Vampire, vous avez dit vampire ? #4

Le vampire est derrière nous ? (1980-2000)

Disques • Publié le 02/06/2017 par

Crucifix, pieu, lumière du jour, feu, eau vive (ou bénite), ail : les moyens d’éloigner ou de détruire un vampire sont légion, suffisamment pour éclipser ses propres pouvoirs. Les faiblesses de cette créature mythifiée par l’écrivain Bram Stoker font d’ailleurs tout le sel des films de vampire. On se demande souvent à quelle sauce va être dégustée la « mort » du prince de la nuit. Et puisqu’un bon vampire est un vampire mort, autant que son trépas soit spectaculaire. Et quoi de plus spectaculaire que de mourir en livrant un combat dantesque face à son ennemi de toujours ? Les meilleurs films de vampire ont d’ailleurs une Némésis (souvent incarnée par le Professeur Van Helsing) à la hauteur du monstre buveur de sang.

 

Ce dernier a tellement travaillé l’esprit des cinéastes que le nombre de films de vampires dépasse aujourd’hui les 300 et fait de la créature de la nuit l’un des mythes les plus traités au cinéma ! On comprendra aisément qu’il faille nécessairement séparer le bon grain de l’ivraie pour tenter de faire un état des lieux car, bien évidemment, ces films ne sont pas tous dignes d’intérêt. Et si, pour être réussi, le style et la photographie (à même de gérer, entre autres, les flux d’hémoglobine) de ce genre de film sont prépondérants, la musique est souvent un élément moteur. Qu’elle soit symphonique ou synthétique, tonale ou atonale, la musique du film de vampire est, comme la créature maléfique, à la fois, séductrice et terrifiante…

 

Vampire Logo 1

#0 – Vampire Logo 2

#1 – L’éveil du vampire (1910-1950)
#2 – La révolution Hammer (1950-1970)
#3 – De vampire en pire (1970-1980)
#4 – Le vampire est derrière nous (1980-2000)
#5 – Le (vam)pire est à craindre (2000-2017)
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Les années 80 regardent le vampire d’un œil nouveau, en l’ancrant dans une époque contemporaine toujours plus assoiffée de sensations fortes. The Monster Club (Le Club des Monstres) de Roy Ward Baker, film britannique sorti en 1980, avait sans doute tous les attributs du nanar, mais doit à son casting de ne pas sombrer totalement dans l’oubli. En effet, Vincent Price (qui jouera pour la seule et unique fois de sa vie le rôle d’un vampire), Donald Pleasence et John Carradine sauvent le bateau du naufrage de ce film à sketches. La musique émane de nombreux compositeurs, dont John Williams, et John Georgiadis pour la partie consacrée aux vampires. Toujours en 1980, la comédie Mama Dracula donne l’occasion à Roy Budd d’écrire une de ces musiques (éditée par le label français Music Box Records) dont il avait le secret, richement orchestrée et flirtant parfois avec un jazz/swing fort appréciable. Le débutant Tony Scott met alors en scène en 1983 The Hunger (Les Prédateurs) avec Catherine Deneuve et David Bowie dans le rôle de vampires ancestraux. La musique originale, froide et clinique, de Michel Rubini et Denny Jaeger, en osmose avec la caméra, pour une fois languissante, de Scott, est partiellement éclipsée par des choix d’œuvres classiques de Bach, Schubert et Delibes (dont on trouve un morceau sur la compilation Vampire Circus déjà citée).

 

Quant à l’excellent Tobe Hooper, il dirigera dans les années 80 deux films notables sur le thème du vampire. Le premier, en 1980, Salem’s Lot (Les Vampires de Salem), dont la musique est signée Harry Sukman (édité chez Intrada) et déploie des trésors de cuivres hurleurs et de cordes crispantes. Le second, Lifeforce (L’Étoile du Mal), en 1985, narre les aventures d’un groupe de spationautes qui découvre un vaisseau alien abritant des créatures d’apparence humaine qui sont en réalité des vampires aspirant l’énergie vitale de leurs proies. La musique, magistrale, pleine de thèmes et d’une fougue orchestrale peu commune (merci le London Symphony Orchestra !), est de la main d’Henry Mancini et de Michael Kamen (qui s’est occupé de la musique additionnelle, synthétique, pour un remontage du film un peu tardif). Il s’agit sans doute d’une des plus belles musiques à la fois de son auteur et du genre. Le double album sorti chez BSX en 2006 est un véritable must-have ! Plusieurs décennies auparavant, c’est le label Milan qui nous avait offert environ 35 minutes de score, ce qui, au vu de la partition globale, pouvait frustrer l’auditeur. On peut désormais déguster sans modération la fantastique musique de Mancini. Le Main Title nous entraine immédiatement dans le vif du sujet avec un thème robuste porté par les cuivres et soutenu par un galvanisant motif rythmique aux cordes. Le compositeur a su injecter dans son écriture une dramaturgie larger than life. On peut y découvrir, à la seconde piste du premier disque, un morceau de 16 minutes qui illustre la découverte du vaisseau spatial par l’équipage d’une navette et son intrusion progressive en son sein. Rien que cette suite symphonique relève du grand art !

 

Fright Night

 

On peut noter également en 1985 le délicieux et très futé Fright Night (Vampire, Vous Avez Dit Vampire ?) de Tom Holland, qui connut un grand succès, engendrant par là même une suite quelques années plus tard, malheureusement très en dessous de son modèle. La partition de Fright Night, signée Brad « Terminator » Fiedel, est synthétique mais ô combien envoutante, notamment dans la scène où, au beau milieu d’une boite de nuit, le vampire séduit la douce fiancée du jeune héros. Ce dernier tente de convaincre un acteur de série Z déchu nommé Peter Vincent (on appréciera l’hommage à la fois à Peter Cushing et Vincent Price) qu’un vampire habite à côté de chez lui. La partition, essentiellement électronique, est éditée chez Intrada dans sa version complète, mais on peut goûter le thème de la séduction sur la compilation Vampire Circus, qui, décidemment, regorge de petits trésors. Autre perle de cette compil, une suite consacrée à Transylvania 6-5000, sorti en salles la même année et mis en musique par Lee Holdridge, qui mêle adroitement musique orchestrale et jazz (une version complète a depuis été éditée par BSX Records).

 

Rien à voir avec The Lost Boys (Génération Perdue) qui, en 1987, emboite le pas d’une mode rétro-gothique ancrée dans notre quotidien. La musique synthético-rock-new-age de Thomas Newman épouse à merveille le cadre urbain de ces vampires nouvelle génération. La même année, Bruce Broughton choisit de composer dans un esprit beaucoup plus orchestral et ironique, avec des allusions à la Hammer (notamment les bois et les cuivres), pour The Monster Squad. Toujours en 1987, Richard Wenk réalise Vamp avec la sculpturale et athlétique Grace Jones. La musique, éditée par le label Varèse Sarabande en 2008, signée de l’excellent mais trop rare Jonathan Elias, emploie une petite formation orchestrale et quelques chœurs à consonance maléfique du plus bel effet. Kathryn Bigelow apporte elle aussi sa pierre à l’édifice du vampirisme avec, en 1988, Near Dark (Aux Frontières de l’Aube) dont la partition synthétique, atmosphérique mais assez hypnotique est produite par le groupe de rock progressif Tangerine Dream.

 

Bram Stoker's Dracula

 

On le notera bien volontiers, le vampire au cinéma a traversé les années 80 tant que bien que mal mais avec une volonté de renouveler le mythe. En musique, cela s’est traduit par l’emploi de l’électronique et par une opiniâtreté affichée d’abandonner le thématisme. Les années qui suivent vont permettre de renouer avec la mélodie, en particulier dans deux productions de très grande classe. En effet, à l’orée des années 90, le vampire devient une figure romantique, un peu dandy, puissante mais torturée. En attestent deux chefs d’œuvres que le temps n’a, pour l’instant, pas altérés. Le premier, sorti en 1992, Bram Stoker’s Dracula, réalisé par Francis Ford Coppola, jouit d’une réputation qui est loin d’être usurpée. Plastiquement magnifique, avec une photographie de toute beauté de Michael Ballhaus (collaborateur attitré de Martin Scorsese) et, de l’aveu même de Coppola, inspiré par l’esthétisme de La Belle et la Bête de Cocteau et des œuvres du peintre Gustav Klimt, le film est également une superbe histoire d’amour à travers le temps et les époques. Histoire magnifiée par l’impériale musique de Wojciech Kilar : richement orchestrée et thématique à souhait, elle sait tirer le meilleur d’elle-même, y compris lorsque les chœurs scandent un Sanguis Vita Est (le sang c’est la vie) à vous faire dresser les poils de la nuque. Le compositeur polonais a très bien compris les besoins du film, allant jusqu’à glisser des allusions sonores à James Bernard (The Beginning par exemple) au niveau des cuivres et notamment dans ses dimensions érotique (Mina/Dracula) et maléfique (The Storm).

 

On retrouve cet érotisme dans le non moins sublime Interview With The Vampire (Entretien avec un Vampire), tourné en 1994. Georges Fenton, collaborateur habituel de Neil Jordan, devait en faire la musique mais fut débarqué par les producteurs. Elliot Goldenthal a alors été engagé, ne disposant que de deux semaines pour composer la partition ! Il en résulte, malgré le délai, une musique gothique, parfois baroque et enfiévrée, tantôt terrifiante (Théâtre des Vampires), tantôt tragique (Madeleine’s Lament) ou lyrique (Born To Darkness). Un vrai tour de force !

 

Interview With The Vampire

 

Si Dracula et Interview With The Vampire de Jordan montrent tous deux que le vampire peut souffrir et se poser des questions métaphysiques, des relectures pour le moins amusantes continuent d’être produites. En témoigne le parodique Sundown (sous-titré en français La Guerre des Vampires) dont la musique (rééditée en 2013 par BSX Records), absolument savoureuse en ce qu’elle distille un improbable croisement entre musique de western (où les clins d’oeil à Morricone et Bernstein se multiplient, notamment dans le Finale) et musique d’épouvante, est composée par le regretté Richard Stone. Ce dernier écrit plusieurs thèmes (dont un dans le plus pur style americana, de toute beauté, repris parfois sur un mode triomphal qui ne peut laisser indifférent) qui trottent dans la tête un bon moment. Un superbe travail, totalement jubilatoire !

 

En 1993, un jeune réalisateur mexicain au talent prometteur, Guillermo Del Toro, confie la musique de son premier film, Cronos, à Javier Alvarez (inédite en CD à ce jour). Ce dernier écrit pour le générique de début un astucieux tango qui évoque admirablement l’atmosphère et le lieu où se déroule le récit. Puis, en 1995, trois titres, résolument différents, sortent sur les écrans. Hummie Mann compose pour Dracula, Dead And Loving It (Dracula, Mort et Heureux de l’Être), un film parodique de vampire réalisé par le prolifique et pince-sans-rire Mel Brooks. La musique, chorale et orchestrale, parfois versant dans un ton slave exquis, n’a été éditée qu’au Japon et mériterait qu’un label la prenne sous son aile car il s’agit d’une partition hautement addictive et très premier degré qui prend le contrepied des effets comiques visuels. Il ne subsiste sur disque que deux petits morceaux de Graeme Revell pour From Dusk Till Dawn (Une Nuit en Enfer), une musique qui ne se dévoile que lors de la seconde partie du film, dans une boite de nuit pour routiers, véritable repère de vampires. Signalons enfin, cette même année, le film de Wes Craven Vampire In Brooklyn (Un Vampire à Brooklyn) pour lequel J. Peter Robinson composera une musique orchestrale restée inédite à ce jour et assez digne d’intérêt.

 

John Carpenter's Vampires

 

L’année suivante, Tales From The Crypt: Bordello Of Blood (La Reine des Vampires) présente un scabreux mais savant mélange de genre : un film de vampire moderne, gore, tirant sur le grand guignol, humoristique et un peu polisson. L’excellente partition est écrite par le trop peu employé Chris Boardman, autrefois orchestrateur entre autres de Michael Kamen, Thomas Newman ou James Newton Howard. Le disque édité par Varèse Sarabande, qui ne se trouve plus si facilement aujourd’hui (surtout à un prix raisonnable), vaut le détour. La musique de Boardman fourmille d’astuces sonores, intégrant avec dextérité un peu d’électronique dans un ensemble plutôt largement orchestral. Un régal, là encore ! John Carpenter tente lui aussi l’aventure avec son Vampires mettant en vedette un James Woods en chasseur de buveurs de sang atteint de coolitude maximale. Comme il en a l’habitude, Carpenter écrit lui-même la musique, à la tonalité rock plutôt rafraichissante et en adéquation totale avec ses personnages et son mode narratif.

 

Pour Blade de Stephen Norrington, Mark Isham compose une musique presque entièrement électronique pour dépeindre les péripéties de Blade, mi-humain, mi-vampire possédant tous les points forts de la créature de la nuit, mais aucun de ses points faibles. La partition, éditée par Varèse Sarabande en 1998, se prête difficilement à une écoute isolée et fait partie des titres de Mark Isham où ce dernier s’adonne à des expérimentations sonores plus ou moins avant-gardistes. The Wisdom Of The Crocodiles (La Sagesse Des Crocodiles) sort la même année mais connait un succès beaucoup moins franc. Il faut dire que le rythme du film, d’une extrême lenteur, n’aide pas à soulever autre chose qu’un intérêt poli. La partition, principalement pour cordes, signée John Lunn et inédite à ce jour, mériterait sans doute qu’un label s’y intéresse de plus près.

 

Enfin, notons que la télévision ne sera dans les années 90 pas en reste avec le vampirisme, notamment avec la série Buffy, The Vampire Slayer (Buffy Contre les Vampires). La charmante Sarah Michelle Gellar y incarne le rôle titre et est soutenue dans sa croisade par une excellente musique signée Christophe Beck pour les premières saisons (un CD est paru un peu tardivement chez le label Rounder Records en 2008). La musique de Beck, malgré ses moyens limités (série des 90’s oblige), possède une vraie personnalité, empreinte à la fois d’un lyrisme singulier tout autant que de convulsions rythmiques assez habiles. Signalons aussi l’existence d’une galette consacrée à un épisode en forme de comédie musicale écrite par Joss Whedon et Christophe Beck, Once More With Feelings, extrêmement divertissant, rempli à ras-bord de mélodies franchement imparables et de textes à plusieurs niveaux de lecture. Cette période 1980-2000, qui débute par l’omnipotence des sons synthétiques, accouche, de manière assez paradoxale (on peut, du moins, le penser), de vraies beautés symphoniques pour plusieurs projets qui marqueront à jamais le genre.

 

Buffy, The Vampire Slayer

Christophe Maniez

Christophe Maniez

Rédacteur
Alors à l'orée de l'adolescence, au début des années 80, le jeune Christophe découvre à la télévision, coup sur coup, deux chefs d'œuvre qui marqueront son esprit à jamais. Le premier, Rocky, fait naitre en lui la jubilation par les mélodies riches en émotion de Bill Conti, devenu maintenant un de ses compositeurs fétiches. Le second, Vertigo d'Alfred Hitchcock, le plonge dans la musique du géant Bernard Herrmann, par le biais d'une partition pleine de mystère et de romance. Puis c'est l'escalade : il est tellement absorbé par la puissance des plus belles pages de la musique de film qu'il en vient à étudier de plus près le solfège et la composition (en quasi autodidacte, d'où son niveau plutôt moyen). Durant les mois suivants, il découvre John Williams et son Return Of The Jedi au cinéma. Transporté par la musique, il devient rapidement fan de ce compositeur. Son cercle de connaissances s'élargit et il en vient, plus tard, à admirer James Horner (un autre de ses compositeurs préférés) et Franz Waxman, notamment. Et puis, en 1989, c'est la claque : alors que tout le monde s'éclate sur la Bat Dance de Prince, il n'a d'oreille que pour les notes du Batman de Danny Elfman (par ailleurs, un des premiers CDs qu'il achète). Depuis lors, son amour pour la musique du compositeur attitré de Tim Burton ne s'est jamais démenti. Aujourd'hui, Christophe erre dans les couloirs obscurs d'UnderScores où il peut disputer le bout de gras avec d'autres êtres atteints du même syndrome que lui. Et l'aventure continue...
Christophe Maniez