasher, se distingue également de la série en ne conservant de ses formules que la date du récit, celle, sinistre, de la nuit du 31 octobre, et mettant de côté les membres de la famille Myers.

 

 

Même si l’ouverture du Jaws de Williams ou le Tubular Bells de Mike Oldfield cité dans The Exorcist ont montré la voie, c’est tout de même un beau tour de force que réussit John Carpenter, d’autant plus que les moyens qu’il emploie sont dérisoires. Sortir la musique de film horrifique, des cuivres grondants d’un James Bernard, des suspenses heurtés aux cordes malmenées d’un Bernard Herrmann, ou des crescendos menaçants de tous, c’est une chose, mais le faire avec une approche mélodique et harmonique simplissime, et même, lui conférer une sensibilité rock si profonde que quarante ans plus tard, on ne compte plus les groupes qui proposent des reprises de Carpenter, voilà bien une preuve du génie de l’artiste. Un génie musical en même temps qu’un génie cinématographique : ce que Carpenter fait à la musique d’horreur, il l’applique également au film de monstre. Réduit à une simple silhouette, sans histoire ni créateur, ne provenant ni d’un drame ni d’une volonté maléfique, le tueur d’Halloween est une puissance impassible, une « force qui va », un phénomène destructeur comme le serait un phénomène naturel.

 

Sans rien changer à cette musique, Rob Zombie va lui donner un tout autre sens, inéluctable, toujours, mais aussi tragique. Elle ne sert plus à faire entendre la mécanique de destruction face à laquelle on reste pétrifié, mais celle qui broie de l’intérieur l’humanité d’un enfant à la psyché ravagée. Une évidence pour le docteur Loomis, qui en produit les preuves à une madame Myers incapable d’accepter la vérité à propos de son fils. Pendant que ce dernier attend dans le couloir, le psychiatre montre à la mère les photographies des animaux torturés prises par Michael. Elle ne peut se résoudre à y croire. Pour le garçon, imaginer que sa maman puisse le regarder comme un monstre est insurmontable. L’enfant ne peut supporter que casse le dernier fil qui le relie à une altérité bienveillante. Il préfère s’enfuir. C’est à ce moment que Rob Zombie lance le thème composé par Carpenter.

 

Devant la caméra du rockeur, c’est l’échappée maladroite et désespérée d’un enfant sauvage qu’accompagne le thème d’Halloween. Une course, toujours, comme en 1978, mais aussi une fuite et non plus une chasse. Presque un renversement de point de vue. Le monstre, chez Rob Zombie, est la première victime de lui-même. Pas plus que ses proies, il ne parviendra à s’échapper, malgré l’amour et les soins qu’il recevra. La musique représentait chez Carpenter la puissance de « The shape », seule dénomination au générique du tueur, privé d’identité par le cinéaste. Zombie, lui, par un simple choix de placement musical, en fait le thème d’un Michael Myers démasqué. Deux lectures irréconciliables du mal ? Peut-être pas. Au fond, Rob Zombie n’explique pas plus que John Carpenter. Il montre l’enfance du monstre, mais ne démontre rien. Chez l’un comme chez l’autre résonnent les mêmes échos d’un mal sans origine ni fin, répercutés par cet hymne glaçant, emblème d’une âme sans fond, comme le masque blanc sans visage du tueur qui hante Halloween. « L’espoir vaincu pleure, et l’Angoisse atroce, despotique, sur mon crâne incliné plante son drapeau noir. » (1) Une terrifiante oriflamme, dont John Carpenter, Prince des ténèbres, ne fut pas le moindre des porteurs.

 

(1) Charles Baudelaire, Spleen LXXVIII in Les Fleurs du Mal

 

Pierre Braillon

Pierre Braillon

Rédacteur
Sâche, ô Prince, qu'entre les temps où l'on jouait la musique des films en direct, et l'avènement des fils de Zim, il y eut un âge dont personne n'ose plus rêver, où les compositeurs enflammaient de leurs partitions les orchestres symphoniques et l'imagination des spectateurs. C'est alors que j'apparus, moi, Pierre Braillon, brigand, voleur, assassin, chroniqueur pour UnderScores. Laissez-moi vous conter ces jours de grande aventure !
Pierre Braillon

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