Women In Love (Georges Delerue)

Missing in Action #3

Décryptages Express • Publié le 18/11/2019 par

Elles forment une troupe hétéroclite d’orphelins et de réservistes qui jamais ne furent envoyés au front, claquemurés pour ne pas fragiliser l’équilibre dramatique patiemment édifié à l’écran ou satisfaire les caprices de stars tyranniques et de producteurs dévorés d’acouphènes. UnderScores se propose, montages à l’appui, de donner la parole aux musiques qu’en tous temps, le cinéma rejeta loin des feux de la rampe.

Women In LoveWOMEN IN LOVE (1969)
LOVE
Réalisateur : Ken Russell
Compositeur : Georges Delerue
Séquence décryptée : Wrestling Scene (0:57:07 – 01:00:20)
Éditeur : Quartet Records

Le feu crépite paisiblement dans l’âtre, subrogeant deux escarboucles aux yeux morts du plantigrade gisant vaincu, et les fauteuils sculptés reposent tels des convives repus sur un tapis moelleux. Au sein de ce décor voué au luxe, deux gentilshommes en tenue d’Adam s’empoignent afin, prétendent-ils, de se prouver l’un à l’autre leur amitié éternelle. Ce pourrait être ridicule. C’est compter sans le grain démoniaque de Ken Russell, qui voit les sombres pulsions homo-érotiques sous le caprice bourgeois et s’empresse, en parfait fouteur de merde, de les exaspérer. Il n’eût suffi que d’une paire de parenthèses, ouvertes à l’endroit le plus judicieux, pour que devînt limpide l’un des desseins souterrains du cinéaste : (Wo)men in Love, ou comment larder de coups de poignard le trop rigide corset suffoquant la bonne société britannique. A priori, l’on n’aurait point songé à Georges Delerue, l’homme aux mille et une délicatesses, pour donner à Russell un idéal compagnon de chaos. Mais, loin des dehors qui continuent à faire autorité de l’élégant apôtre du néo-classique, le compositeur gardait par-devers lui un scalpel au tranchant apte à écailler avec méthode le vernis du romantisme courtois.

 

Ombrageuse et violente, emportée par une ardeur d’où l’angoisse suinte fréquemment, la musique ne se soucie guère d’emmitoufler l’amour dans des falbalas roses. Le noble sentiment voit en particulier sa dimension charnelle tourner à l’affrontement venimeux, et ses caresses travesties en étranglements subits. Le combat opposant Oliver Reed à Alan Bates n’échappe pas davantage que les scènes de sexe aux cordes et à la clarinette plus noires que l’ébène convoquées par Delerue, entérinant du même coup l’élan luxurieux, bien mieux que fraternel, qui pousse les deux hommes à entrechoquer leurs chairs nues. Voilà, en tout cas, pour le résultat tel qu’on le découvrit à l’écran. Les notes qui s’y égrènent avec une lenteur prédatrice ne sont en réalité que de substitution. A l’origine, Delerue, conscient du fil ténu sur lequel vacillent les belligérants, entre gaminerie sans conséquence et brutale parade amoureuse, avait pris le parti de matérialiser autour d’eux l’arène médiévale dont ils s’esbaudissent. Bien sûr, il n’omettait aucun détail. Pas même le sang séché sur le sol, stigmates de terribles massacres.

 

Dans la version finale, la musique ne commence à distiller son poison qu’au moment de l’ultime étreinte, précédant de peu un orgasme mutuel et dévastateur. Dans l’autre, elle sonne d’entrée de jeu les hostilités, sur un ton farouche que répercute la lourde ponctuation des cuivres. Et ainsi poursuit-elle son inexorable crescendo, grossissant un peu plus à chaque mesure, attisant l’effervescence de la bataille avec ce qui ressemble au furieux tintamarre d’un péplum. Plaquée sur ces images gluantes de sueur, la férocité de Delerue, qui atteint là des cimes rarement expérimentées dans son œuvre, acquiert une dimension stupéfiante. Ken Russell, le mélomane, apprécia sans nul doute ; le réalisateur, en revanche, beaucoup moins. S’ensuivirent des changements drastiques sur la piste sonore, afin de favoriser un trouble sexuel qu’il souhaitait plus ostensible que l’étalage d’une virilité fruste. Même si très différentes en effet, ces musiques se rejoignent toutefois sur un point : toutes deux s’achèvent au paroxysme de la passion, en osmose viscérale avec les convulsions dernières des membres noués et les râles franchissant la barricade des dents serrées. Deux conclusions qui sidèrent pareillement, sous la houlette d’un Delerue princier dont l’œil, subtilement inquisiteur, savait décidément glisser sur le miroir des âmes comme à la surface d’un livre ouvert.

 

Benjamin Josse

Benjamin Josse

Rédacteur
Les temps changent. A l'heure de la communication instantanée et du joug de la téléphonie mobile, on ne trouvera plus grand-monde pour s'étonner d'entendre quelque quidam dégingandé soliloquer à haute voix. Aussi incroyable que cela paraisse, il fut une époque où ces effusions publiques aimantaient moult moues désapprobatrices et sourcils orageusement froncés, à plus forte raison quand l'objet de tous ces regards courroucés fredonnait (mal) le thème de The 7th Voyage Of Sinbad et s'essayait (pour un déplorable résultat) à imiter les glouglous burlesques de La Soupe aux Choux. C'est ainsi que de fil cassé en aiguille tordue, le mal-aimé Benjamin trouva refuge dans le giron d'UnderScores, merveilleuse terre d'asile où, depuis lors, il se consacre à l'égoïste satisfaction des vices précités, et d'autres plus condamnables encore. Le moindre, assurément, n'étant pas de larder d'aiguilles trempées dans du curare une poupée grossièrement faite à l'effigie de Hans Zimmer, sa Némésis de toujours (« Si j'arrivais seulement à lui flanquer des cors aux pieds, je serais le plus heureux des hommes », confesse-t-il, l'oeil torve). Parce qu'il lui faut bien gagner sa croûte, ou plus exactement les quignons de pain moisis que le maître des lieux condescend à lui jeter pour tout salaire, il rédige de loin en loin d'étranges amphigouris dédiés à des scores d'exotique provenance. Ses collègues sont incrédules et les lecteurs baillent d'ennui, mais aux dernières nouvelles, il n'a pas l'intention de fermer boutique...
Benjamin Josse