World Soundtrack Awards Concert 2011

Une fête de la musique

Évènements • Publié le 30/10/2011 par

Si la remise des World Soundtrack Awards fait vivre la musique de film en braquant les projecteurs sur les compositeurs d’aujourd’hui et de demain, le concert qui suit la cérémonie est un des évènements annuels incontournables en Europe. Comme bon nombre des précédentes, la onzième édition de cette prestigieuse célébration a vu de grandes figures côtoyer des compositeurs moins connus, le but étant évidemment de fédérer le grand public tout en satisfaisant les exigences plus pointues des amateurs. Cette année encore, le World Soundtrack Awards Concert se déroule au Palais des Sports Kuipke de Gand, le programme annonçant Zimmer, Shore, Goldenthal et Korzeniowski. Quatre noms déjà célèbres à Gand, quatre musiciens dont on peut être sûr qu’ils resteront fidèles au Festival International du Film de Flandre…

 

Un avant goût

 

C’est la veille du concert, en assistant à une partie des répétitions, que nous avons pu nous réjouir à l’avance du programme et de l’interprétation du Brussels Philharmonic & Chorus, dirigé d’une main de fer – mais dans un gant de velours, bien évidemment – par l’irremplaçable Dirk Brossé. La méthode souvent appliquée par ce dernier est de faire répéter un morceau plusieurs fois mais successivement par les différentes sections de l’orchestre. Outre l’intérêt que cela peut susciter en terme d’écoute et d’appréhension des orchestrations, cela met en lumière le soin apporté au placement des cordes ou au tempo du xylophone, par exemple. C’est d’ailleurs l’hymne des World Soundtrack Awards & Concert, composé par Elmer Bernstein, qui a sollicité le plus d’attention de la part du chef d’orchestre.

 

De manière générale, Dirk Brossé se montre pointilleux, mais il ne revient quasiment jamais sur un morceau une fois qu’il a été joué totalement. En fin de compte, c’est dans une bonne humeur studieuse que les gens travaillent : un modèle de collaboration et de confiance. Et l’on voit déjà du plaisir chez les musiciens : tantôt un alto qui dodeline de la tête, le sourire aux lèvres, pendant l’escalade des percussions de Victorious Titus de Goldenthal, tantôt Brossé qui appuie l’aspect dansant de l’arrangement pour orchestre du thème de Midnight Express de Moroder. L’implication du Brussels Philharmonic ne fait aucun doute et c’est avec admiration que nous assistons à ces répétitions déjà fructueuses alors que la générale n’aura lieu que le lendemain. Dirk Brossé, à la fois passionné, perspicace et enjoué, se montre encore une fois le chef idéal pour mener à bien le concert des World Soundtrack Awards 2011, qui s’annonce d’ores et déjà grandiose.

 

 

Le grand soir

 

La soirée débute donc par la World Soundtrack Awards Fanfare. Cette ouverture, composée par Bernstein pour le tout premier concert des WSA en 2001 et encore utilisée aujourd’hui, illustre déjà le maître-mot de l’événement : fidélité. Fidélité et famille. Des mots qui ont une résonance tout de même particulièrement émouvante ce soir-là puisqu’un hommage est rendu à Ronni Chasen. Assassinée l’année dernière, elle était l’attachée de presse du festival à Hollywood et la publiciste de Shore, Zimmer et Goldenthal. Ces deux derniers montent sur scène pour évoquer avec une grande affection leur relation avec elle, alors que Nancy Knutsen de l’ASCAP lit une lettre de Shore, resté en Nouvelle Zélande pour travailler sur The Hobbit.

 

Le premier moment musical est fort : la projection du court-métrage expérimental Papillon d’Amour se transforme en une expérience musicale assez rare pour être soulignée. Alors que le réalisateur Nicolas Provost a soumis à des images de Rashômon de Kurosawa un effet de miroir, la partition orchestrale de Gabriël Heinrich, passionnante de la première à la dernière seconde, se démarque allègrement de la musique originelle et emporte l’auditeur avec une fougue et un lyrisme rarement entendus. Nul doute que le jeune compositeur a ressenti une certaine fierté d’entendre son œuvre interprétée de si brillante manière.

 

 

Abel Korzeniowski, découvert l’année dernière par l’académie, est revenu cette année pour remettre le même prix à Alex Heffes. Le polonais est à la fois élégant et brillant : la preuve en est faite avec le thème principal de A Single Man et de manière plus prégnante encore avec un morceau en avant-première tiré de W.E., le second film réalisé par Madonna. Korzeniowski épate et charme dans le même temps grâce au raffinement de son écriture, un talent dont il semble faire preuve à chacun de ses travaux récents. Espérons que d’autres concerts (un ciné-concert de sa version de Metropolis aura lieu à Cracovie au printemps prochain) permettront d’apprécier ses œuvres car il fait partie des compositeurs avec qui il faut compter.

 

La remise du Lifetime Achievement Award à Giorgio Moroder est également l’occasion d’entendre les arrangements orchestraux de certaines de ses compositions. La Suite de Scarface y trouve des ressources qu’il était honnêtement difficile de soupçonner, tant la formation orchestrale se fait l’expression idéale de la tragédie et de la romance torturée qui constituent le sous-texte du film de Brian De Palma. Après que What A Feeling (Flashdance) et Take My Breath Away (Top Gun), chansons emblématiques de l’époque, trouvent en Sofie une interprète épanouie et bien enjolivée par le Brussels Philharmonic, c’est Chase, issu de Midnight Express, qui se fait entendre. Le morceau surprend par son petit côté swinguant, rendu notamment par les percussions légères et les ponctuations des cuivres, et surprend dans son décalage avec les images du film d’Alan Parker projetées simultanément.

 

 

Après l’entracte, changement total d’ambiance alors que le chœur entre en scène… Les premières notes chantées par celui-ci confirment notre attente fébrile : Titus revient galvanisé d’une de ses batailles ! Le chœur mixte restitue toute la puissance et la violence de l’ouverture du film de Julie Taymor et l’orchestre lâche les cuivres et les percussions avec une force peu commune, de sorte que l’on ressent la musique jusqu’au fond de soi. Mais au-delà de l’excitation que procure cette introduction, c’est l’aspect littéralement viscéral de la musique de Goldenthal qui ressort de cette performance, d’autant que ce Victorious Titus est suivi de Crossroads, sans doute le morceau le plus tragique du score. Le solo de violoncelle exprime le déchirement intérieur du général romain et de ses proches, avant que l’orchestre ne porte la musique avec un lyrisme presque insoutenable. Puis l’Adagio concluant Alien 3 achève le public, d’abord par le recueillement puis par le sacrifice qui sonne comme une fausse libération, comme un soulagement douloureux… Dirk Brossé se montre d’ailleurs très expressif et solennel lors du sacrifice de Ripley. Le choix des morceaux et leur enchaînement résultent d’une véritable réflexion, mais au-delà de ses qualités musicales intrinsèques, il semble clair que le new-yorkais a conçu cette suite (intitulée Recordare) dans l’unique but de rendre hommage à Ronni Chasen. La beauté de ce témoignage sans fard puise au plus profond du style caractéristique du compositeur, une emphase jamais très éloignée de la souffrance.

 

La partie consacrée à Howard Shore était également très attendue du public. Le superbe thème de Eastern Promises, dont l’élégance et l’émotion participent grandement à la réussite du film de Cronenberg, est bien mis en valeur par le premier violon Henry Raudales. La perspective d’entendre Looking For Richard devait en réjouir plus d’un parmi les fans du compositeur : les chœurs massifs de la musique du film d’Al Pacino laissaient présager d’un grand moment de concert. Pourtant, c’est une facette plus cérébrale du compositeur d’Esther Kahn qui prédomine pendant cette sélection, bridant tout de même sa facilité d’accès. Et puis il faut avouer que la projection d’extraits du film n’arrangeait rien, tant les prises de vue plutôt réalistes sont aux antipodes du côté opératique du score. C’est d’ailleurs la première fois que les montages vidéo projetés handicapent le concert. Ce sera également vrai pour The Lord Of The Ring : The Return Of The King, pour une autre raison : point de montage élaboré cette fois, mais une succession de plans et de photos sans réelle cohérence ni narration… Heureusement, il est impossible de ne pas tomber en extase en écoutant la destruction de l’Anneau racontée par tous les musiciens présents sur la scène : le chœur mixte semble dépasser ses capacités, l’orchestre se montre ravageur dans sa précision, la soprano Joke Cromheecke irradie de beauté et les percussions martèlent le rythme pour nous faire vivre l’aventure. En fin de compte, The End Of All Things, conclusion grandiose au périple de Frodo, était un choix à la fois judicieux et obligatoire pour clore le programme, ce dernier brillant par son éclectisme.

 

 

La présence au programme du thème de Driving Miss Daisy n’était pas en soi une grosse surprise, étant donné l’affection qu’Hans Zimmer porte depuis toujours à cette partition, ici interprétée par Eddy Vanoosthuyse à la clarinette, Ann Marie-Calhoun au violon et Satnam Ramgotra au micro pour une rythmique à la bouche, comme pour donner un esprit de fête à ce thème déjà charmant et enjoué. Nul doute que cette approche communautaire est un reflet du sens du plaisir partagé de Zimmer, dont la jovialité n’est plus à démontrer. C’est également et surtout sa manière à lui d’honorer la mémoire de Ronni Chasen et d’exprimer un deuil en évoquant d’heureux souvenirs. Un moment savoureux, autant musicalement que spirituellement. D’autres habitués rejoignent la scène pour la suite tirée d’Inception : Lorne Balfe et Mel Wesson épaulent leur mentor aux synthés, Tristan Schulze se place derrière son violoncelle, Johnny Marr empoigne sa guitare électrique tandis que Satnam Ramgotra s’installe aux percussions. Même si cette Inception Suite est connue puisqu’elle a déjà été jouée à Los Angeles lors de la première du film, son impact en live s’avère très fort. L’amplification, nécessaire dans ce type de salle pour restituer les instruments acoustiques, prend ici tout son sens tant elle soutient la puissance du score. Ce qui prédomine ici est moins la fonction organique et narrative de ce dernier que son caractère purement spectaculaire. Une expérience sensorielle, en somme, animée par un esprit rock élargissant avec bonheur les frontières de la musique de film acoustico-orchestrale.

 

Comme souvent quand on apprécie quelque chose, cela se termine trop vite ! Il y avait de quoi être amplement satisfait de ce World Soundtrack Awards Concert 2011 : un programme varié comprenant des valeurs sûres et des nouveautés réjouissantes, une interprétation sans faille du Brussels Philharmonic & Chorus, un Dirk Brossé en forme olympique… Et puis un esprit de célébration et un enthousiasme sans cesse renouvelés qui incitent les compositeurs les plus prestigieux et talentueux à se déplacer jusqu’à Gand, sorte de ville-lumière de la musique de film. En attendant 2012…

 

Sebastien Faelens

Sebastien Faelens

Rédacteur
Cinéphile depuis sa plus tendre enfance, ce n’est qu’à ses dix-huit ans que Sébastien commence réellement à écouter la musique de film en dehors de son support. Effectivement, il s'écoulera de nombreuses années d’errements dans les vidéo-clubs de Beauvais à la recherche de films bien trop violents pour son âge, avant sa rencontre pendant ses études avec Vivien Lejeune, qui deviendra rapidement un ami et un premier guide passionné dans l’univers de la B.O. Puis c’est l’escalade : la rencontre avec Olivier Soudé, puis la participation aux magazines Dreams to Dreams et Cinéfonia finiront de rendre le jeune métalleux complètement accroc aux trames sonores, ce qui a longtemps conforté ses parents dans l’idée qu’il avait probablement des fréquentations peu recommandables malgré son apparente tranquillité. Mais le célèbre magazine périclite en 2006 et c’est après trois ans d’une retraite bien méritée qu’il reprend du service comme rédacteur puis secrétaire de rédaction d’UnderScores : les années ont passé mais la passion est restée intacte !
Sebastien Faelens