Wrongfully Accused (Bill Conti)

On ne plaisante pas avec le rire !

Disques • Publié le 28/06/2011 par

Wrongfully AccusedWRONGFULLY ACCUSED (1998)
LE DÉTONATEUR
Compositeur :
Bill Conti
Durée : 62:26 | 22 pistes
Éditeur : Intrada

 

4 Stars

Contrairement à ce que s’imaginent beaucoup de spectateurs toujours enclins à l’indulgence, la comédie est un genre délicat et périlleux, qui ne saurait se satisfaire de quelques bons mots et d’une poignée de saillies burlesques pour prétendre à l’excellence. C’est encore plus véridique s’agissant de la parodie, dont la frénésie ultra-référentielle n’incite généralement pas les réalisateurs à soigner la mise en scène ni les scénaristes à donner au script une ossature solide. Là où Mel Brooks ou bien encore les ZAZ ont su tirer leur épingle du jeu, combien de gagne-petit ont succombé aux facilités du clin d’œil à répétition ? Héros benoît de petits classiques savoureux puis victime éberluée du je-m’en-foutisme de cinéastes manchots, le regretté Leslie Nielsen incarne à lui tout seul le meilleur et le pire de cette discipline en définitive assez ingrate. Wrongfully Accused (Le Détonateur), où il déambule toutes grimaces dehors, est un cas typique de comédie dépenaillée qui, à trop vouloir faire feu de tout bois, finit par se consumer elle-même. Si le cinéphile s’en trouvera fort marri, le mélomane, en revanche, se félicitera qu’un Bill Conti très en verve ait su faire abstraction du laisser-aller ambiant pour écrire une musique flamboyante, chevillée à un premier degré salvateur.

 

Ce n’est pas parce qu’une œuvre de divertissement se veut légère qu’elle doit pour autant être conçue à la légère : fort de ce constat limpide mais souvent négligé, le compositeur a d’emblée repoussé la tentation du mickey mousing, de rigueur dans la majorité des pochades actuelles, et du pastiche musical qu’auraient tout aussi bien pu appeler les références pléthoriques du film à Titanic, Braveheart, Mission : Impossible, sans oublier The Fugitive (Le Fugitif) en titre locomotive. Si hommage il y a, en vérité, il s’adresse davantage à Max Steiner, Franz Waxman et autres grands messieurs du Golden Age hollywoodien qu’aux classiques alors flambant neufs de James Newton Howard ou James Horner. Lord Of Violin, qui anime le concerto loufoque donné par un Leslie Nielsen à l’archet virevoltant, ne semblait pourtant pas avare de sourires de connivence : Tchaïkovski est aimablement mis en boîte et une guitare électrique, surgie de nulle part, éructe soudain de violents borborygmes. Mais la franche prépondérance de cuivres orgueilleux et de cordes au lyrisme exquis, qui s’ébattent et s’entrelacent en un ballet parfois facétieux, toujours ravissant, plaide avec éloquence en faveur de cette démarche étonnamment old-fashioned que Conti n’aurait jamais pu suivre sans la bénédiction du réalisateur et scénariste Pat Proft. Voyez, encore, le bref interlude dramatique qu’un cor anglais tout en nuances offre à ce brillant prologue. Métamorphosé dans Afternoon Affair par les flamboyances de l’orchestre, sa seule écoute fait naître un tourbillon d’images en Technicolor, où les étreintes se font ardentes et où les baisers s’échangent avec flamme.

 

Wrongfully Accused

 

Inutile de dire que ce romantisme glamour s’avère à cent lieues des préoccupations plus triviales du métrage, qui s’ingénie surtout à vanter l’inépuisable énergie du héros pour la bagatelle… Mais Bill Conti n’en a cure ! Tout le long d’un récit dénué d’unité dramatique, il n’aura de cesse d’octroyer un peu de chair et d’âme à un déluge de gags éléphantesques. Peek-A-Boo Baby, voluptueux écho du Love Theme, brille ainsi par la finesse ouvragée de son écriture, qui se réclame autant des sombres langueurs du Laura de David Raksin que de la fièvre passionnelle selon Miklós Rózsa. Mais l’ombre de Casablanca, inusable classique de Max Steiner, se fait ostentatoire, en particulier lorsque le terminal The Big Finish invoque malicieusement les premières mesures de La Marseillaise dont le mythique compositeur austro-américain, 55 ans plus tôt, avait usé à satiété. D’une partition à l’autre, la richesse des accords et l’emphase noble demeurent en tous points identiques. Dans l’intervalle, le public aura simplement perdu l’imperméable froissé et la gouaille désabusée d’Humphrey Bogart au bénéfice des mimiques cartoonesques d’un Leslie Nielsen en kilt.

 

Bien sûr, avec pour modèle revendiqué cette course-poursuite effrénée qu’est The Fugitive, Wrongfully Accused ne pouvait que s’adonner à une action quasi-ininterrompue. De fait, les passages dévolus au suspense et aux explosions d’adrénaline dominent outrageusement les débats, mettant à contribution d’imposantes sections de cuivres, de bois et de cordes. Faisant preuve d’un sérieux toujours aussi papal, Conti se débarrasse des réminiscences horrifiques du slasher qui accompagnent l’irruption d’un train enragé et construit, avec Over The Edge, un morceau de bravoure au rythme soutenu, truffé de percussions en tous genres (parmi lesquelles le xylophone, dont le compositeur fera un emploi intensif au cours de bien d’autres moments similaires). On pourrait encore citer l’excellent He’s Got A Leg !, qui prend la forme d’une marche puissamment cuivrée, traversée de-ci de-là d’ébouriffantes accélérations.

 

Wrongfully Accused

 

Mais la clef de voûte du travail de Conti, quant à son versant le plus mouvementé, est sans conteste le thème belliqueux de l’inflexible Lieutenant collant aux basques de notre violoniste en vadrouille, et qu’interprète un Richard Crenna se réclamant aussi bien du Tommy Lee Jones de The Fugitive que du Colonel Trautman qu’il avait lui-même incarné dans First Blood (Rambo) et ses suites. Est-ce d’ailleurs pour cette raison que l’auditeur croit distinctement reconnaître, dans l’ultime ligne droite de Manhunt, le thème du guerrier d’élite jadis écrit par Jerry Goldsmith ? Toujours est-il que c’est à l’occasion de Wrongfully Accused que la rugueuse fanfare du Lieutenant impose pour la première fois son farouche tempo militaire, point de départ d’une nuée de variations qui, avec notamment les bien nommés Manhunt, More Manhunt et Even More Manhunt, formeront une tierce redoutable d’efficacité. Loin d’être en reste, The Big Stink, l’un des plus admirables passages d’action du score, s’empare de ces impressionnants coups de boutoir martiaux pour donner vie à de superbes ostinati qui se déroulent les uns après les autres en une longues série de saccades virtuoses.

 

Du mouvement sans trève, du suspense à revendre, du romantisme aux fragrances surannées… Autant d’éléments inhérents au projet, qui auguraient un résultat un tantinet plus captivant que celui qu’a finalement livré Pat Proft. Cette indolence presque criminelle dont le cinéaste s’est rendu coupable, on ne saurait en tout cas en suspecter Bill Conti, lui qui a mis tout son coeur pour faire de Wrongfully Accused l’objet spectaculaire et sophistiqué que le film, confit dans sa triste routine parodique, ne cherche jamais à être. La luxuriance rythmique et mélodique de son ouvrage reste l’unique point d’ancrage émotionnel de toute l’entreprise, passablement frelatée, elle. Et pendant ce temps-là, à l’écran, Leslie Nielsen, en Harrison Ford de pacotille, s’efforce avec l’énergie du désespoir de tirer quelques sourires aux spectateurs affables… Non, décidément, le doute ne peut subsister : la comédie, fût-elle la plus frivole qui se puisse imaginer, est une affaire sérieuse.

 

Wrongfully Accused

Benjamin Josse

Benjamin Josse

Rédacteur
Les temps changent. A l'heure de la communication instantanée et du joug de la téléphonie mobile, on ne trouvera plus grand-monde pour s'étonner d'entendre quelque quidam dégingandé soliloquer à haute voix. Aussi incroyable que cela paraisse, il fut une époque où ces effusions publiques aimantaient moult moues désapprobatrices et sourcils orageusement froncés, à plus forte raison quand l'objet de tous ces regards courroucés fredonnait (mal) le thème de The 7th Voyage Of Sinbad et s'essayait (pour un déplorable résultat) à imiter les glouglous burlesques de La Soupe aux Choux. C'est ainsi que de fil cassé en aiguille tordue, le mal-aimé Benjamin trouva refuge dans le giron d'UnderScores, merveilleuse terre d'asile où, depuis lors, il se consacre à l'égoïste satisfaction des vices précités, et d'autres plus condamnables encore. Le moindre, assurément, n'étant pas de larder d'aiguilles trempées dans du curare une poupée grossièrement faite à l'effigie de Hans Zimmer, sa Némésis de toujours (« Si j'arrivais seulement à lui flanquer des cors aux pieds, je serais le plus heureux des hommes », confesse-t-il, l'oeil torve). Parce qu'il lui faut bien gagner sa croûte, ou plus exactement les quignons de pain moisis que le maître des lieux condescend à lui jeter pour tout salaire, il rédige de loin en loin d'étranges amphigouris dédiés à des scores d'exotique provenance. Ses collègues sont incrédules et les lecteurs baillent d'ennui, mais aux dernières nouvelles, il n'a pas l'intention de fermer boutique...
Benjamin Josse