Entretien avec Mike Matessino

A.I.: Artificial Intelligence : le making of

Interviews • Publié le 31/05/2015 par

Mike Matessino, producteur de la réédition chez La-La Land de l’intégrale, sur trois disques, de la magnifique partition d’A.I.: Artificial Intelligence de John Williams, qui sortira le 16 juin prochain, est ici interviewé par Jason LeBlanc, de JWFan.com, et il nous dit tout ce qu’il faut savoir sur la restauration musicale de cette œuvre séminale du tandem Williams/Spielberg.

Comment est né ce projet ? Pendant combien de temps a-t-il été en développement ?

A.I. a été mis en chantier en même temps que la réédition de Empire Of The Sun (L’Empire du Soleil) et j’ai en fait procédé au travail préliminaire d’abord sur ce titre. Quand il est devenu évident que je devais proposer d’en faire un coffret 3 CD, les gars de La-La Land et moi-même avons décidé de nous lancer d’abord dans la réédition de Empire Of The Sun. Ainsi, l’interaction avec M. Williams et M. Spielberg s’est faite en tandem avec Empire Of The Sun. John a été satisfait de la présentation et de la qualité sonore, et Steven Spielberg s’en remet à John pour tout cela et demande rarement un changement. Mais il aime bien jeter un œil sur les notes et le packaging, les photos sélectionnées, de sorte que ses films soient bien représentés.

 

Quelle a été la source sonore utilisée ? Le mixage et le mastering diffèrent-ils de l’album original ?

Les deux versions de la chanson For Always proviennent du master de l’album et tout le reste provient des mixages digitaux finals non masterisés effectués en 2001 (le mixage est l’application d’effets sur chaque instrument de façon individuelle ; le mastering, c’est la même chose, mais sur l’ensemble du morceau – NDLR). Les mixages sont donc identiques, mais les montages ont été recréés et le mastering a été refait. J’ai nettoyé quelques petites choses et appliqué du polissage, et j’estime que l’on a une belle amélioration de la qualité sans avoir changé le son d’origine.

 

Williams a-t-il demandé des changements dans l’ordre chronologique afin d’optimiser l’écoute ?

Le seul changement que John a suggéré concerne la section de musique de l’album d’origine que son fils Joseph avait composé, afin qu’elle soit présentée entièrement en tant que piste bonus. Sur l’album original, un extrait de cette musique apparaissait au milieu du morceau The Moon Rising, mais le morceau lui-même n’était pas monté chronologiquement. Sur le double CD promotionnel pressé à l’occasion des Oscars, la piste était correcte du point de vue chronologique mais encore incomplète. Le morceau The Biker Hounds (Extension) contient la piste complète composée par Joseph. A l’origine, je comptais la monter dans une version allongée de sept minutes et demie de The Moon Rising, mais l’idée était en fait de présenter seulement la partition de John. Le morceau de Joseph est inclus car il était sur l’album d’origine.

 

Quelles autres musiques de source a composé Joseph ? Sont-elles présentes dans ce coffret ?

Au-delà de The Biker Hounds (Extension), Joe a aussi composé Rouge City Jazz et Rouge City Rock. On entend le premier quand on découvre Gigolo Joe dans la rue. Le morceau est réutilisé plus tard dans Joe’s Helicopter Cue et remplace la superposition du saxophone avec des accords de cuivres synthétiques et d’autres éléments électroniques, mais c’est le même enregistrement en dessous. Il a été décidé de ne pas inclure ces morceaux dans ce coffret car ils ne sont pas en phase avec le reste du score.

 

Bienvenue à Rouge City

 

Kubrick voulait absolument que Der Rosenkavalier figure dans le film. Ce morceau est-il présent ?

Oui, le morceau de Williams est présenté comme il a été enregistré, c’est-à-dire avec la citation de Strauss.

 

Dans le coffret, à quoi correspondent les morceaux A.I. Theme ?

A l’origine, ces morceaux ont été enregistrés spécialement pour l’album – l’un avec les vocalises de Barbara Bonney et l’autre sans – mais à part les vingt premières secondes, les auditeurs ont déjà entendu la version avec vocalises. Sur l’album original, dans le morceau Finding The Blue Fairy, il y a un montage entre le morceau tel qu’entendu dans le film et cet A.I. Theme. Nous disposons maintenant des deux morceaux en entier, tels qu’enregistrés, chacun en dernière position des deux premiers disques.

 

Alors, quelles sont les différences entre les trois versions de Finding The Blue Fairy ?

Aucune d’elle n’est la version de l’album et aucune d’elle n’est exactement la version du film. Le morceau dans le programme est la piste telle que prévue à l’origine, avec la voix de Barbara Bonney. Comme je l’expliquais tout à l’heure, l’album utilisait à la place le morceau A.I. Theme. La dernière partie du morceau avait aussi été enregistrée sans les vocalises, et correspond à la piste Orchestral Excerp sur le troisième disque. Dans le film, il y un montage avec plusieurs allers et retours entre les versions avec et sans vocalises. Apparemment cela s’explique par le fait que certaines phrases musicales interféraient avec les dialogues. J’ai essayé de recréer ce montage, mais la voix va et vient d’une façon très maladroite qui ne reflète pas le sens de la composition. Ça marche bien dans le film, mais il valait mieux pour cette ressortie présenter séparément les deux versions, avec et sans vocalises. La version alternative est une autre version complètement différente, avec une section finale (remplacée sur l’album d’origine par le A.I. Theme) dans une autre clef. Et ça vous donne une idée de la complexité du travail d’analyse du score pour déterminer ce qui a été enregistré, comment la musique a été utilisée dans le film et comment elle a été présentée sur l’album d’origine. Il y a eu un gros travail de rétro-ingénierie au niveau de l’ordre. En fait, essayer d’analyser comment quelque chose du passé a été créé, ça m’a vraiment donné le sentiment d’être comme l’un des SuperMecha du futur !

 

Et les différentes versions d’Abandoned In The Woods ?

Je crois que le morceau apparaissait deux fois sur l’album d’origine. Il est sur notre troisième disque, avec une version alternative totalement différente. Le premier disque propose la version finale du film, en entier avec une fin inédite inutilisée que personne n’avait entendue, mais je ne sais pas du tout à quoi elle devait correspondre.

 

Y a-t-il un quelconque passage de l’album d’origine que l’on ne retrouve pas dans ce coffret ?

L’intégralité du contenu de l’album d’origine est là, mais dans sa forme complète et non remontée.

 

 

Que pouvez-vous nous dire du double CD promotionnel pressé à l’occasion des Oscars ?

Il a été assemblé sans l’aval de Williams, et ça lui a posé un problème qu’il ait été diffusé et se soit répandu un peu partout. En plus de reproduire le contenu de l’album commercial d’origine, le but de notre ressortie est aussi de reproduire le contenu de ce double CD promotionnel et de le rendre obsolète. Il comportait pas mal de bizarreries, comme de minuscules coupes ou des remontages de certaines des pistes qui n’apparaissent pas ainsi sur l’album d’origine. J’ai dû retravailler en faisant très attention, comparer le contenu à celui de l’album d’origine, le comparer au film, le comparer aux partitions. J’ai même bénéficié pour l’occasion d’une copie de la bande son du film avec juste la musique et les effets pour écouter en détail. Il s’est avéré que des éléments que j’avais pris pour des superpositions musicales étaient en fait des effets sonores, ou du moins qu’il s’agissait d’éléments situés dans le champ des effets sonores. Quand toute la recherche a été terminée, il est devenu évident qu’il me faudrait au moins trois disques pour couvrir le contenu du double CD promo et celui de l’album. Par chance, il y avait même davantage à présenter, comme la musique de Williams pour la séquence avec le Docteur Sait-Tout (Inside Dr. Know’s), ainsi que d’autres morceaux qui ont été modifiés et réenregistrés et que personne n’avait encore entendus.

 

Ainsi, nous avons ici tout ce qui était déjà sorti auparavant, et même plus. Le but du programme principal réparti sur les deux premiers disques est de présenter le score comme il a été écrit et enregistré, dans sa forme la plus complète. Il y a deux versions de Journey To The Ice, qui sont différentes l’une de l’autre. Dans le film, nous pouvons entendre la première moitié de la première partie et la seconde moitié de la seconde partie. Nous présentons dans notre programme les deux parties complètes. L’album d’origine reste une expérience très différente du film, qui contient beaucoup de réutilisations de pistes, de boucles et des séquences où la musique n’a pas été utilisée (comme le morceau Immaculate Heart). La dissection de tout ça pourrait prendre une éternité, mais j’ai effectué tout ce travail et j’espère que j’ai réussi à bâtir une présentation qui constitue en soi une expérience musicale divertissante. Il y a une architecture précise qui se révèle dans cette présentation complète. C’est un voyage musical à travers le récit qui, en un sens, n’est rien d’autre que ce que John Williams avait conçu. C’est l’un des ses scores les plus stimulants et ambitieux.

 

Ce fut donc un énorme travail pour cette réédition !

Ça a été un gros travail, mais très gratifiant. Je suis très reconnaissant envers Michael Gerhard et Matt Verboys de La-La Land de m’avoir donné l’opportunité de le faire. Les gens chez Dreamworks et Warner Bros. nous ont soutenus et encouragés pendant tout le processus. Jeff Bond a écrit de formidables notes pour le livret et Jim Titus a, comme toujours, conçu un packaging au design époustouflant. C’est le résultat des efforts d’une équipe, et je suis très heureux de la façon dont les choses se sont déroulées.

 

 

Mike Matessino est un éminent mixeur, monteur, producteur de bandes originales et préservateur de la musique de film. Consultez son site web pour la liste complète des projets sur lesquels il a travaillé.

 

Entretien initialement publié sur JWFan.com, reproduit ici avec leur aimable autorisation.

Illustrations : © Warner Bros. / DreamWorks SKG.

Remerciements à Jason LeBlanc (JW Fan.com).

Olivier Soude

Olivier Soude

Contributeur (2008-2018)
Jamais la conscience du rôle de la musique pour l’écran n’aurait jailli si tôt sans les repiquages (avec les bruits ambiants de la pièce !) de génériques de dessins animés et de génériques de fin de (télé)films dès le début des années 80. A force d’écouter en boucle, forcément, l’intérêt grandit. En 1984, quand sort Indiana Jones And The Temple Of Doom, c’est le choc musical! La K7 de la bande originale du film constitue la toute première pièce de sa collection. Ceci explique sans doute pourquoi pour lui, aujourd’hui encore, l’œuvre de John Williams reste inégalée. Au début des années 90, à la faculté d’Amiens, sa rencontre avec d’autres mordus de béos enracine définitivement sa passion et sa curiosité pour cet art particulier. En 1996, au Barbican Center de Londres, après un concert, il échange quelques mots avec John Williams. Peu de temps avant de débuter la carrière d’enseignant à laquelle il se destine, en 1998, il commence à participer au fanzine Dreams To Dreams. Il s’entretient alors avec certains des compositeurs anglo-saxons qui le fascinent. Sa rencontre à Lunéville en 1999 avec Michael Kamen restera le point culminant des années passées en tant que rédacteur de Dreams Magazine.
Olivier Soude