Michel Magne, le fantaisiste pop

Entretien avec le réalisateur Jean-Yves Guilleux

Interviews • Publié le 05/11/2009 par

Jean-Yves Guilleux aime les destins hors du commun. Déjà auteur d’un documentaire fort remarqué sur une autre figure mythique, François de Roubaix, il poursuit aujourd’hui son exploration d’une période riche en expérimentations en tout genre en s’intéressant cette fois à Michel Magne, personnage haut en couleurs de la musique de film française (plus de 80 partitions de films à son actifs) et acteur incontournable du mouvement pop/rock des années 60/70 en France. Un musicien versatile, inspiré, excentrique et généreux que ce portrait nous permet de découvrir enfin sous toutes ses facettes. A l’occasion de la sortie de ce film de 52 minutes sous la forme d’un bonus exceptionnel de l’édition Blu-Ray des Tontons Flingueurs, Jean-Yves nous a parlé en détail de la genèse de ce projet.

Pourquoi Michel Magne ? Il est pourtant assez peu connu du grand public…

Pour moi, Michel Magne n’a pas seulement été un élément important de la musique de film, il a aussi eu une importance déterminante pour la musique pop et rock en France. Sans son influence, les choses auraient été très différentes. Au cinéma, il a apporté un ton, un esprit, une folie, une certaine décontraction qui n’existait pas, même si François de Roubaix l’avait déjà amenée. Il y a d’ailleurs beaucoup de similitudes avec le travail de ce dernier, c’était donc logique pour moi de faire un documentaire sur lui après celui sur François.

 

Comment a été initiée la production de ce nouveau documentaire ?

J’ai pris contact tout d’abord avec Stéphane Lerouge, qui est interviewé dans le film, et avec lequel c’est toujours un plaisir de travailler. J’ai aussi appelé la femme de Michel Magne, Marie-Claude, qui avait 16 ans lorsqu’elle l’a rencontré. Lui est mort à 54 ans, et nous fêtons le vingt-cinquième anniversaire de sa mort cette année. Ce que j’ignorais, c’est que la fille de François de Roubaix avait invité Marie-Claude lors de la projection du documentaire sur son père, et qu’elle avait adoré, espérant qu’un jour quelqu’un en fasse un sur son mari. Elle m’a donc tout de suite donné le feu vert quand je lui ai parlé du projet. J’ai alors rencontré la première femme de Michel, sa fille, Dominique Blanc-Francard, Robert Hossein, Georges Lautner, Costa-Gavras, bref, un casting important ! J’ai voulu faire un documentaire vivant, pop, comme l’était Michel Magne, pour montrer à quel point il était en avance sur son temps. Ce n’est pas juste un film sur la musique pour le cinéma mais aussi sur la pop et le rock, pour rappeler l’influence qu’a eu cet homme en France. Je me suis senti libre de faire le documentaire que j’avais en tête, et d’en soigner les moindres détails, du générique de début au générique de fin, soutenu par ma productrice, Emmanuelle Lepers, qui me faisait confiance.

 

Combien de temps a duré la phase de production ?

Les choses sont allées assez vite, certainement grâce à l’impact du documentaire sur de Roubaix. On a parlé du film avec Gaël Marteau (et Aline Jelen, qui lui a succédé), à la Sacem à l’époque, qui tenait à ce que je fasse un doc sur Magne. J’ai commencé à écrire en août 2008, j’en ai parlé à la productrice que je connaissais et l’ensemble du projet a pu être monté. Nous avons terminé fin juin cette année, donc c’est un processus d’environ un an en tout. Mais cela demande beaucoup d’investissement, de temps pour les rencontres et les recherches.

 

Michel Magne

 

On peut voir des images de l’INA dans le film… Faut-il en payer les droits ?

Oui, tout est payant ! L’INA ne fait pas beaucoup de cadeaux malheureusement, c’est un peu dommage… Et c’est vraiment dans cette recherche d’archives que le travail sur un documentaire est compliqué : il faut les autorisations non seulement sur les images, mais aussi sur la musique utilisée parfois sur ces images ! Donc sur un même élément d’archive, il faut parfois plusieurs autorisations, donc plusieurs interlocuteurs, c’est donc long et compliqué. Pas tant pour moi, qui me contente de demander des choses. Mais après, c’est une histoire de concessions liées à des coûts financiers : il faut donc faire des choix. Pour les images de films, nous avons bénéficié d’un grand soutien de la part de Gaumont. Ils ont voulu voir les premières images du doc, une ébauche donc, mais qui contenait beaucoup d’éléments. C’était un montage d’1h15 environ. Ils ont vraiment aimé et m’ont dit avoir déjà eu un bon écho par Stéphane Lerouge sur le doc consacré à de Roubaix, donc ils n’étaient pas trop inquiets ! Le résultat final semble avoir été au dessus de leurs espérances, ce qui est très satisfaisant.

 

Un documentaire musical est vraiment quelque chose de compliqué à réaliser, notamment à cause de ces problèmes de droits, même si Marie-Claude s’est battue sur tout. Il y a des films que je n’ai pas pu avoir parce qu’il n’y a plus de droits, les films de Costa-Gavras par exemple ne sont pas disponibles. Les droits n’ont pas été renégociés, donc on ne peut pas les utiliser. C’est la même chose pour la musique : par exemple, Barbarella a nécessité l’autorisation de Jean-Claude Vannier pour l’utilisation du morceau. Nous n’avons pas pu utiliser Tout le Monde il est Beau, Tout le Monde il est Gentil, les droits tombant dans deux ans… On ne sait pas quel studio va reprendre le film, donc on ne l’utilise pas. Il faut aussi prendre en considération le fait que mon documentaire est en exclusivité sur Orange pour quatre ans, donc on ne peut pas intégrer des éléments sur lesquels on a des autorisations sur deux ans seulement… Ce sont tous ces problèmes qui prennent du temps.

 

Michel Magne, le fantaisiste pop sera inclus en bonus sur le Blu-Ray d’un film culte…

La sortie est prévue le 5 novembre. Il y aura un fourreau exceptionnel annonçant l’inclusion du documentaire : 52 minutes en HD ! Je n’aurais jamais imaginé me retrouver un jour associé à un film comme Les Tontons Flingueurs, moi qui voue une véritable passion pour Audiard et toute cette époque du cinéma français… Rencontrer Georges Lautner et boire quelques verres avec lui fait partie des petits bonheurs liés à ce documentaire, ou Robert Hossein, 83 ans, et avoir l’impression d’avoir en face de moi un gamin, toujours aussi passionné et évoquant avec beaucoup d’émotion sa collaboration avec Michel sur la série des Angélique, et sur les films de Vadim. Ou encore Dominique Blanc-Francard, illustre ingénieur du son français, qui a été le premier à me proposer de témoigner.

 

Michel Magne

 

Il est très rare de pouvoir réunir des réalisateurs pour parler d’un compositeur…

C’est très compliqué, d’autant qu’on n’arrive pas toujours à se comprendre ! Je m’intéresse à la musique dans les films depuis longtemps, c’est pour moi un élément essentiel, un troisième auteur. Mais on se rend compte à quel point les réalisateurs et les compositeurs ne se comprennent pas toujours… Sauf dans le cas des réalisateurs qui aiment vraiment la musique, et c’est le cas chez Lautner ou Costa-Gavras par exemple. Il s’agit de retranscrire l’esprit d’un film au travers d’une musique, et c’était le cas dans les films des années 70 en France, les Weber, Molinaro confiaient leurs comédies à des compositeurs dont ils savaient qu’ils apporteraient un ton… Prenez le Fantomâs de Michel Magne, on se souvient aussi du film grâce à la musique. La force de Michel, c’était sa capacité à s’entourer de gens jeunes et ainsi de me permettre aujourd’hui de recueillir leurs témoignages.

 

Quels sont les éléments qui ressortent le plus des témoignages recueillis ?

La folie de Michel ! C’est vraiment ce qui ressort : c’était un fou génial ! Je connaissais un peu le personnage avant de me lancer dans cette aventure, et c’est l’idée que je m’en faisais, mais je ne pensais pas que ce serait à ce point ! Et puis c’était quelqu’un d’extrêmement généreux, un vrai prince qui dépensait sans compter pour les autres. Il donnait des soirées incroyables, par exemple en invitant les musiciens du film Hair à l’époque de sa sortie ! Lautner en garde un souvenir émerveillé ! Des types comme ça, si ouvertement généreux, n’existent plus… Seul Jean Yanne devait avoir la même approche… C’est d’ailleurs une grande déception pour moi de ne pas avoir eu son témoignage : il est parti trop tôt…

 

J’espère aussi que mon film permettra aux gens de découvrir ou redécouvrir cet homme à qui l’on doit les musiques de Fantômas, Angélique, Les Barbouzes, OSS 117… Pour son dernier film, Les Misérables de Robert Hossein, il avait composé un magnifique requiem, son dernier coup d’éclat… Magne ne s’est jamais remis du fait d’avoir perdu Hérouville, cette maison incroyable dans laquelle il avait construit deux studios et où le monde entier venait pour enregistrer… Il en avait fait une propriété magnifique, aujourd’hui laissée à l’abandon par son dernier acquéreur qui n’en fait rien… C’est triste. C’était un homme obsédé par la mort, convaincu, à l’instar de François de Roubaix, qu’il mourrait jeune… La perte de sa maison a sans doute accéléré sa décision d’en finir, mais il y avait déjà une fascination pour le suicide et le fait de ne pas vieillir… Ce film est aussi un témoignage du fait qu’il y a eu en France un mouvement important en pop/rock, une époque dans les années 70, jusqu’à l’avènement d’Higelin, qui s’est déroulée à Hérouville, donc grâce à Michel Magne. Les Rolling Stones, David Bowie ou Elton John venaient enregistrer à Hérouville…

 

Magne était un homme extrême en tout, ses amours, sa musique, ses farces et c’est en cela que résidait sa folie, sa personnalité sans compromis. Sa première femme, par exemple, raconte la première expérience de Michel pour le cinéma : il n’avait pas lu le scénario, ne connaissait pas le réalisateur, et a composé la musique dans le taxi qui l’emmenait pour rencontrer le réalisateur ! Tout le temps où elle a vécu à ses côtés, c’était elle qui lisait les scénarii et qui lui disait de faire ou ne pas faire tel ou tel film ! A côté de ça, son dernier collaborateur sur Les Misérables, Yves de Bujadoux, rapporte l’exigence et la rigueur de cet homme dans son travail. C’était un autre des vrais talents de Magne : savoir s’entourer de personnes à fort potentiel. Tous sont devenus des noms reconnus dans la profession : Eric Demarsan, Michel Colombier, Francis Lai, Jean-Claude Vannier, tous ont eu leur chance et ont appris au contact de cet être hors du commun.

 

Entretien réalisé le 2 octobre 2009 par Olivier Desbrosses

Transcription : Stéphanie Personne.

Photographies : © DR

Remerciements à Jean-Yves Guilleux pour sa passion communicative.

Olivier Desbrosses

Olivier Desbrosses

Rédacteur en chef
C’est grâce au Star Wars de John Williams qu’Olivier a découvert en 1977 la musique de film, une passion qui ne l’a jamais quitté depuis. Après avoir poursuivi des études de cinéma et réalisé quelques court-métrages, il a bifurqué vers le journalisme, d’abord dans l’univers du fanzinat puis dans celui des magazines professionnels (Mad Movies…). Membre de l’International Film Music Critics Association, il a fondé en 2008 le webzine UnderScores, au sein duquel il exerce depuis lors la fonction de rédacteur en chef, et a récemment contribué à l’ouvrage collectif John Williams : un alchimiste à Hollywood publié aux Editions l’Harmattan.
Olivier Desbrosses

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