The Thief Of Bagdad (Miklós Rózsa)

Et reprendre, c’est voler ?

Disques • Publié le 27/04/2020 par

The Thief Of BagdadTHE THIEF OF BAGDAD (1940)
LE VOLEUR DE BAGDAD
Compositeur :
Miklós Rózsa
Durée : 154:01 | 49 pistes
Éditeur : Prometheus Records / Tadlow Music

 

5 Stars

 

Les Contes des Mille et Une Nuits ont longtemps fasciné tant les lecteurs que les artistes s’en inspirant. Dès 1924, le cinéma muet s’empare de l’histoire du voleur de Bagdad avec pour vedette le bondissant Douglas Fairbanks. Le producteur et réalisateur hongrois (naturalisé britannique) Alexander Korda décide en 1939 d’en faire un remake pour tirer bénéfice des atouts majeurs que constituent le Technicolor et le parlant. Il voit les choses en grand, loue les plus grands studios anglais de l’époque, engage des comédiens émérites, fait faire des centaines de costumes. Bref, le film a tout d’un blockbuster (anachronisme s’il en est). Mais la Seconde Guerre Mondiale éclate. Korda se voit contraint de délocaliser sa superproduction aux USA.

 

Il se trouve que Korda et le réalisateur, Michael Powell, sont assez mécontents de la musique écrite par Oscar Straus, compositeur pourtant déjà chevronné, et ce dernier est congédié rapidement (merci Hollywood). Est-ce pour cela que soudainement, on demande au nouveau compositeur choisi d’écrire plusieurs thèmes qui feront plus ou moins office de chansons ? Korda a-t-il estimé que la musique de Straus, trop viennoise, ne porte pas assez le film (avec nombre d’effets spéciaux novateurs) dans une direction qu’il désirait épique, charmeuse et vigoureuse à la fois ? Voulait-il finalement faire de son film une sorte de comédie musicale si en vogue à cette époque outre Atlantique ? Peut-être. Nonobstant cette interrogation qui restera sans doute sans réponse à tout jamais, c’est bien Miklós Rózsa, encore relativement inconnu à Hollywood, qui se met au travail.

 

John Justin dans The Thief Of Bagdad

 

Et c’est avec un véritable déferlement thématique que Rózsa va s’acquitter de sa tâche, et non sans panache ! La musique fourmille de détails, portée par une orchestration colorée, évoquant aussi bien les origines slaves du compositeur que les harmonies de l’Orient vues par le prisme occidental. Chaque morceau composé repose sur une idée sonore ou thématique particulière, même les plus brefs. Et Rózsa ouvre le bal, si on peut dire, par un Main Titles fier, porté par des cuivres emplis de noblesse (avec une ébauche du thème du prince Ahmad), qui se fond rapidement dans une brève citation du thème de la princesse puis dans la première chanson du film, Seaman’s Song qui est, pour ainsi dire, le thème d’Abu le voleur. En une poignée de minute, avec l’adresse d’un compositeur pour l’image qu’il n’est pourtant pas encore tout à fait, Rózsa réussit un vrai tour de force.

 

Est-il besoin d’ajouter que ce tour de génie est mis dans la lampe avec le brio de la direction d’orchestre de Nic Raine (n’oublions pas qu’il fut pendant longtemps l’assistant du compositeur) ? L’orchestre de Prague vibre souvent sous la baguette précise du chef, temporisant quand il le faut, se déchainant un peu plus avant, donnant aux cordes tourbillonnantes de virtuosité toute leur vélocité, conférant aux cuivres des attaques féroces que seuls les bois peuvent apaiser un ou deux morceaux plus loin.

 

En 2014, le label Chandos avait édité un CD consacré à quelques œuvres majeures de Rózsa sous la houlette du toujours distingué Rumon Gamba. C’était là l’occasion d’entendre une jolie interprétation de certains thèmes du film. Si l’effort est parfaitement louable, il faut reconnaitre que la version complète enregistrée avec le City Of Prague lui semble bien supérieure. La musique y brille tel un diamant qui aurait été amoureusement façonné, permettant à chaque facette, chaque thème, chaque motif, de prendre toute sa place.

 

Conrad Veidt dans The Thief Of Bagdad

 

La richesse thématique de The Thief Of Bagdad est éblouissante. Outre un grand nombre de leitmotivs dont il serait vain de faire le décompte, pas moins de six chansons différentes (qui ne feront pas toutes leur apparition dans le montage final du film) furent composées par Rózsa. L’une d’entre elles, particulièrement subtile et chargée d’émotions, sera reprise sous forme d’une pièce classique par le compositeur. Elle figure, en version pour orchestre et violon (avec un jeu très expressif de Lucie Svehlova), à la toute fin du second disque. Il faut noter que ce double album est produit par le label Prometheus avec, une fois n’est pas coutume, beaucoup de classe et de raffinement dans sa conception graphique. Le temps des pochettes, disons-le, peu ragoutantes de The Philadelphia Experiment (par exemple), est heureusement semble-t-il révolu. Mais il faut dire, pour sa défense, qu’à l’époque, le label avait très peu de moyens. Trêve d’aparté, revenons à notre voleur.

 

Les exploits de notre petit Abu dans le marché de Basra sont soulignés avec maestria par un Rózsa pourtant encore loin de son immense potentiel. Mais l’entreprise est prometteuse. Et le compositeur Austro-Hongrois va s’évertuer à faire feu de tout bois dans un style que certains pourront qualifier de pompier. Il faut avoir tout de même à l’esprit que la façon de faire de la musique de film en ce temps-là répondait à d’autres codes et qu’elle n’avait pas à rivaliser (ou peu) avec les envahissants effets sonores d’aujourd’hui. Son rôle était de porter l’action du film, de transmettre de l’émotion. Bref, le Golden Age puisqu’on l’appelle ainsi. Ou l’héritage de l’école viennoise. Mais façon Rózsa. Si on prend, par exemple, la séquence du tapis volant, qui bénéficiait d’effets spéciaux à la pointe de la technologie de l’époque (mais qui, en réalité, tenaient plus du bricolage ingénieux), c’est à la musique de Rózsa, hyper expressive, que l’on doit cette impression que le héros fend les airs. Pour le faire voler, il fallait bien qu’un compositeur de cette trempe fasse tout ce qui était en son pouvoir pour en donner l’illusion. Et reprendre (le thème du prince), c’est voler.

 

The Thief Of Bagdad

Christophe Maniez

Christophe Maniez

Rédacteur
Alors à l'orée de l'adolescence, au début des années 80, le jeune Christophe découvre à la télévision, coup sur coup, deux chefs d'œuvre qui marqueront son esprit à jamais. Le premier, Rocky, fait naitre en lui la jubilation par les mélodies riches en émotion de Bill Conti, devenu maintenant un de ses compositeurs fétiches. Le second, Vertigo d'Alfred Hitchcock, le plonge dans la musique du géant Bernard Herrmann, par le biais d'une partition pleine de mystère et de romance. Puis c'est l'escalade : il est tellement absorbé par la puissance des plus belles pages de la musique de film qu'il en vient à étudier de plus près le solfège et la composition (en quasi autodidacte, d'où son niveau plutôt moyen). Durant les mois suivants, il découvre John Williams et son Return Of The Jedi au cinéma. Transporté par la musique, il devient rapidement fan de ce compositeur. Son cercle de connaissances s'élargit et il en vient, plus tard, à admirer James Horner (un autre de ses compositeurs préférés) et Franz Waxman, notamment. Et puis, en 1989, c'est la claque : alors que tout le monde s'éclate sur la Bat Dance de Prince, il n'a d'oreille que pour les notes du Batman de Danny Elfman (par ailleurs, un des premiers CDs qu'il achète). Depuis lors, son amour pour la musique du compositeur attitré de Tim Burton ne s'est jamais démenti. Aujourd'hui, Christophe erre dans les couloirs obscurs d'UnderScores où il peut disputer le bout de gras avec d'autres êtres atteints du même syndrome que lui. Et l'aventure continue...
Christophe Maniez