Sudden Impact (Lalo Schifrin)

Magnum opus

Décryptages Express • Publié le 04/04/2016 par

SUDDEN IMPACT (1983)Sudden Impact
Réalisateur : Clint Eastwood
Compositeur : Lalo Schfrin
Séquence décryptée : Unicorn’s Head / A Ray Of Light (1:45:10 – 1:49:24)
Éditeur : Aleph Records

 

Le fantastique et Clint Eastwood, c’est une longue et belle histoire, souvent pudique. Exception faite du lénifiant Hereafter, apparenté sans ambages au genre, le couple a toujours répugné à faire l’étalage ostensible de ses amours sur grand écran, privilégiant plus volontiers les non-dits énigmatiques et les atmosphères moites d’étrangeté. D’aucuns voient en The Beguiled (les Proies) et Midnight In The Garden Of Good And Evil (Minuit dans le Jardin du Bien et du Mal) un sordide fait divers de la guerre de Sécession et un insoluble dossier criminel, quand d’autres, plus hardis, n’ont à la bouche qu’horreur gothique et mysticisme à tout crin dans les entrailles de la Géorgie. Sudden Impact est logé à la même enseigne. Polar assez générique côté face, où ce cher vieil Harry Callahan, flanqué des résurgences goguenardes du thème de Lalo Schifrin, attrape à bras-le-corps ce que le cinéma de divertissement américain, en 1983, était en train de devenir ; vendetta sanglante côté pile, qu’une femme meurtrie, mystérieuse silhouette hitchcockienne le plus souvent, alimente de sa haine inextinguible.

 

Au cœur d’un parc d’attraction plongé dans l’obscurité, les protagonistes du drame en décousent une fois pour toutes. La caméra du grand Clint et l’orgue sépulcral de Schifrin (plus proche de Messiaen que de Charly Oleg, Dieu soit loué), unissant leurs forces, arrachent les lieux à leur traditionnel cocon de rires pour les faire choir dans une fosse aux épouvantes, là où même les sourires peints des chevaux de bois se tordent en abjectes grimaces. Sur un ton ironique, presque sardonique même, c’est le trauma toujours suppurent de l’héroïne que la musique fouaille de plus en plus frénétiquement. Et soudain, une forme redoutable, violemment découpée en ombre chinoise par des éclairages bleutés, fait irruption. Au bout de son bras, le 44. Magnum semble un organique prolongement. Pour le compositeur, qui, en cet instant, envoie dinguer tous les garde-fous, nul besoin de mégoter : le véritable ange de la mort n’est pas la femme, blême et impuissante entre les mains de ses tortionnaires, mais Dirty Harry lui-même.

 

A Ray Of Light

 

Vivement impressionné, à l’évidence, par cette apparition d’outre-tombe, Schifrin déroule un impressionnant aréopage d’instruments. L’oreille exercée aura tout loisir de s’essayer à mettre un nom sur les trilles cristallines d’un waterphone menaçant, sur le güiro roulant comme à l’accoutumée des mécaniques, un glas aussi désolé qu’éphémère, les vrombissements de cuivres va-t-en guerre, sans même parler de sons inconnus au bataillon à force d’hétérodoxie. Rien ne parait les souder les uns aux autres qu’une soif d’expérimentation quasi dadaïste, une farouche volonté de submerger de visions insolites les imaginations fécondes. La batterie s’emballe, s’agite avec fièvre, comme suffoquée à la seule vue de ce visage dévoré d’ombres. Un instant, c’est l’Homme sans Nom qu’on croit apercevoir, extrait on ignore comment des westerns de Sergio Leone, et que saluent non plus les solennels accents de la trompette d’Ennio Morricone, mais les jappements des créatures de la nuit qui se sont glissées, invisibles, dans l’orchestre de Schifrin.

 

Pour l’anecdote, ces dernières ont bien failli ne pas avoir voix au chapitre. Une version alternative (en fait, la seconde moitié de A Ray Of Light) leur passe la muselière, faisant ainsi la part belle à des cuivres héroïques qui transforment Harry en un noble sigisbée, et sa compagne, meurtrière vindicative, en une jouvencelle au cœur pur. Gageons qu’Eastwood n’a pas eu besoin d’y réfléchir à deux fois avant d’abandonner cet échantillon par trop lumineux sur la table de montage. Mais dans l’un ou l’autre cas de figure, l’étrange concert nocturne prend fin de la même manière, abrupte, ses derniers accords balayés par le tonnerre des coups de feu. Qu’il soit un spectre increvable ou un chevalier volant au secours de sa promise, Harry, pas mélomane pour deux sous, n’a jamais goûté une mélodie autre que celle éructée par son fidèle instrument de travail.

 

A Ray Of Light (version finale)

 

 

A Ray Of Light (version alternative)

 

Benjamin Josse

Benjamin Josse

Rédacteur
Les temps changent. A l'heure de la communication instantanée et du joug de la téléphonie mobile, on ne trouvera plus grand-monde pour s'étonner d'entendre quelque quidam dégingandé soliloquer à haute voix. Aussi incroyable que cela paraisse, il fut une époque où ces effusions publiques aimantaient moult moues désapprobatrices et sourcils orageusement froncés, à plus forte raison quand l'objet de tous ces regards courroucés fredonnait (mal) le thème de The 7th Voyage Of Sinbad et s'essayait (pour un déplorable résultat) à imiter les glouglous burlesques de La Soupe aux Choux. C'est ainsi que de fil cassé en aiguille tordue, le mal-aimé Benjamin trouva refuge dans le giron d'UnderScores, merveilleuse terre d'asile où, depuis lors, il se consacre à l'égoïste satisfaction des vices précités, et d'autres plus condamnables encore. Le moindre, assurément, n'étant pas de larder d'aiguilles trempées dans du curare une poupée grossièrement faite à l'effigie de Hans Zimmer, sa Némésis de toujours (« Si j'arrivais seulement à lui flanquer des cors aux pieds, je serais le plus heureux des hommes », confesse-t-il, l'oeil torve). Parce qu'il lui faut bien gagner sa croûte, ou plus exactement les quignons de pain moisis que le maître des lieux condescend à lui jeter pour tout salaire, il rédige de loin en loin d'étranges amphigouris dédiés à des scores d'exotique provenance. Ses collègues sont incrédules et les lecteurs baillent d'ennui, mais aux dernières nouvelles, il n'a pas l'intention de fermer boutique...
Benjamin Josse