Les Choses de la Vie (Philippe Sarde)

Ces petits riens

Disques • Publié le 23/08/2019 par

Les Choses de la VieLES CHOSES DE LA VIE (1970)
Compositeur : Philippe Sarde
Durée : 28:58 | 15 pistes
Éditeur : Transversales Disques

 

 

5 Stars

 

Lorsqu’il se lance dans l’adaptation du roman de Paul Guimard, Claude Sautet se trouve dans une période de forte remise en question. Nous sommes en 1970, et le scénariste-réalisateur n’a tourné que trois films en quinze ans qui, s’ils ont obtenu les faveurs de la critique, n’ont guère récolté celles du public. Après deux polars qui rendaient un hommage éclairé à ses cousins américains, Sautet va faire des Choses de la Vie le film-géniteur de sa carrière. Un ami producteur lui recommande alors un jeune musicien qui ne parle que de cinéma et qui a déjà tourné deux courts-métrages. Philippe Sarde n’a que vingt ans et la tête remplie de séquences de films, de projections sur grand écran et de notes de musique. Claude Sautet est immédiatement séduit par ce compositeur à la cinéphilie débordante et à l’acuité plus que troublante : c’est lui qui poussera le réalisateur à démarrer le film sur le flashback, lui donnant ainsi cette forme narrative si unique, cette prodigieuse fluidité, cette puissance d’émotion imparable. Les deux hommes ne se quitteront plus, nouant une collaboration privilégiée sur les dix films suivants.

 

Une histoire simple : Pierre (Michel Piccoli) vit le parfait amour avec sa maîtresse Hélène (Romy Schneider). Mais celle-ci, assez exclusive, ne supporte pas qu’il la délaisse pour se rapprocher de son fils, et c’est la rupture. Victime d’un accident de la route, il va revoir les événements qui ont jalonné son existence, il va revoir les choses de sa vie… C’est ainsi que le film débute sur ce générique à l’envers. Une voiture dans un champ. Un arbre. Un accident. Puis la musique démarre et le film se rembobine (La Chanson d’Hélène). La route, la nuit, l’appartement. Retour au point de départ. Dès lors que le spectateur connaît le devenir du personnage, chaque seconde, chaque geste, chaque mot porte en lui tous les stigmates du tragique. Le suspense comme catalyseur de la tragédie. Un piano incertain, hésitant, bredouillant même, tente de se frayer un chemin en jouant sa nostalgique complainte. Alors que Pierre roule vers son destin (La Rochelle), les arpèges accompagnent cette fuite en avant, indéfectible et inexorable lancée du héros dans la fatalité. On ne peut que saluer une telle adéquation entre la dramaturgie et sa musique tant la composition de Philippe Sarde semble épouser chaque contour, chaque aspérité de la mise en scène très audacieuse de Sautet. Des segments de vie, des fragments de passé resurgissent tout à coup, par bribes, et cette partition en devient l’inaltérable liant.

 

Michel Piccoli et Romy Schneider dans Les Choses de la Vie

 

Car, tout comme le film, la musique joue avec le temps. Dans L’Accident Ralenti, les cuivres scandent de tout leur poids chaque seconde avant que l’orchestre n’explose en une traumatisante accélération où tout semble se dérober.  Au contraire, le timbre aérien de la flûte vient rappeler les instants les plus intenses, voire les plus fantasmatiques. Que ce soit dans ce Prélude à l’Accident, dans cette Vision de la Noce et Cauchemar où Pierre rêve qu’il épouse Hélène, Sarde se permet une inspiration à la Vivaldi, musicien du mouvement par excellence, avant que les notes éparses de La Mort viennent peu à peu s’égrainer comme le fil sur l’écheveau du temps, annonçant la lente et ultime plongée de celui qui n’a cessé d’aimer. La flûte entame alors son chant du cygne.

 

Difficile pour le spectateur d’oublier ces images. Une dernière fois, et rien que pour le disque, Romy Schneider et Michel Piccoli chantent (sur des paroles signées Jean-Loup Dabadie, alors scénariste débutant) : L’histoire n’est plus à suivre / Et j’ai fermé le livre / Le soleil n’y rentrera plus / Tu ne m’aimes plus… Le génie de Philippe Sarde est d’avoir su, pour sa première partition de cinéma, donner un écho musical à la toile impressionniste de Claude Sautet, ces choses de la vie, ces petits rien qui font tout. Parce que chaque instant est scellé de tragique, parce que chaque note semble en état de grâce, parce qu’on ne peut l’écouter sans avoir des frissons, parce que c’est tout simplement beau à en crever, Les Choses de la Vie vous saisissent, vous enlacent et vous étourdissent pour ne jamais plus vous lâcher. Follement. Eperdument. Douloureusement.

 

Michel Piccoli et Romy Schneider dans Les Choses de la Vie