Entretien avec Alan Silvestri

Conversation de haute voltige sur le fil du temps

Interviews • Publié le 04/11/2015 par et

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La musique d’Alan Silvestri rythme le paysage hollywoodien depuis plus de trois décennies. Sa filmographie brille de nombreux succès publics et critiques, et peut s’enorgueillir de quelques collaborations légendaires : James Cameron, John McTiernan, Sam Raimi et surtout Robert Zemeckis, dont il a mis en musique tous les films depuis Romancing The Stone (A la Poursuite du Diamant Vert) en 1984. Ce qui frappe d’emblée lorsqu’on se retrouve face à ce grand nom du métier, c’est la résonance évidente qui existe entre l’homme et le caractère unique de sa musique : de l’enthousiasme, de l’énergie, une sensibilité exacerbée, une compréhension innée du langage cinématographique… Entre plusieurs évènements célébrant le trentième anniversaire de Back To The Future (Retour vers le Futur), un concert symphonique de sa musique à l’occasion du Festival du Film de Gand et la sortie en salles de The Walk, sa toute dernière collaboration avec Zemeckis, Alan Silvestri a très gentiment pris le temps de répondre à nos questions. Entretien dans les nuages avec un compositeur aussi passionné que passionnant.

 

Si vous vous projetez 30 ans en arrière, à l’époque où Back To The Future (Retour vers le Futur) a été réalisé, quel regard portez-vous aujourd’hui sur cette aventure ?
Nous étions assurément bien plus jeunes à cette époque, et nous travaillions beaucoup. Nous nous levions chaque matin et nous poursuivions sans relâche notre objectif : faire quelque chose de bien. Mais c’est certainement l’une des rares occasions où je pense pouvoir m’exprimer au nom de tous : je crois vraiment qu’aucun d’entre nous n’aurait pu envisager que trente ans plus tard, ce film continuerait à séduire de jeunes audiences, de plus en plus importantes au fil des diffusions. Le film est ressorti sur les écrans pour la soirée du 21 octobre dernier, et je crois que la somme totale engrangée à cette occasion s’est élevée à environ 4 millions de dollars, et ce en un seul soir ! (rires) Cela témoigne indéniablement de l’amour que le public porte au film. Il y a 30 ans, nous avions conscience que le film était formidable, et Bob Zemeckis et Bob Gale sont deux des meilleures personnes que vous puissiez rencontrer. Mais qui aurait pu penser que tout cela arriverait ?

 

Christopher Lloyd et Michael J. Fox dans Back To The Future

 

Si vous pouviez revenir 30 ans en arrière, changeriez-vous quelque chose à votre score ?
Je peux vous affirmer que je ne changerais rien puisque j’ai eu l’occasion de faire ce voyage dans le temps avec le score de Back To The Future. Lorsque l’idée d’en faire un concert m’a été suggérée, il n’y a pas si longtemps, une des difficultés principales concernait le fait qu’il n’existait pas suffisamment de musique durant la première partie du film. Cela impliquait en clair que vous alliez vous rendre dans une salle de concert un vendredi ou un samedi soir, vous alliez être en présence de ce magnifique orchestre, et les musiciens allaient rester assis là à regarder le film pendant les 25 premières minutes ! Ce n’était pas vraiment la bonne manière de procéder. C’est alors que l’idée d’écrire plus de musique s’est imposée. Bien sûr, cela semble une opportunité géniale pour un compositeur, désormais 30 ans plus vieux…. Enfin, seulement après avoir passé le moment où vous devez aller voir Robert Zemeckis et Bob Gale pour leur demander si vous pouvez faire quoique ce soit de différent à leur désormais classique et iconique film ! (rires). Mais bon, cela avait du sens et tous les deux m’ont dit : « Vas-y ! Fais-le ! » Mais ensuite, alors que je commençais à travailler sur le projet, j’ai compris très vite qu’il ne s’agissait pas d’une opportunité pour commencer à écrire de la musique. La mission était en réalité, je pense, de donner l’impression que cet ajout de musique avait toujours été là. Je suis alors revenu aux origines, c’est à dire aux films en eux-mêmes, et j’ai trouvé des morceaux tirés des trois films qui pouvaient remplir cette mission. Mais je les ai utilisés tels qu’ils avaient été écrits à l’époque, je n’ai rien changé. C’était assez similaire au processus de rénovation d’une demeure ancienne et magnifique, tel que ma femme et moi l’avions vécu, en gardant en tête de ne toucher à rien de ce qui ne nécessitait aucun changement. Aussi, lorsque je dis que je ne ferais pas ce score différemment : il est tel qu’il est aujourd’hui, tel qu’il était hier, et on devrait lui permettre d’exister de cette manière. Donc non, je ne le changerais pas.

 

Kathleen Turner et Michael Douglas dans Romancing The Stone

 

Vous entretenez une relation très forte avec Robert Zemeckis…
Relation est bel et bien le mot, si ce n’est mariage ! Chaque élément associé à la notion de relation ou de mariage s’applique ici : on doit apprendre à se connaitre, on doit être attirés l’un par l’autre, on doit penser de la même manière sur bien des sujets, et enfin, on doit se faire confiance. Romancing The Stone (A la Poursuite du Diamant Vert) a été notre premier film ensemble. C’était un film très difficile, très important en termes de carrière pour Robert Zemeckis, Michael Douglas, Kathleen Turner, Danny de Vito, et quelque part dans tout ça, pour Alan Silvestri ! (rires) Il s’agissait de mon premier véritable film de studio. Nous avons travaillé ensemble et cela s’est bien passé, et comme pour bien des choses, lorsqu’on a eu une bonne expérience, on a tendance à vouloir réitérer ! « Le premier rendez-vous s’est bien passé ! Je rappellerai ! On devrait diner ensemble de nouveau ! » (rires). Alors on s’est revu pour diner et c’était pour Back To The Future… et puis on a diné de nouveau et c’était pour Who Framed Roger Rabbit (Qui Veut la Peau de Roger Rabbit ?) Et nous avons encore diné récemment, après 19 films ensemble, et il s’agit de The Walk. Et nous avons réservé pour diner ensemble en juillet prochain, pour le nouveau film de Bob, une fantastique histoire qui se déroule pendant la seconde guerre mondiale, avec Brad Pitt et Marion Cotillard. Le rendez-vous est noté sur nos agendas. C’est épatant d’avoir une relation aussi longue avec quelqu’un dans ce métier. C’est très rare. J’ai fait chacun de ses films depuis Romancing The Stone. Il n’a jamais travaillé avec aucun autre compositeur depuis que nous avons commencé. Il y a quelque chose de très puissant dans le fait de partager une relation aussi longue avec quelqu’un. Je suis aux côtés de ma magnifique femme Sandra depuis 37 ans, et quelque chose se passe au cours des années qui fait toute la différence : c’est la manière dont nous interagissons émotionnellement l’un avec l’autre.

 

Roger Rabbit et Bob Hoskins

 

Et concernant Bob Zemeckis, je ne peux envisager une collaboration plus merveilleuse pour un compositeur. La raison de cela, c’est qu’il fait son travail. Toute personne ayant exercé le métier de compositeur a déjà fait l’expérience d’un réalisateur décrivant une scène qu’on vient juste de visionner avec lui, et a connu ce sentiment de ne pas savoir de quel film l’autre est en train de parler ! (rires). Cela n’arrive jamais avec Robert Zemeckis. Il fait ce qu’il a en tête, il montre ce qu’il a réalisé, ce qu’il veut, et de quoi il s’agit. A partir de là, chacun peut faire son travail, qui consiste à suivre celui qui montre la voie. Et bien sûr, c’est ainsi qu’un chef est censé mener ses troupes. Bob permet d’une certaine manière une sorte de liberté complète, et pourtant, lorsque vous lui soumettez votre génie, il peut vous regarder droit dans les yeux avec bienveillance et vous dire : « Mon Dieu, Al, c’est magnifique … Mais je ne comprends pas cette musique. » Ce qui constitue le code Zemeckien pour : « Ça ne sera pas dans mon film. » (rires). Quand j’étais plus jeune, j’avais tendance à me lancer dans un discours argumenté pour lui vendre coûte que coûte mon idée….

 

Et voici une autre particularité propre à une relation qui s’établit dans la durée : j’ai appris à connaitre Bob, et une des choses les plus importantes que j’ai appris à son sujet au cours des 33 dernières années, c’est à quel point il est véritablement brillant, vraiment. A quel point, quelle que soit l’interaction que vous avez avec lui à propos des ses films, vous avez intérêt à écouter et à comprendre que tout élément est source d’information pour vous. J’ai vraiment eu la sensation de grandir professionnellement au travers de mes échanges avec Bob. Sur la plupart des premiers films que nous avons fait ensemble, il y avait toujours un morceau pour lequel j’obtenais cette réponse : « Al, c’est magnifique, mais je ne comprends pas. » Et avec le recul, je vois cela comme une sorte d’acte passif-agressif de ma part. Et cela était dû en grande partie au fait que je ne le croyais pas vraiment aussi brillant qu’il l’était. J’ai dû apprendre cela. Nous n’avons plus ce genre d’échanges désormais, pas sur les cinq ou six derniers films, je pense que c’est grâce à tout ce que m’a appris cette relation sur la durée, ce qui a été pour moi quelque chose de fantastique. Cet homme a changé ma vie en termes de créativité, en termes financiers, et l’a transformée à tout point de vue. Si vous avez l’opportunité d’une relation pareille dans votre carrière, vous être le plus chanceux qui soit.

 

Robert Zemeckis et Alan Silvestri

 

Zemeckis est connu pour sa créativité, inventant régulièrement de nouvelles façons de filmer. Avez-vous l’impression de devoir suivre musicalement le même chemin ?
L’avancée des outils à notre disposition a changé bien des choses sur le processus concret qui permet de donner vie à un film sur grand écran et de raconter une histoire. C’est indiscutable. En qualité de cinéaste, de metteur en scène, Bob dispose aujourd’hui d’un ensemble de possibilités qui n’existaient pas il y a encore peu, pas même il y a 5 ans. En tant que compositeur, la même chose est vraie : j’ai la possibilité aujourd’hui de montrer à Bob des idées musicales de manière très claire, cela lui permet d’en prendre la mesure et de sentir comment elles peuvent fonctionner dans son film, ce qui était impossible lorsque nous faisions nos premiers films ensemble. Ces éléments sont bien réels. Toutefois, le but ultime de notre mission demeure inchangé : il s’agit finalement de raconter une histoire filmée, il s’agit encore d’avoir 600, 1000 ou 3000 personnes réunies dans une salle obscure, des gens qui ne se connaissent pas, les lumières s’éteignent, ils sont dans le noir et là, quelque chose se passe : ils sont tous impliqués et emportés par une histoire. Je ne crois pas que cela changera un jour. Par conséquent, de nouveaux outils ? Oui. Une nouvelle mission? Absolument pas !

 

Votre musique peut souvent être décrite comme musclée, voire carrément burnée, si vous me passez l’expression. Votre style est très viril…
Merci ! En fait, elle est organique, d’une certaine manière, parce j’ai fait mes débuts de musicien en tant que batteur. J’ai ensuite fait de la guitare, parce que je trouvais fascinant que les notes puissent soudain se lire de haut en bas et pas seulement horizontalement ! (rires). Mon entrée dans l’univers musical s’est fait par le biais du rythme et de la mesure. Il peut m’arriver d’écouter une section rythmique fantastique, composée par exemple d’un pianiste, un bassiste et un batteur qui jouent simplement en mesure, et les larmes me montent spontanément aux yeux. Juste parce qu’il y quelque chose qui se produit lorsque les gens se retrouvent autour d’une notion commune : le rythme est là, tout le temps. La question est : pouvez-vous constituer un groupe de gens jouant des instruments différents capable de trouver ce rythme ensemble ? Cette idée a toujours été au cœur de ce qui m’a attiré à l’origine dans la musique. Tout le reste, toutes les variations de notes, ne constituent vraiment qu’une extrapolation pour moi. J’ai d’ailleurs carrément dit à quelqu’un, lors d’une interview il y a deux jours, que j’avais fondamentalement transformé l’orchestre en un gigantesque set de batterie ! (rires) Je deviens peut-être très vaguement un peu plus raffiné, l’expérience et l’âge aidant, mais dans mon cœur, la pulsation a toujours été ce qui me parlait en premier lieu. C’est pourquoi je prends comme un très grand compliment le fait que vous trouviez mon approche burnée et rythmique, parce qu’il s’agit vraiment de mon point d’entrée dans la musique, à tous les niveaux.

 

Arnold Schwarzenegger et Bill Duke dans Predator

 

En parlant de musclé, vous avez travaillé avec John Mc Tiernan sur Predator…
Predator
fût musicalement un challenge unique. Lorsque nous enregistrons un score, nous avons ce système de marqueurs sur l’écran qui indique quand le morceau commence et quand il se termine. Quand il commence, le marqueur est vert, et nous jouons alors le premier morceau. Lorsque ce dernier se termine, un marqueur rouge apparait et vous avez fini. Sur Predator, chaque fois que le marqueur vert apparaissait, nous jouions un morceau, puis le marqueur rouge arrivait, et immédiatement avec lui un autre marqueur vert ! Chaque fin de morceau marquait le début du suivant. Et bien évidemment, personne ne prononce un mot dans le film pendant de longs moments ! (rires) C’est donc devenu, de manière assez intéressante, une sorte de ballet au cœur de la jungle : il y avait beaucoup de musique, une masse de possibilités incroyables pour un compositeur, mais cela constituait, au vu de la quantité de musique à produire, une tâche sacrément intimidante. En travaillant avec John Mc Tiernan, nous savions tous que les bruits de la jungle, et toutes les choses qui s’y passaient allaient être efficaces jusqu’à un certain point, mais il fallait appuyer la montée de la tension et le déroulement de l’histoire… On ne voit même pas le Predator pendant toute une partie du film, juste quelques bruits nous indiquent sa présence de temps à autres. Fort heureusement, John Williams, avec Jaws (Les Dents de la Mer), nous a enseigné tout ce que nous devions savoir sur le rôle de la musique, et de quelle manière celle-ci peut nous rappeler que quelque chose de menaçant nous entoure. (rires) La mission de la musique pour Predator constituait donc un défi majeur. Je me souviens que Mc Tiernan était très précis sur les moments pendant lesquels il voulait que la tension devienne palpable et de quelle manière elle devait aller grandissant. Suivre ses directives était de ce point de vue aisé, même s’il a fallu de nombreuses tasses de café pour tenir le rythme : vous saviez ce que vous aviez à faire, il fallait juste être capable de le faire.

 

Mary Elizabeth Mastrantonio et Ed Harris dans The Abyss

 

James Cameron est un autre réalisateur «dur à cuire» avec lequel vous avez travaillé pour Abyss…
Tout le monde sait aujourd’hui que James Cameron est un pur génie. Et je peux vous assurer que lorsque vous êtes amené à travailler avec quelqu’un de cette trempe, vous être immédiatement confronté à un défi. L’enjeu n’a pas besoin d’être exprimé comme tel, il réside simplement dans l’immense somme de travail et de réflexion qui a précédé le moment même où vous avez été convié à entrer dans la pièce. Et James Cameron est une de ces personnes qui, lorsque vous avez la chance qu’elle vous invite à entrer dans la pièce, vous fait comprendre immédiatement que vous allez devoir mettre les bouchées doubles. Et vous allez devoir offrir le meilleur de vous-même. Alors c’est vrai, James a la réputation d’être quelqu’un d’exigeant, mais en tant que compositeur, quelqu’un qui travaille dans la musique, vous devez maintenir une approche ludique, dans le sens le plus large du terme : il faut être capable de fantaisie, de laisser courir son imagination. Si on vous met la pression, vous ne pourrez pas vous acquitter correctement de votre tâche. Jim a été en mesure de me faire toucher du doigt l’ampleur du défi à relever tout bonnement au travers du travail qu’il accomplissait lui-même. Il m’a ainsi vraiment laissé libre d’offrir tout ce je pouvais à son film. En cela, ce fut une très belle expérience, et il n’existe pas de meilleure manière pour un réalisateur de communiquer avec un compositeur, juste en effectuant son travail : si l’histoire est limpide, je saurai quoi faire, je n’ai pas besoin de plus d’explications. Alors que certains réalisateurs peuvent vous tenir un discours du genre : « Bon, tout le monde pense que c’est un chien, mais en fait c’est un petit cheval : il va falloir que tu nous aides là-dessus. » Vous n’aurez jamais à faire ce genre de choses avec Jim Cameron, et jamais non plus avec Bob Zemeckis.

 

Sharon Stone dans The Quick And The Dead

 

Pour The Quick And The Dead, vous êtes-vous senti libre d’imprimer votre propre style à la musique de western, qui suit habituellement des codes très précis ?
Il y avait un aspect formidablement ludique dans ce film. Sam dispose d’une palette très intéressante, et il est capable d’exprimer plusieurs choses simultanément : il y a ainsi une vraie noirceur dans ce film, mais c’est en même temps très drôle. Bien sûr il y a l’aspect western du film, et j’ai été interrogé de temps à autre sur le processus même de composition pour les films de genre, et de quelle manière on y parvient. Une des choses à laquelle je pense toujours, c’est que nous avons tous grandi, particulièrement notre génération, en regardant des films. Et nous avons appris, à travers le cinéma et son histoire, qui n’est pas si ancienne, à faire des associations. Les réalisateurs ont utilisé certains éléments orchestraux, certains dispositifs et certains rythmes pour créer tout un panel de choses. Ces dernières ne sont pas nécessairement toutes liées à la musique, mais nous avons pris l’habitude d’entendre certains rythmes ou certains morceaux dans les westerns. Ainsi, quand on entend (il chantonne les premières mesures de How The West Was Won – NDLR), on traduit immédiatement par « Allons-y ! » Et quand on entend (il fredonne un rythme tribal), on sait que les Indiens arrivent, parce que Hollywood nous a appris cela au fil du temps. Et cela est tout aussi valable pour les sonorités prolongées de cordes aigües, qui doivent nous rendre nerveux, ou les grandes envolées de cordes grâce auxquelles nous devenons romantique… Nous avons appris ce vocabulaire, et c’est le langage que nous, compositeurs, utilisons pour nous adresser au public au travers de la musique composée pour un film. Dans le cas qui nous occupe, quand vous associez le western, la comédie et Sam Raimi, vous avez vraiment l’occasion de vous amuser, parce que la moindre phrase musicale, le moindre rythme choisi va renvoyer à tout un tas de grands moments iconiques du cinéma. Cela fait partie de la boite à outils dont nous disposons lorsque nous composons une musique de film.

 

Avengers

 

Avec Avengers et Captain America, vous avez participé à l’élaboration du son du Marvel Universe. Mais ils ont finalement pris une autre direction… Que pensez-vous de ce choix ?
Mon sentiment est toujours, et je ne parle pas uniquement de Marvel, que tous ces films ne sont pas les miens. Je suis quelqu’un qu’on invite à participer à un projet. Si la chance est de la partie, il y un capitaine et il y a un bateau. Tous les autres constituent les membres de l’équipage, et notre mission à tous est de permettre au capitaine de nous amener où il le souhaite. Il peut y avoir des tas de raisons pour lesquelles une personne qui faisait partie de l’équipage lors du dernier voyage n’est pas invitée à participer au suivant. De fait, on ne m’a pas sollicité de nouveau pour rejoindre l’équipage du deuxième plus gros succès de l’histoire du cinéma, mais je peux vous dire ceci : il devait y avoir de très bonnes raisons à cela. Ce qu’elles étaient, je ne sais pas, mais il y a beaucoup d’argent en jeu, tout un tas de relations et d’interactions entre les créatifs et les financiers, les studios, les producteurs… La quantité d’enjeux est telle que si la décision finale est celle-ci, je la respecte. Ils doivent pouvoir se sentir libres de faire ce qu’ils pensent être le mieux pour leur projet. Si je suis invité, formidable, si ce n’est pas le cas…. Croyez-moi, je ne crois pas qu’une seule des personnes assises dans ces bureaux soit désireuse de commettre la moindre erreur, et de faire quelque chose qui porte préjudice au film. Personne ne pense de cette façon. La décision a été prise et je n’ai aucun problème avec ça. J’ai principalement travaillé avec Joss Whedon et j’ai passé de très bons moments avec lui. Et d’après les conversations que nous avons eu ensemble, je pense que cela est réciproque. Joss est encore jeune, j’ai été moi-même un jeune homme, et nous pourrions nous retrouver pour un film à un moment donné. Nous verrons bien de quelle manière les choses vont se mettre en place.

 

Cosmos: A Spacetime Odyssey

 

L’année passée, vous étiez de retour à la télévision pour un projet énorme, doté d’une quantité impressionnante de musique : Cosmos. Comment vous êtes vous retrouvé associé à ce projet ?
Je suis aux anges, à la fois fier et heureux de la manière dont j’ai été impliqué. Il y des années, j’ai reçu une invitation de Seth MacFarlane pour assister à un évènement concernant Family Guy. Je ne sais plus s’il s’agissait du 100ème épisode… Quoiqu’il en soit, je n’avais jamais rencontré Seth. Mes deux fils étaient nettement plus jeunes à l’époque et il se trouve qu’ils étaient totalement fans de la série Family Guy. Et chacun sait, en tant que père d’adolescents, que tout ce qui peut vous faire paraitre cool aux yeux de vos deux garçons vaut son pesant d’or. (rires). Et là, j’avais la pierre de Rosette, le Saint Graal ! J’avais une invitation de Seth MacFarlane, que je pouvais brandir devant mes enfants en claironnant : « Vous avez vu ? Vous avez vu ? Seth me demande, à moi, de venir ! » Comme je ne pouvais pas m’y rendre, j’ai écrit une réponse à Seth : « Cher Seth, je suis anéanti par le fait de ne pas pouvoir venir, mais nous sommes tous très fan dans la famille. » J’ai alors reçu un appel de Seth, qui est le plus adorable et le plus intelligent des hommes… Il brille comme une bougie, mais même la flamme d’une bougie n’est pas assez lumineuse, je ne sais pas à quelle sorte de lumière je pourrais vraiment le comparer ! En tout, cas elle transparait rien qu’au téléphone ! Et il se met à parler de Back To The Future : il se trouve que c’est un grand fan du film. J’ai reçu ensuite un e-mail de sa part, et il s’agissait du poster de Back To The Future, où l’on voit Doc et Marty sortir de la DeLorean, sauf que sur celui-là, il y a Seth MacFarlane à la place ! Il a en fait recréé le poster avec les lunettes et le gilet de sauvetage, avec lui à la place ! Ensuite, il me dit qu’il s’est fait construire une DeLorean qui ressemble exactement à celle du film, et quand on appuie sur les boutons, on entend le thème de Back To The Future !

 

Au final, nous avons donc découvert que nous étions en admiration devant le travail de l’un et de l’autre, de vrais fanboys. Depuis, nous nous contactons tous les deux mois en moyenne, par téléphone ou par texto. Et un jour, il m’appelle pour me parler de ce projet et me demander si je serais d’accord pour y participer. Je lui ai répondu que je ferai ce qu’il voudrait. Il s’est passé un an avant que le téléphone ne sonne de nouveau et qu’il évoque Cosmos. J’avais eu l’occasion de travailler avec Ann Druyan et Bob Zemeckis sur Contact, d’après le livre de Carl Sagan. J’ai répété à Seth que je ferai ce qu’il voudrait. Nous avons beaucoup parlé, j’ai aussi discuté avec Annie que je n’avais pas revue depuis Contact. Le calendrier pour ce projet était dingue, mais j’avais dit à Seth : oui, si je peux, s’il y a moyen de le faire et que tu veux que ce soit moi, alors je le fais. Et voilà comment tout ça est arrivé ! Ce n’était pas travailler sur un film réalisé par Seth car là, il endossait plus le rôle de berger, ou de parrain sur Cosmos, mais je travaillais néanmoins avec lui. Alors bien sûr, je l’ai fait. C’était fantastique, je tiens ce garçon en très haute estime. Désormais nous avons une sorte d’accord de principe : s’il me veut sur un projet, je viens.

 

The Walk

 

Pouvez-vous nous parler du dernier score que vous avez composé pour Zemeckis, The Walk ?
C’est une histoire à laquelle Bob s’est intéressé il y a carrément dix ans. Un documentaire incroyable intitulé Man On The Wire a été réalisé sur le sujet, il y a environ 8 ans. Il a remporté un Oscar. C’est l’histoire d’un jeune homme, qui je crois avait 24 ans à l’époque, qui a décidé un jour de tendre une corde entre les deux tours du World Trade Center et de marcher dessus. C’était un défi intéressant pour moi. Comme je l’ai mentionné précédemment, Bob est toujours très direct, et lorsque nous étions en train de découvrir le film, il était vraiment passionné. La marche en elle-même sur le fil le passionnait à l’extrême, il m’a expliqué que Philippe Petit avait choisi d’effectuer sa traversée très tôt le matin. Ils avaient passé la nuit entière à préparer le tout, notamment à tirer cette corde entre les deux tours, et il a passé en tout 45 minutes sur le fil. Des photos ont été prises, mais personne n’a eu à sa disposition une caméra, ou même n’importe quoi qui permette de filmer. Par conséquent il n’existe aucun témoignage filmé de cette traversée. On se retrouve donc ensemble pour découvrir le film, comme on le fait d’habitude, et puis le moment de la traversée arrive, et elle représente le dernier tiers du film. Alors Bob de tourne vers moi et me dit : « Tu sais Al, il ne se passe pas grand chose là-haut. Bien sûr, j’ai Joseph Gordon-Levitt, qui est très bien… Il y a un peu de vent de temps en temps… Alors je compte sur toi pour m’aider. » Ce à quoi je réponds : « OK, Bob ! » Mais il termine en répliquant : « Toi et moi nous allons faire en sorte que ça fonctionne. » C’est à ce moment là que votre estomac remonte on ne sait comment jusqu’à vos épaules ! (rires)

 

Quoiqu’il en soit, j’ai fait ce qu’on fait dans ce cas-là : je suis rentré chez moi, j’ai commencé à stresser et à angoisser, et pour continuer dans la normalité, j’ai tout fait pour éviter d’aller sur le fil ! J’ai donc commencé à travailler avec la musique de source, la musique de la rue et sur le premier morceau, celui qui annonçait d’une certaine manière tout ce qui allait se passer d’un point vue thématique sur le fil, et qui apparaissait dès la première bobine. J’ai fait quelque chose, qui était joli, je l’ai envoyé à Bob, qui m’a fait en retour la pire réponse que je puisse imaginer : « On devrait en parler. » (rires) Alors je l’ai appelé : « Qu’est-ce que tu en penses ? » Et il me dit : « Je n’ai aucun commentaire à faire. » « Que veux-tu dire exactement ? » « Mon sentiment, c’est que tout ce qui se passe sur ce fil doit être ramené ici. » Il fait une sorte de pause et ajoute : « Je pense qu’il va falloir que tu montes sur le fil. » Et c’est exactement ce que je devais faire, je devais sauter toute une partie du film jusqu’à ce moment où Philippe soulève son pied du bâtiment pour le poser sur le fil et commence à avancer. Il s’agissait d’une séquence de 6 minutes et demie. C’était difficile pour moi. Le pire là dedans, c’est qu’une fois arrivé de l’autre côté, il allait retraverser encore 5 ou 6 fois ! On n’était vraiment qu’au commencement. Mais c’était intéressant parce qu’au fil des ans, dans toutes les séquences d’action que nous avons faites ensemble, il y avait toujours des chevaux, des armes, des voitures, des bruits divers et variés… Et là, c’était LA séquence d’action du film, et elle était essentiellement silencieuse. L’expérience a donc été totalement différente, mais nous ne sommes pas tombés ! Et c’est toujours appréciable de ne pas mourir quand on fait ce métier ! (rires)

 

The Walk

 

L’équilibre est le thème principal de The Walk. Comment avez vous trouvé cet équilibre vous même, tout en ayant recours à des styles musicaux très différents ?
C’est une des meilleures questions que l’on m’ait jamais posé. Je vous dis cela parce que, de toute évidence, l’ensemble du film, ou plutôt l’évènement (pas nécessairement le film), ce qu’à fait Philippe Petit, tourne autour de la notion d’équilibre. En même temps, il s’agit de dresser le portrait d’une personne qui faisait preuve de peu d’équilibre dans sa vie : tout en lui, d’après ce que je sais, évoquait plutôt quelqu’un de déséquilibré. Et pourtant, si l’on considère que l’on dispose d’une certaine quantité d’équilibre dans l’existence, si vous devez utiliser l’ensemble de ce potentiel pour réaliser une seule chose, alors le reste de votre vie sera en conséquence et logiquement déséquilibré. Je n’ai jamais entendu quelqu’un évoquer le fait que cet évènement était une manifestation absolue d’équilibre. Il n’y avait rien d’autre, à part son corps sur ce fil, qui était en équilibre. Et la musique part dans tous les sens parce que Philippe part dans tous les sens. Puisqu’il n’est pas équilibré, il faut le suivre musicalement, pas à pas. Il faut aller là où il est, en tant que conteur, ce qu’est Bob Zemeckis. Il faut le suivre, aller partout où il va, mais à la fin, il lui faut trouver son équilibre. En fait, ce n’était pas à moi de chercher l’équilibre, je pouvais lui en laisser la responsabilité. Je devais juste être avec lui et l’accompagner au cours de son aventure. Et quelle aventure ! C’était le 19ème film que nous faisions ensemble, Bob Zemeckis et moi-même, et la chose la plus incroyable quand on travaille avec lui, c’est qu’il fait son boulot. Et quand il a fini son travail, il me le tend et le chemin à suivre est d’une clarté absolue. Ce n’est pas un parcours aisé, parce que ce qu’il a fait est vraiment extraordinaire, mais c’est aussi net que le fil tendu entre les deux tours du World Trade Center. Ce que vous avez à faire alors est très simple : il vous suffit de monter sur le fil et de rejoindre l’autre côté. C’est juste là devant vous, il n’y a aucun mystère ! Et c’est ainsi qu’on travaille avec Robert Zemeckis.

 

Silvestri Vineyards

 

Vous semblez moins travailler ces derniers temps. Est-ce afin de vous occuper de vos vignes ?

Ecrire de la musique de film reste mon activité principale. Toute personne exerçant ce métier connait déjà la réponse : le téléphone n’a pas sonné suffisamment pour que je travaille autant que je le faisais il y a peut-être 10 ans. Mais ainsi va la vie… Cela étant, il y a un an, j’ai eu l’année la plus remplie depuis 45 ans que je fais ce métier. Cela arrive en une seule et même vague : Bob Zemeckis revient sur le devant de la scène au début de l’année avec ce film spectaculaire… Et il y a plein d’autres choses dans l’air en ce moment, mais elles vont certainement toutes arriver en même temps, comme d’habitude… Et puis il y aura de nouveau deux années dingues. Mais c’est vraiment comme ça que cela fonctionne. Par ailleurs, nous produisons effectivement du vin, et nous adorons ça. Nous venons de planter 6 hectares supplémentaires sur le dernier mois et demi, et nous aimons l’idée de tester ce qu’il est possible de faire pousser à l’endroit où nous vivons. Un de nos nouveaux crus les plus réussis est un Barbera, c’est un vin qui vient de la région italienne d’où ma famille est originaire. Pour nous, ramener quelque chose de mon passé à l’endroit où nous vivons, c’est tout simplement extraordinaire et spectaculaire. Vous savez, je me suis toujours dit que si on me demandait ce à quoi j’aspire dans la vie, je ne répondrais pas que je souhaite être un artiste travaillant dans la musique, mais plutôt que je souhaite être un artiste de l’existence. Cela est certainement lié à la relation exceptionnelle que j’entretiens avec ma femme Sandra, ma relation avec mes enfants, mon père, qui vit avec nous (il a 97 ans). Je compose de la musique, nous faisons du vin… et nous vivons ! Il me semble que c’est ainsi que Dieu m’a distribué les cartes : je suis censé être ce type, qui fait toutes ces choses, et ça me convient tout à fait !

 

Alan Silvestri

 

Entretien réalisé le 23 octobre 2015 lors du Festival du Film de Gand (les réponses aux questions 8 et 11 proviennent de la conférence donnée par le compositeur le 24/10).
Transcription et traduction : Stéphanie Personne
Remerciements à Alexandre Tylski pour son aide précieuse, à Alan Silvestri pour sa gentillesse, sa bonne humeur et le temps qu’il nous a accordé malgré la fatigue et le jet-lag, et à l’adorable Sandra Silvestri, sans qui cette interview n’aurait pas été possible.

Olivier Desbrosses

Olivier Desbrosses

Rédacteur en chef
C’est grâce au Star Wars de John Williams qu’Olivier a découvert en 1977 la musique de film, une passion qui ne l’a jamais quitté depuis. Après avoir poursuivi des études de cinéma et réalisé quelques court-métrages, il a bifurqué vers le journalisme, d’abord dans l’univers du fanzinat puis dans celui des magazines professionnels (Mad Movies…). Membre de l’International Film Music Critics Association, il a fondé en 2008 le webzine UnderScores, au sein duquel il exerce depuis lors la fonction de rédacteur en chef, et a récemment contribué à l’ouvrage collectif John Williams : un alchimiste à Hollywood publié aux Editions l’Harmattan.
Olivier Desbrosses