Papillon (Jerry Goldsmith)

La grande évasion

Disques • Publié le 04/12/2017 par

PapillonPAPILLON (1973)
PAPILLON
Compositeur :
Jerry Goldsmith
Durée : 70:43 | 27 pistes
Éditeur : Quartet Records

 

5 Stars

L’Amérique latine a toujours été une terre d’élection pour les équipées musicales de Jerry Goldsmith. Et quand on sait que ses collaborations avec Franklin Schaffner étaient placées sous le signe de l’harmonie et de la liberté créative, on ne s’étonnera pas que Papillon soit l’une des partitions les plus luxuriantes et les plus fortes du musicien. Le film dépeignant avec dureté, et dans une approche presque documentaire, le sort des bagnards de Guyane, la musique apporte aux images un important contrepoint lyrique, émotionnel et par endroits épique. L’extrême diversité des climats musicaux et la beauté de l’inspiration mélodique en font l’un des chefs d’œuvre du maître californien.

 

Pour cette édition, les producteurs ont enfin pu accéder aux bandes multipistes de l’enregistrement original. Entièrement remasterisées, elles offrent à l’écoute un gain net en clarté et en précision qui permet d’explorer à loisir les dessous d’une orchestration foisonnante. L’éditeur espagnol propose en outre un certain nombre d’extraits inédits, dans un séquençage légèrement différent (ce qui implique des titres parfois différents eux aussi). Il ajoute aussi plusieurs variantes du thème joué à l’accordéon solo, qui font sens avec l’image mais deviennent vite fastidieuses en écoute seule. Quant aux bonus improbables qui complètent le disque (Gounod, Humperdinck…), ils sont comme à l’habitude d’un intérêt incertain.

 

Steve McQueen et Dustin Hoffmann dans Papillon

 

Papillon appartient à la période de maturité florissante de Goldsmith, cette décade allant de 1965 à 1975, où tout ce qu’il touchait se transformait en or. Jamais sa palette orchestrale n’a été aussi riche et subtile, son orchestre aussi souple et ductile. La matière sonore est d‘une délicatesse extrême, mais peut aussi exploser en prodigieux déchaînements de férocité. Cette partition rutilante fait partie, aux côtés de Tora! Tora! Tora!, The Wind And The Lion (Le Lion et le Vent) et Islands In The stream (L’Île des Adieux) – autre grande « musique des îles » –, d’un somptueux bouquet de compositions aux couleurs ethniques écrites à quelques années d’intervalle. Coloriste et rythmicien avant tout, Goldsmith a toujours été puissamment inspiré par les ailleurs exotiques.

 

Dans Papillon, Goldsmith brasse des influences multiples : un thème principal parfois très musette (qui évoque les souvenirs parisiens du héros), l’impressionnisme musical du début du siècle, des sonorités hispaniques dans certaines tournures mélodiques et dans l’orchestration, les modèles sous-jacents étant l’orchestre souple, nerveux et tranchant de Ravel, fouillé jusqu’au pointillisme et celui, parfumé et miroitant, de Debussy (Iberia, La Mer). On retrouve également, quand les images l’exigent, l’écriture rythmique d’inspiration stravinsko-bartokienne et l’expressionnisme violent typiques de Goldsmith. Mais on est surtout frappé par la netteté exceptionnelle du trait et le brio avec lequel ces influences sont maniées et remodelées dans le style propre du musicien.

 

L’orchestre, très riche, est constitué d’une formation symphonique standard à laquelle s’ajoutent de nombreux instruments plus ou moins habituels : piano, accordéon, clavecin, sans oublier une abondante percussion. Selon le modus operandi coutumier, la transcription pour orchestre a été réalisée par le fidèle Arthur Morton à partir de la partition manuscrite très détaillée de Goldsmith. L’écriture est particulièrement dense, faisant de certaines pièces de véritables tableaux symphoniques, où les différentes idées mélodiques (inhabituellement nombreuses chez un compositeur souvent adepte du mono-thématisme) sont travaillées de façon très intriquée.

 

Steve McQueen dans Papillon

 

Theme From Papillon introduit d’emblée la mélodie principale, une valse ritournelle un peu flon-flon, nostalgique, d’une banalité voulue. On notera néanmoins un petit trait d’orchestration inattendu, et très goldsmithien, le thème d’accordéon étant introduit par des arpèges de clavecin. Ce thème fait l’objet d’une série de reprises par tout l’orchestre, tout en conservant son côté bastringue, et n’est pas sans évoquer les valses de Waldteufel. Ecrite spécifiquement pour l’album, comme son orchestration un peu compacte comparée à celle de la musique du film et son développement assez conventionnel le laissent deviner, cette pièce est une sorte d’ouverture de forme libre, à la manière de celle composées par Goldsmith pour The Sand Pebbles (La Canonnière du Yang-Tsé) ou Star Trek. Dans le film, ce thème – celui de la liberté en somme – ne sera jamais exposé de manière aussi directe et aussi ample avant les dernières images (le héros enfin libre sur son radeau de fortune), ses apparitions précédentes étant toujours brèves, fragiles et confiées à des solos instrumentaux.

 

Avec The Camp, nous plongeons brutalement dans un univers sonore bien différent. Dans le film, c’est sur cet extrait – accompagnant l’arrivée des prisonniers en Guyane – que la musique fait son entrée, sur un sforzando très acide des cuivres. Après une séquence ponctuée d’accords très dissonants, une sorte de marche funèbre, pesante, résignée, introduit le thème de la prison, accompagné d’une phrase en triolet aux cordes qui reviendra fréquemment dans la suite de la partition. Le thème principal est joué en contrepoint à l’accordéon, et comme écrasé par celui de la prison. L’impression de malaise est renforcée par les ponctuations décalées de la grosse caisse qui se déplacent à chaque phrase, pour ne tomber enfin sur l’accent attendu que dans les dernières mesures.

 

Catching Butterflies est un scherzo virevoltant, léger, transparent, d’une inspiration en partie imitative et d’une extrême variété rythmique, où bois, cordes et harpe évoquent les mouvements vifs et imprévisibles des papillons. Goldsmith déploie toute sa virtuosité d’écriture, ciselant avec une précision sans pareille les matériaux sonores les plus fins, donnant l’impression qu’à chaque écoute l’oreille va découvrir de nouveaux détails d’orchestration. Notons que cette pièce est ici plus longue que dans la précédente édition Universal et permet donc d’entendre une section inédite.

 

Dustin Hoffmann dans Papillon

 

Le changement de climat est radical avec Hospital, musique dépouillée, austère, essentiellement contrapuntique. Ecrite pour cordes et bois, elle fait la part belle aux solos et introduit un nouveau thème, étrange, désolé, qui s’élève comme une plainte, entrecoupé par des retours fragmentés du thème principal et le motif en triolet associé à la prison. Nous ne sommes pas très loin du climat de certains passages de Patton (qui comprend d’ailleurs un motif en triolet très similaire).

 

Freedom, qui suit la première tentative d’évasion en radeau, commence comme une marine tumultueuse et ruisselante, avec un thème somptueux, l’un des plus beaux du compositeur, en forme de barcarolle, comme il se doit. On notera la malice amusée avec laquelle Goldsmith le fait précéder d’un petit trait descendant des violons imitant le mouvement des vagues. Le fracas de la tempête brise net cet élan, dans un passage fugué, puissant, massif (utilisation particulièrement efficace de la grosse caisse) dont le motif mélodique, contre toute attente, n’est autre que le thème en triolet si léger de Hospital. Il est intéressant de noter que Goldsmith, qui utilise rarement la forme de la fugue ou du canon, le fait souvent en lien avec des scènes d’une extrême intensité dramatique. Malgré sa brièveté, cette tempête rivalise par sa force avec celles déchaînées par Honegger dans La Tempête ou Britten dans Peter Grimes. Après différents épisodes d’une grande variété d’écriture, dont un inquiétant passage en cluster (pour la scène d’opération de la jambe blessée de Dega dans le radeau), le thème de barcarolle conclut le morceau dans une instrumentation légère et transparente, évoquant ici très clairement la musique impressionniste française.

 

Papillon ne fait pas partie, dans son ensemble, des partitions les plus agressives de Goldsmith, mais comprend néanmoins quelques pages particulièrement mémorables dans ce registre, auquel il doit une bonne partie de sa gloire. Les choses s’animent dans New Friend, une musique de poursuite brillante, nerveuse, toute en arrêtes, qui introduit un nouveau thème très hispanisant. Construite sur un ostinato, la pièce est pimentée de ponctuations du clavecin et d’accidents rythmiques créés par une percussion très présente. On ne peut qu’admirer la fermeté et le tranchant du discours, le panache déployé par Goldsmith. Ce n’est pourtant qu’une préparation à ce qui suit, l’incroyable course à la mort d’Antonio’s Death, peut-être la plus ébouriffante déclinaison de l’allegro barbaro goldsmithien et une des pièces orchestrales les plus virtuoses du XXème siècle. Basée sur le thème et le moteur rythmique déjà exposés dans New Friend, elle en constitue une sorte de reprise démente, d’une violence sauvage, intensément dissonante. Percussions frénétiques, hurlements de la flûte, cuivres en furie, cordes en fusion, c’est un torrent sonore qui aboutit à un grand trille avant que l’orchestre ne vienne littéralement s’écraser sur la grosse caisse, dans la résonance sinistre du tam-tam.

 

Steve McQueen dans Papillon

 

Après des pages aussi abrasives, Gift From The Sea sonne comme une sorte d’intermezzo paradisiaque. Le compositeur y introduit un nouveau thème (encore un), une sorte de habanera, nonchalante et sensuelle, un rien espiègle, qui fait l’objet de plusieurs variations mettant en valeur tous les pupitres instrumentaux, dans une approche évoquant le concerto pour orchestre. Il va jusqu’à y insérer une sorte de danse microscopique pour petites percussions (marimba, glockenspiel…), chacune entrant sur un schéma rythmique différent, dans un esprit très ravélien. Comme souvent chez lui, il est évident que ce travail de miniaturiste ne peut être apprécié, et même simplement entendu, qu’en écoute au disque.

 

Les grandes pages lyriques sont plutôt rares chez Goldsmith. Reunion rappelle que le compositeur de tant de thrillers et de films fantastiques est aussi capable de tendresse et d’émotion. Irisée, frémissante, parée de somptueuses couleurs instrumentales, cette pièce contient quelques-uns des plus beaux solos de bois (flûte et hautbois notamment) de toute sa musique. Le thème principal s’y épanouit enfin dans toute son éloquence, loin des tensions et des menaces, dans un style souvent chambriste. La parenté avec la musique de Debussy et Ravel est ici encore évidente. Farewell (pour la scène finale, le héros enfin libre sur son radeau de fortune) offre une dernière lecture de ce thème, plus ample mais aussi un peu plus prévisible. On notera, comme exemple de construction dramatique, que le compositeur y reprend en ouverture le grand geste orchestral qui ouvrait déjà la première tentative d’évasion (Freedom).

 

Steve McQueen et Dustin Hoffmann dans Papillon

 

La partition pourrait se clore ici, et l’on tiendrait sans discussion une des œuvres majeures du maestro. Mais Goldsmith nous réserve pourtant une ultime surprise, avec la grandiose passacaille du End Title, qui accompagne les images du bagne de Cayenne désormais à l’abandon. Le thème de la prison, exposé dans les premières mesures en pizzicato des cordes graves, monte progressivement dans l’orchestre en un crescendo d’une grandeur sévère, dans un environnement très dissonant. Après une ultime exposition du thème ponctuée de puissants accents de tout l’orchestre, un accord majeur inattendu clôt la partition sur une note d’espoir.

 

Papillon fait partie des quelques partitions que Goldsmith a enregistrées à Rome. On saluera la performance des musiciens italiens, probablement ceux de l’Unione Musicisti di Roma, formation de studio attitrée d’Ennio Morricone, qui se tirent avec les honneurs de passages redoutables. Sans oublier le remarquable travail de l’ingénieur du son, pas mentionné lui non plus, qui nous restitue un enregistrement assez sec mais parfaitement équilibré, ne manquant ni d’ampleur ni de détail, avec des timbres naturels d’une grande beauté. Le disque est accompagné d’un livret d’une vingtaine de pages signé Stéphane Lerouge et John Takis.

 

Steve McQueen dans Papillon

Stephane Abdallah

Stephane Abdallah

Rédacteur
Mélomane professionnel, cinéphile bénévole, plumitif compulsif, critique expéditif, promeneur invétéré, apprenti dilettante, sarrusophoniste pervers, il dévore très jeune les critiques enthousiastes de Bertrand Borie dans l’Ecran Fantastique et découvre ainsi, médusé, les noms de Jerry Goldsmith, Georges Delerue et autres Arié Dzierlatka, dont les noms côtoient bientôt chez lui ceux de Stravinsky, Ravel et Bartok. Depuis, il n’a de cesse de convaincre un monde incrédule des beautés coruscantes de la musique d'écran, à grand renfort d’images audacieuses, de métaphores contrapuntiques, d’analyses fleuries et d’envolées pindariques.
Stephane Abdallah

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