Entretien avec Ennio Morricone et Christian Carion

En mai, Ennio fait ce qu'il lui plait

Interviews • Publié le 23/09/2015 par

C’est l’histoire d’un génie italien de la musique pour l’image, un génie suractif, pléthorique, inépuisable, dont l’inspiration semble défier le temps qui passe. C’est aussi l’histoire d’un cinéaste français du nouveau monde, dont la cinéphilie musicale a été façonnée par l’écriture du maître transalpin, son lyrisme à l’infini, sa part de grandeur, d’élévation. C’est enfin l’histoire d’une rencontre miraculeuse, inespérée, malgré deux générations d’écart, un barrage linguistique, des milliers de kilomètres de distance. Entretien croisé avec Ennio Morricone et Christian Carion autour du film qui, après trente ans d’éclipse, ramène le Maestro au cinéma français.

STÉPHANE LEROUGE

 

Ennio Morricone, comment avez-vous réagi à la sollicitation de Christian Carion pour En mai, fais ce qu’il te plaît ? Quels aspects du sujet et de son traitement vous ont motivé ?

Ennio Morricone : Il n’a pas fallu beaucoup de temps pour me décider. Dès les premières images, j’ai été emporté… C’est un film qui a la force de la simplicité, avec un récit d’une grande clarté. J’ai senti que je pouvais apporter ma propre sensibilité à l’histoire de ce peuple qui abandonne son village, ses maisons, son quotidien pour se lancer à la recherche d’une nouvelle liberté. Le sujet m’a touché car je suis moi-même un enfant de la guerre : j’avais onze ans, à Rome, au moment où se déroulaient les évènements évoqués par Christian. En même temps, si je savais évidemment que les Allemands avaient envahi la France en 1940, j’ignorais tout du phénomène de l’exode. C’est la combinaison de ces deux paramètres qui m’a convaincu : nouveau sujet, nouveau metteur en scène.

 

Pour vous, Christian, proposer le film à Morricone, était-ce un rêve de cinéphile ou de cinéaste ?

Christian Carion : Disons les deux ! Quand j’ai présenté le projet à mes producteurs, Christophe Rossignon et Jérôme Seydoux, je leur ai précisé que c’était un western, avec des grands espaces, des chariots, des chevaux. Pour conforter cette dimension, l’élaboration du scénario s’était faite en musique, sur Il était une fois dans l’Ouest, Il était une fois la Révolution ou même Mission. Des mois plus tard, à l’étape du montage, comme il fallait des musiques temporaires en guise de colonne vertébrale, j’ai soufflé à la monteuse, Laure Gardette, une idée logique : « Utilisons celles qui m’ont accompagné à l’écriture.» C’était comme une expérience de laboratoire, totalement magique : le souffle lyrique du grand thème d’Il était une fois dans l’Ouest sur le départ du convoi nous donnait la chair de poule. Pascal Mayer, notre superviseur musical, a proposé l’idée à la production : « Et si l’on contactait Ennio Morricone ? Je suis déjà en contact avec lui, et on n’a rien à perdre ! » Je n’y croyais pas jusqu’au jour où Pascal m’a dit : « On peut trouver un accord, et j’ai obtenu un rendez-vous avec lui à Rome. » Soudainement, c’était un fantasme d’écriture qui devenait réalité. Mais une réalité complexe, difficile à appréhender : c’est un monstre sacré, qui ne parle pas notre langue, qui a ses habitudes d’enregistrement à Rome, qui n’a pas composé pour un film français depuis 1985.

 

Le cortège des réfugiés

 

Etiez-vous dans le même état que Martin Scorsese devant Bernard Herrmann, c’est-à-dire dans un mélange d’excitation et d’anxiété ?

Christian Carion : Comment ne pas avoir le trac face à un compositeur dont les musiques ont balisé les moments-clés de votre vie ? Quand Pascal et moi avons sonné à sa porte, le 6 novembre 2014, il avait déjà lu un synopsis d’En mai, fais ce qu’il te plaît en italien. Il m’a accueilli très poliment, mais en me précisant : « Moi, ma méthode idéale, c’est de composer sur le scénario afin que le cinéaste tourne sur la musique ! » « Merci maestro, je le saurai pour la prochaine fois. Tant pis pour ce film… » « Non, vous êtes venu jusqu’à moi, on peut parler, malgré tout. Qu’avez-vous amené ? » J’avais avec moi le scénario en italien et deux versions du film, la première avec les musiques temporaires, la seconde sans. Je lui ai proposé de visionner cette dernière, il a refusé net : « Pas question ! J’ai besoin de connaître vos goûts musicaux : ils me permettront de savoir si on peut s’entendre. » Nous nous sommes donc retrouvés devant une petite télévision, le Maestro le nez collé contre l’écran, moi derrière. Vous imaginez la mise en abyme : je devenais spectateur d’Ennio Morricone, lui-même spectateur de mon film. Il a lâché quelques commentaires, surtout au début, puis s’est laissé envahir par le récit. A la fin, il était visiblement touché : « Molto bello ! Vous avez ma bénédiction pour acheter les droits des morceaux en question ! » Je me suis rebiffé : « Comment voulez-vous réutiliser Il était une fois dans l’Ouest ? Non, il me faut une musique originale ! » Il m’a alors entraîné dans son monumental salon, au-dessus du piano : « Après la lecture du synopsis, j’ai pensé à ceci. » Il a posé un bout de partition griffonné sur le chevalet, je lui ai demandé l’autorisation de le filmer avec mon téléphone, il a accepté en souriant. Et il m’a joué un thème qui était un pur concentré de Morricone, un thème qui m’a fait monter les larmes. Quand il a arrêté de jouer, j’ai compris qu’il venait d’accepter le projet, que son inspiration avait commencé à galoper, que j’étais au bon endroit, au bon moment, devant la bonne personne.

 

Ennio Morricone : Vous savez, moi aussi, j’étais tendu quand je vous ai joué ce thème au piano ! Ce moment où l’on soumet ses propositions au cinéaste, tout compositeur le vit avec inquiétude. Pour ma part, j’ai besoin que mon travail, mes idées soient assimilées par le metteur en scène. Ce n’est pas systématique, car ce dernier n’a pas forcément une compréhension suffisante du langage musical. Avec Christian, l’entente humaine et professionnelle a été immédiate, on s’est trouvé instantanément.

 

Ennio Morricone & Christian Carion

 

Comment compose-t-on la musique d’un film dont on ne parle pas la langue ?

Ennio Morricone : Devant un film, le plus important, c’est ce que je vois, davantage que ce que j’entends. Dans le cas d’En mai, fais ce qu’il te plaît, l’histoire était suffisamment claire, les images, le découpage, le montage suffisaient à tout me faire comprendre. Je n’ai jamais demandé à Christian des éclaircissements sur, mettons, la psychologie de tel ou tel personnage. D’une certaine façon, le fait de ne pas saisir littéralement le dialogue m’a aidé à m’en détacher. Ce qui me parlait directement, c’est la dramaturgie de l’exode, la dimension collective de l’histoire, avec en toile de fond une tragédie, celle de la guerre.

 

Précisément, l’un des partis-pris originaux du film est de ne pas surligner musicalement la violence des séquences de guerre… Le discours musical se situe à un autre niveau.

Ennio Morricone : C’était la demande de Christian, totalement en accord avec mes propres convictions. Les situations de violence se suffisent à elles-mêmes : la séquence des Stukas qui bombardent le convoi n’a pas besoin d’une dramatisation musicale pour être terrifiante. En revanche, pour raconter la quête de la liberté, à mon sens le thème profond du film, la musique possède une vraie mission.

 

Christian Carion : Votre réflexion précise, Maestro, a été : « Ce n’est pas un film de guerre mais un film qui se passe pendant la guerre. » Ce qui voulait dire : oublions le contexte historique, concentrons-nous sur le collectif, sur les êtres humains qui trament ce long convoi, leur destinée. La guerre doit être à l’image, pas dans la musique.

 

Ennio Morricone : De toute façon, pour moi, s’il s’était agi d’un nouveau film de guerre, j’aurais simplement refusé d’y prendre part ! (rires)

 

En mai fais ce qu'il te plait

 

Suite au premier rendez-vous, quelle méthode avez-vous suivie ?

Christian Carion : Trois semaines plus tard, fin novembre, on s’est retrouvés à Rome avec l’équipe de montage pour déterminer avec Ennio les séquences précises à mettre en musique. Il était là, à l’ancienne, avec son chronomètre, prenant des notes sur un cahier d’écolier.

 

Ennio Morricone : Plus je revoyais ces séquences, plus elles infusaient en moi. Le rythme et le tempo du convoi m’ont donné l’idée de ce qui devait être le thème principal… Une marche lente et processionnaire. Et puis, dès que Christian est rentré à Paris, j’ai tout remis à plat. Je vais vous expliquer pourquoi : d’abord, dans le titre du film, il y a une allusion au printemps. C’est un printemps tragique mais un printemps néanmoins. Cette idée du printemps m’a fait penser à la flamme intérieure de ces gens en marche, animés de l’espoir de pouvoir s’inventer une autre vie. Donc voilà : au cours du processus d’écriture, j’ai pris tardivement conscience d’un vrai manque, celui d’un morceau ample et généreux qui illustrerait, pardon de me répéter, cette fameuse quête de la liberté. Construite sur un grand crescendo, cette pièce composée in extremis a changé les perspectives de la partition dans son ensemble, son architecture même. A priori, je n’écris jamais de morceau supplémentaire sans m’être concerté au préalable avec le cinéaste. Après un demi-siècle de cinéma, c’est ma première exception à ce principe !

 

Christian Carion : Très honoré, Maestro ! (rires) Je n’oublierai jamais notre coup de fil de début janvier, pour se souhaiter la bonne année. Nous allions enregistrer dix jours plus tard. Et vous m’avez glissé, sur un ton détaché : « Ah, j’ai oublié de vous dire : j’ai écrit un second thème, totalement en dehors de nos accords. Vous le découvrirez en studio ! » Ce qui est arrivé le lundi 12 janvier, un jour à jamais gravé dans ma mémoire. C’était le lendemain du grand rassemblement suite aux évènements de Charlie Hebdo. La Repubblica en faisait sa une. Nous sommes arrivés à Rome dans un état d’émotion, de fragilité objectives. Et vous avez ouvert l’enregistrement en dirigeant ce mystérieux thème, composé en secret. Et là, vous nous avez ressuscités ! Ce morceau est devenu celui du « peuple des routes », il s’est marié aux images comme s’il avait été pensé et voulu dès notre première rencontre.

 

Ennio Morricone : Je n’ai fait que suivre mon instinct. Il me fallait simplement passer du temps seul en tête-à-tête avec le film pour que celui-ci appelle ce thème, le réclame comme une évidence.

 

En mai fais ce qu'il te plait

 

Christian, comment avez-vous justement vécu cette étape de l’enregistrement au studio Forum, où le Maestro a enregistré tant de partitions iconiques ?

Christian Carion : Ça été une parenthèse enchantée : entre l’enregistrement et les mixages, nous avons passé une semaine à Rome, en totale immersion. J’ai été fasciné par ce studio Forum, construit sous une église, piazza Euclide. Le Maestro avait assemblé une formation de cinquante-cinq musiciens qui tenait tout juste entre les murs. Je lui ai demandé : « Vous n’avez jamais pensé agrandir ? » La réponse était sans appel : « Vous plaisantez ? Ce sont les fondations de Dieu ! » Et puis, les moments de pause, les déjeuners nous ont permis de mieux faire connaissance. Il s’est livré, a brisé la glace, m’a raconté des anecdotes savoureuses sur Sergio Leone ou Elio Petri. Sa femme, Maria, n’a pas assisté aux enregistrements. Mais après avoir finalisé le mixage du grand thème final, le Maestro a demandé à Fabio Venturi, son ingénieur du son, de le caler au début. Il a pris le téléphone, a composé un numéro, a brandi le combiné vers les enceintes. On était ahuri, on ne comprenait pas la situation. C’était Maria au bout du fil, il voulait simplement avoir son avis ! Coup de chance, elle a aimé, nous avons donc conservé le morceau dans le film ! (rires) Et puis, pendant ces journées de studio, Ennio m’a lâché une phrase qui m’a ébranlé : « Vous savez, on en fait toujours beaucoup trop. A l’arrivée, il faudra faire des choix. » Cela signifiait que, dans les soixante minutes de musique enregistrées, j’allais devoir opérer une sélection. Et j’avais en face de moi un compositeur qui en était conscient… et qui me le demandait.

 

Avez-vous suivi cette recommandation ?

Christian Carion : Oui, en faisant délibérément intervenir sa musique au bout de vingt-cinq minutes, avec le départ du convoi. Le Maestro est l’une des stars du film et, comme beaucoup de stars, il ménage son entrée, il sait se faire attendre. Malgré tout, je craignais que ce parti-pris le chiffonne… Quand je lui ai montré En mai, fais ce qu’il te plaît mixé et sous-titré en italien, en avril, il m’a déclaré joliment : « Pendant la première partie, je me suis demandé pour quelles raisons j’avais accepté ce film ; pendant la seconde, j’ai compris pourquoi. »

 

Ennio Morricone : Vous avez simplement suivi ma consigne, en vous réappropriant mon travail. Voir le résultat mixé m’a fait encore plus aimer votre film, sa puissance et simplicité mêlées.

 

Fait à souligner, le final d’En mai… a déjà intégré le programme des concerts du Maestro…

Christian Carion : C’était le cadeau supplémentaire. Nous étions à Lyon, fin mars, Ennio donnait un concert à la halle Tony-Garnier, devant quatre mille spectateurs chauffés à blanc. Effectivement, il a tenu à ouvrir le programme avec En mai, fais ce qu’il te plaît. C’est-à-dire une musique que personne ne connaissait, d’un film qui n’était pas encore sorti ! Ecouter le thème de mon film dans cet immense paquebot, au milieu du public, m’a mis en lévitation, surtout dans un programme où se bousculaient des partitions classiques, avec lesquelles j’avais grandi. L’histoire du film, aux résonances familiales et intimes, rejoignait la légende morriconienne !

 

Ennio Morricone : Vous risquez d’être encore bouleversé car je compte récidiver ! (rires) Christian, pouvez-vous me dire quelles sont les réactions des spectateurs qui ont déjà vu le film ?

 

Christian Carion : A la fin des projections de présentation, l’émotion est tangible, en partie grâce aux sept minutes du final. Personne ne bouge, le public reste assis jusqu’à la fin, sous l’emprise de la musique. Quand j’arrive pour débattre avec les spectateurs, j’ai presque l’impression de les déranger. Les deux thèmes récurrents des discussions sont : « Finalement, c’est l’histoire des migrants d’aujourd’hui, c’est une parabole sur l’appel de la liberté. » Le second sujet, c’est « l’effet Morricone » : je dois systématiquement répondre à des questions sur notre collaboration, la méthode de travail, l’enregistrement. Le public français est fasciné de voir surgir votre nom au générique. Comme une apparition magique, presque irréelle.

 

Maestro, voyez-vous En mai… comme le premier jalon d’une aventure partagée avec Christian ?

Ennio Morricone : Pourquoi pas ? Tout dépend de sa volonté, de son désir. C’est lui le cinéaste. Un premier film, c’est l’occasion de faire connaissance, de cerner la personnalité, les goûts de l’autre. A partir du second, les fondations sont déjà construites, on commence à creuser, à approfondir un univers commun. Dans l’absolu, j’aimerais qu’ En mai, fais ce qu’il te plaît ne soit pas un point d’arrivée mais un point de départ.

 

En mai fais ce qu'il te plait

 

Entretien réalisé à Rome le 15/09/2015 par Stéphane Lerouge.

Illustrations : © Pathé / David Dessites.

Remerciements tout particuliers à Stéphane Lerouge et à Pathé pour cet entretien exclusif.

Olivier Desbrosses

Olivier Desbrosses

Rédacteur en chef
C’est grâce au Star Wars de John Williams qu’Olivier a découvert en 1977 la musique de film, une passion qui ne l’a jamais quitté depuis. Après avoir poursuivi des études de cinéma et réalisé quelques court-métrages, il a bifurqué vers le journalisme, d’abord dans l’univers du fanzinat puis dans celui des magazines professionnels (Mad Movies…). Membre de l’International Film Music Critics Association, il a fondé en 2008 le webzine UnderScores, au sein duquel il exerce depuis lors la fonction de rédacteur en chef, et a récemment contribué à l’ouvrage collectif John Williams : un alchimiste à Hollywood publié aux Editions l’Harmattan.
Olivier Desbrosses