Gloria (Bill Conti)

Jamais sans mon fils

Décryptages Express • Publié le 05/12/2016 par

GLORIA (1980)Gloria
Réalisateur : John Cassavetes
Compositeur : Bill Conti
Séquence décryptée : A Dark Knight (1:06:36 – 0:10:10)
Éditeur : Varèse Sarabande

 

A quoi tiennent les réputations ! Celle de John Cassavetes est inextricablement liée au carton explicatif sur lequel s’achève Shadows, son galop d’essai en tant que metteur en scène : « Le film que vous venez de voir était une improvisation. » Ni une ni deux, les critiques tire-au-flanc, toujours à la recherche de raccourcis pratiques, se jetèrent sur l’appât et firent de la navigation à la berlue l’unique description plausible de la méthode Cassavetes. Bon nombre d’entre eux, pas malintentionnés pour autant, souhaitaient élogieux ce portrait adopté à la quasi-unanimité d’un artiste vouant une confiance aveugle aux heureux entrelacs du hasard, raillant la structure rigide des grands studios à coups de tournages amateurs et incinérant tout ce qui avait le malheur de ressembler aux pages d’un script… Mensonges et demi-vérités qui, tous agglutinés, voilèrent pour longtemps la stature réelle de l’acteur devenu réalisateur, perfectionniste à sa façon marginale, obnubilé par la vérité qu’il sentait cachée au fond du corps et des regards de ses comédiens. Néanmoins, l’inimitié qu’on lui prête à l’encontre de la broyeuse appelée Hollywood n’avait, bien entendu, rien d’apocryphe. D’où la tentation communément répandue de ranger Gloria parmi ses œuvres les plus impersonnelles. Même la musique de Bill Conti, prolixe en trémolos délicieux, parait surgir d’un autre monde que celui du jazz aléatoire et indiscipliné coulant dans les veines de Faces ou Husbands.

 

A l’origine, il ne s’agit que d’une commande destinée à la Columbia, un polar mouvementé que Cassavetes comptait abandonner sans regret entre les mains d’un autre après le stade de l’écriture. Mais il changea son fusil d’épaule en apprenant que le rôle-titre était tombé dans l’escarcelle de Gena Rowlands, sa compagne à la ville, et sa muse pour l’éternité. Nous la voyons marcher dans l’immensité de New York, accompagnée du claquement résolu de ses talons, et son visage est un masque impavide, durci par les déboires douloureux d’une vie qui lui fut rarement aimable. Cette fois, pourtant, Gloria semble en proie à d’étranges hésitations. Dans la gratte hispanique qui monte doucement, tout n’est que mélancolie et, peut-être déjà, regrets — ceux d’avoir laissé s’enfuir son jeune compagnon, Phil. Elle, qui cherchait depuis le début un prétexte pour s’en débarrasser, ne songe plus maintenant qu’à réparer ce qui peut encore l’être. Hélant vite un taxi, elle s’engouffre dans les artères cosmopolites de la Grosse Pomme, avec l’espoir de retrouver sain et sauf son petit protégé. Et Bill Conti, dont les yeux ont su percer la cuirasse sous laquelle Gloria a enfoui son cœur, en appelle de nouveau au thème principal, cette fontaine lyrique qui rejaillit même sur les états d’âme solidement muselés.

 

Gena Rowlands dans Gloria

 

Ce n’est plus un secret depuis Rocky, le compositeur est le bienfaiteur des cicatrices intérieures, qu’il se plait à badigeonner d’un baume de sa confection, entre tendresse murmurée et emportements merveilleusement pompiers. Le souvenir de notre Étalon italien favori ne manque d’ailleurs pas d’affleurer au son d’un cor plaintif, à telle enseigne qu’on se surprendrait presque à chercher sa silhouette trapue au sein de la fourmillante Babel où s’est engagée l’héroïne. Mais l’influence véritable, revendiquée comme telle par Conti, demeure le Concierto de Aranjuez, classique absolu de Joaquin Rodrigo et poignant cri d’amour jeté par l’artiste à la femme de sa vie. Une si noble ascendance écarte tout de go l’hypothèse d’une besogne purement ethnique à laquelle bien des mercenaires du solfège n’auraient pas manqué de faire du gringue en scrutant d’un œil bovin les origines latinos de Phil. Fort de la carte blanche que lui a donnée Cassavetes, Conti gratifie d’une respectueuse obole l’un de ses maîtres à penser et, dans le même temps, appose un nom sur l’émotion qui perce les lunettes noires de Gloria.

 

Le doute est-il seulement permis ? Cette amazone farouchement indépendante, qui n’a jamais quémandé le secours de quiconque, s’était peut-être convaincue qu’elle ne faisait que respecter les dernières volontés des parents de Phil, abattus par les nervis de la pègre ; ou bien croyait-elle régler ses comptes avec des caïds persuadés de la tenir au bout d’une laisse et d’un collier. La musique, pas dupe un seul instant, narre l’histoire bien plus touchante d’une femme qui, à sa grande surprise, se découvre mère. Et que Dieu vienne en aide aux pauvres fous qui toucheraient à un cheveu de la tête de son enfant ! Deux de ces spécimens, justement, viennent de ravir le garçon en pleine rue. Pour Gloria, l’heure n’est plus aux tergiversations. La démarche de nouveau hardie, elle s’engouffre à la suite des bandits dans un immeuble. Et les cuivres, ponctuant d’un violent éclat chacun de ses pas, disent assez qu’elle n’envisage nullement de prendre le thé. Une fois n’est pas coutume, John Cassavetes devait s’accommoder de cette hyper-expressivité musicale, aux frontières de l’illustration pointilleuse, dont il accusait Hollywood de faire un trop mécanique emploi. Il fallait bien un Bill Conti solaire, pénétré tout entier par son sujet, pour lui prouver que la formule n’avait pas que des mauvais côtés.

 

Benjamin Josse

Benjamin Josse

Rédacteur
Les temps changent. A l'heure de la communication instantanée et du joug de la téléphonie mobile, on ne trouvera plus grand-monde pour s'étonner d'entendre quelque quidam dégingandé soliloquer à haute voix. Aussi incroyable que cela paraisse, il fut une époque où ces effusions publiques aimantaient moult moues désapprobatrices et sourcils orageusement froncés, à plus forte raison quand l'objet de tous ces regards courroucés fredonnait (mal) le thème de The 7th Voyage Of Sinbad et s'essayait (pour un déplorable résultat) à imiter les glouglous burlesques de La Soupe aux Choux. C'est ainsi que de fil cassé en aiguille tordue, le mal-aimé Benjamin trouva refuge dans le giron d'UnderScores, merveilleuse terre d'asile où, depuis lors, il se consacre à l'égoïste satisfaction des vices précités, et d'autres plus condamnables encore. Le moindre, assurément, n'étant pas de larder d'aiguilles trempées dans du curare une poupée grossièrement faite à l'effigie de Hans Zimmer, sa Némésis de toujours (« Si j'arrivais seulement à lui flanquer des cors aux pieds, je serais le plus heureux des hommes », confesse-t-il, l'oeil torve). Parce qu'il lui faut bien gagner sa croûte, ou plus exactement les quignons de pain moisis que le maître des lieux condescend à lui jeter pour tout salaire, il rédige de loin en loin d'étranges amphigouris dédiés à des scores d'exotique provenance. Ses collègues sont incrédules et les lecteurs baillent d'ennui, mais aux dernières nouvelles, il n'a pas l'intention de fermer boutique...
Benjamin Josse

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