Stelvio Cipriani (1937-2018)

50 Maîtres de la Musique de Film

Portraits • Publié le 06/11/2020 par

UnderScores se propose de dessiner dans cette série les portraits de 50 maîtres de la musique de film, de la glorieuse génération des compositeurs hollywoodiens du passé à ceux d’une époque plus récente, sans négliger les grandes figures de la nouvelle vague européenne. Bien sûr, c’est aussi l’occasion d’aborder des personnalités plus atypiques, loin du feu des projecteurs, mais qui se révèlent tout aussi indispensables.

« Le cinéma italien et la musique étaient comme un train en mouvement. Dans le premier wagon, il y avait Nino Rota, puis Trovajoli, Rustichelli et Morricone. Moi, je suis monté dans la dernière voiture. »

 

Stelvio Cipriani

Né à Rome d’une mère couturière et d’un père électricien, Stelvio Cipriani partage avec Wagner le rare privilège d’être le compositeur d’une tétralogie : l’allemand pour L’Anneau du Nibelungen, et l’italien pour la série des « poliziesco all’italiana », ces thrillers urbains qui s’enracinent dans le contexte socio-politique violent de l’époque, l’instabilité économique et les actions terroristes des Brigades Rouges. On peut ainsi citer le frénétique La Polizia Ringrazia (Société Anonyme Anti-Crime – 1972), l’un des meilleurs Cipriani de la série et La Polizia Sta a Guardare (Le Grand Kidnapping – 1973) qui revisite à sa manière les fugues de Bach au clavecin. Avec La Polizia Chiede Aiuto (La Lame Infernale – 1974), le style musical se veut faussement enjoué par l’utilisation d’un chœur innocent qui chantonne sur des plans de nymphettes sortant du collège. La Polizia ha le Mani Legate ? (La Police a les Mains Liées – 1975) cultive quant à lui les ambiances oppressantes grâce à un travail sur les timbres sonores (fuzz de guitare, piano bastringue et clavecin). Si la comparaison musicale avec le maître de Bayreuth s’arrête là, Cipriani n’en reste pas moins l’un des compositeurs les plus emblématiques du cinéma de genre italien des riches années 60-70, une époque où les musiques pouvaient d’ailleurs se révéler bien plus intéressantes que les films auxquelles elles étaient liées. Surnommé par ses pairs le Mancini italien, Cipriani reste avant tout un compositeur de seconde zone affilié principalement au cinéma bis. Il partage pourtant avec l’américain ce goût prononcé pour les ambiances de cordes éthérées, alliées à un jeu pianistique au romantisme suave qui conjugue dans ses meilleurs moments l’esprit de Chopin et d’António Carlos Jobim. En 1968, Mancini et son orchestre auront même l’occasion de faire rayonner aux États-Unis la musique de Cipriani en reprenant le thème principal de son deuxième western : Un Uomo, un Cavallo, una Pistola (Un Homme, un Cheval et un Pistolet – 1967).

 

Passionné depuis l’enfance par la musique, Cipriani étudie le piano et l’harmonie au conservatoire Sainte-Cécile de Rome. Pendant deux ans, il suit une double carrière : comptable dans une boîte de BTP le jour et pianiste dans les clubs la nuit. À vingt ans, il se voit proposer une tournée aux États-Unis, où il a l’occasion de jouer et d’étudier brièvement le jazz avec des figures incontournables comme Dave Brubeck (célèbre pour son Take Five), Ray Brown et Paul Desmond. Une pièce comme Thank You (Dziekuje), jouée en 1958 par Brubeck, qui combine rythmes de jazz et harmonies classiques, aura sans doute une influence notable sur le jeune Cipriani. Dans les années soixante, il accompagne au piano la chanteuse italienne Rita Pavone et joue du célesta sur les musiques des films Roma et Giulietta degli Spiriti (Juliette des Esprits), composées par Nino Rota. C’est le début d’une longue carrière au cinéma qui trouvera son apogée dans les folles années 70, époque où se mêlent toutes les audaces musicales. À l’instar de Francis Lai, avec lequel il partage un certain nombre d’affinités musicales, Cipriani sera ensuite complètement largué dans le courant des années 80, et ne retrouvera plus jamais le même niveau d’inspiration, s’enfermant dans un style où il avait déjà donné le meilleur de lui-même.

 

Stelvio Cipriani

 

C’est en 1966 avec le western El Precio de un Hombre (Les Tueurs de l’Ouest) d’Eugenio Martin que Cipriani signe sa première partition pour le cinéma. Il a 24 heures pour composer un deguello, pour un film dont le montage est sur le point de se terminer à Madrid. Une nuit lui suffit et il s’en sort plutôt bien en se démarquant du fameux style spaghetti initié par Ennio Morricone. Pour le western culte Blindman (Blindman, le Justicier Aveugle – 1971), il cultive l’insolite avec l’utilisation d’un sitar indien, qui se fond assez bien dans le délire de l’ensemble. On notera également la séquence sauvage très réussie de l’évasion dans le désert des cinquante femmes retenues captives par le bandit mexicain Domingo, où la trompette et les cordes endiablées de Cipriani font merveille. Enthousiasmé par la musique, l’ancien batteur des Beatles, Ringo Starr, qui y jouait un rôle secondaire, rendra hommage au film, en interprétant en 1972 la chanson Blindman sur la face B du single Back Off Boogaloo. Si la chanson ne figure pas dans le film, elle n’en reste pas moins une curiosité, en particulier par l’utilisation de gimmicks sonores associés au western italien.

 

Dans la production pléthorique du compositeur (environ 300 œuvres), il convient néanmoins de faire le tri, car Cipriani aligne une impressionnante ribambelle de séries Z fauchées (même pas cultes), de sous-genres (nazisploitation, décamérotisme, monstres maritimes…) et de comédies ringardes à foison. Des films sans grand intérêts où il se contente mollement du minimum syndical quand il ne va pas jusqu’à réutiliser des thèmes déjà écrits pour d’autres longs-métrages. On compte ainsi dans son vaste catalogue plus d’œuvres de commandes, « écrites à la manière de » que de compositions réellement personnelles. Formellement, Cipriani n’est pas un novateur et se contente de reprendre avec plus ou moins de talent les formules musicales dans l’air du temps. Dans Quel Pomeriggio Maledetto (Le Parfait Tueur – 1977), il n’hésite pas à pasticher complaisamment le thème du Mission: Impossible de Lalo Schifrin ou à utiliser, sur de nombreux thriller, la basse électrique obstinée et le pianoforte, typique du style de Morricone. On trouve aussi le piano bastringue « alla Borsalino » dans la mini-série giallo Dov’è Anna ? (1976) et les inévitables rythmes bossa nova sur Edipeon (1969), Le Mans, Scorciatoia per l’Inferno (Le Mans, Circuit de l’Enfer – 1970) ou The Lickerish Quartet (1970), pour n’en citer que quelques-uns… Dans les années 70, Cipriani s’est aussi essayé avec un certain bonheur aux ambiances groovy avec Mark il Poliziotto (Un Flic Voit Rouge – 1975), l’obscur Astaroth (1975) et le film d’épouvante psychologique Malocchio (1975). L’influence de la pop du swinging london est également manifeste dans la bizarrerie Femina Ridens (1969), qui compte quelques pépites lounge fort réjouissantes. Mais ce qui fait surtout le charme des compositions de Cipriani, c’est qu’à l’intérieur de la pléthore de muzak qu’il a enregistrée, on trouve quelques petits joyaux musicaux. La lumineuse Séquence 3 du film Paradiso Blu (1980), écrite pour basse, guitare et nappes de synthés éthérées, ou encore la Séquence 11, funky à souhait, du polar italo-autrichien Poliziotto Senza Paura (Flic sans Peur – 1978), d’une redoutable efficacité sur les scènes de poursuite (le titre des pistes se réfère aux éditions DigitMovies).

 

Stelvio Cipriani

 

Assez peu doué pour les orchestrations complexes, Cipriani demeure avant tout un pianiste émérite qui fait la part belle aux guirlandes de notes dégoulinantes et aux cordes baroques, façon Rondo Veneziano, comme sur le fameux Anonimo Veneziano (L’Adieu à Venise – 1970). Vendue à plus de 14 millions d’exemplaires à travers le monde, il s’agit de son œuvre la plus connue, celle aussi qui lui a donnée le plus de satisfaction. Après s’être endormi durant la projection du film, il a composé la musique d’instinct, sur la base du scénario et d’une photo en gros plan des yeux de l’actrice Florinda Bolkan. Le thème principal en mi majeur, pour piano, orchestre et hautbois sera également popularisé par l’interprétation de la chanteuse Frida Boccara et du célèbre Franck Pourcel. À ce propos, il faut également mentionner ce bête procès qu’ont voulu intenter les éditeurs de Cipriani à Francis Lai après le carton mondial de Love Story. Le thème bien connu du film était selon eux un décalque d’Anonimo Veneziano, sortit quelques mois avant. À l’écoute, c’est vrai que les deux morceaux cultivent des similitudes assez proches, mais pas de quoi hurler au plagiat. L’affaire en est d’ailleurs restée là lorsque les éditeurs ont constaté que Francis Lai avait enregistré son morceau avant celui de Cipriani. Au niveau du style pianistique, on retrouve cette même approche entre kitsch et romantisme sur Timanfaya (1972), Uccidere in Silenzio (1972) et surtout Dedicato a una Stella (Le Dernier Concert – 1976), qui reste l’une de ses compositions les plus réputés dans le genre. Mais c’est avec le superbe thème mélancolique de Blondy (1976), magnifié par d’élégantes descentes de violons sombres et la voix apeurée d’Edda Dell’Orso que Cipriani frappe fort. Il réexploitera le thème principal dans plusieurs autres films, comme sur l’excentrique Libidine (1979), où le saxophone et la voix minaudante de Nora Orlandi accompagnent les jeux érotiques d’une jeune fille avec un serpent. La chanteuse et compositrice italienne aura d’ailleurs l’occasion de prêter son timbre sensuel sur de nombreuses compositions du maestro, en particulier le voluptueux Felicità (Cena per Due) dans La Morte Cammina con i Tacchi Alti (Nuits d’Amour et d’Épouvante – 1971).

 

Grâce à son style tour à tour romantique et langoureux, l’italien s’est fait une spécialité dans l’accompagnement musical de séquences érotiques, notamment sur le fiévreux Intimità Proibita di una Giovane Sposa (L’Intimité Interdite d’une Jeune Mariée – 1970), qui atteint par instant la grâce des compositions de Piero Piccioni. À l’orée des années 80, son style finira par devenir cabotin, comme en témoigne le fadasse Suor Emanuelle (Sœur Emmanuelle et les Collégiennes – 1977), où il applique désormais, sans réelle conviction, les mêmes recettes musicales qui ont fait sa réputation : rythmes bossa et piano sucrée, mâtinés de nappes de synthés. Probablement influencé par le décès prématuré de sa femme, atteinte d’une tumeur, il se révèle en revanche particulièrement émouvant dans les pièces lyriques au romantisme nostalgique. C’est le ténébreux Enfantasme (L’Enfant de Nuit – 1978), le polar trouble La Mano Spietata della Legge (La Fureur d’un Flic – 1973), mais aussi le sulfureux Piccole Labbra (Petites Lèvres – 1978), où Cipriani développe un thème pour cordes profondément envoûtant pour dépeindre l’idylle passionnelle entre une fillette de onze ans (Katya Berger) et un ancien officier de l’armée (Pierre Clémenti, qui allait toujours là où c’était le plus dingue).

 

Stelvio Cipriani

 

Stelvio Cipriani sait aussi aborder le genre de l’épouvante avec un certain talent, si l’on tient compte de la maigreur des budgets qui lui sont régulièrement alloués. L’une de ses plus belles réussites reste Ecologia del Delitto (La Baie Sanglante – 1971) de Mario Bava, une partition aux sonorités riches, agrémentée de percussions exotiques et d’un très beau thème pour piano et orchestre rappelant l’esprit romantique du Windsor Concerto de Carlo Rustichelli dans La Frusta e il Corpo (Le Corps et le Fouet – 1963). Sur le film de terreur érotique Whirlpool (1970) de l’espagnol José Ramón Larraz, Cipriani réalise également un score intéressant grâce à un thème principal enlevé pour violons, bois et voix féminine. Les scènes d’angoisses et de meurtres, particulièrement sordides, sont renforcées par des parties plus expérimentales de clavecin, flûte, violoncelle et percussions. Cipriani poursuivra les mêmes aventures sonores avec Deviation (1971), l’histoire macabre d’un couple de taxidermiste qui décide d’empailler des randonneurs égarés dans la campagne anglaise. On notera tout particulièrement une longue séquence d’orgie sexuelle rythmée par des percussions tribales et des effets d’orgues électriques, dans la lignée du rock progressif de l’époque. Sur des films moins mémorables, on peut aussi mentionner le thème pour piano très chopinesque d’Estratto dagli Archivi Segreti della Polizia di una Capitale Europea (Tragique Cérémonie – 1972) ou la bossa inquiétante d’Il Medaglione Insanguinato (Émilie, l’Enfant des Ténèbres – 1975). En 1974, le romain se retrouve à composer pour l’intrigant Memoria de Francisco Macián, un film espagnol de science-fiction aux prises de vues rotoscopées qui anticipe quelque peu sur Altered States (Au-Delà du Réel) de Ken Russell. L’histoire conte les expériences scientifiques d’un médecin qui tente d’obtenir l’immortalité en transférant la mémoire d’un individu sur un cerveau frais, grâce à l’utilisation d’une drogue aux effets secondaires imprévisibles. Assez expérimentale dans son ensemble, la partition de Cipriani fait surtout merveille lors des séquences d’épouvantes psychédéliques, en combinant une batterie de percussions froides à des strates de flûtes et de guitares électriques, sur fond d’effets sonores électroniques distordus.

 

Profitant de l’énorme succès du film Jaws (Les Dents de la Mer) de Steven Spielberg, Cipriani s’est aussi illustré dans de basses productions de terreurs maritimes comme Tentacoli (Tentacule – 1977) ou Il Fiume del Grande Caimano (Le Grand Alligator – 1979), en créant des nappes d’accords synthétiques et des ambiances sinistres. Tout cela reste néanmoins assez pauvre musicalement et Cipriani en est même réduit à utiliser le pseudonyme de Steve Powder pour sa composition de Piranha II (1981), la honte du réalisateur James Cameron. Le vent avait tourné, et déjà une nouvelle génération de compositeurs au style plus rafraîchissant se profilait à l’horizon. On pense en particulier à Pino Donaggio ou au groupe de rock progressif Goblin, qui s’invite d’ailleurs sur deux compositions de Cipriani en tant qu’interprète : le giallo Solamente Nero (Terreur sur la Lagune – 1978) et l’efficace Un Ombra nell’Ombra (Les Vierges Damnées – 1979), qui fait usage du synthétiseur, de cordes et de rythmes obsessionnels pour caractériser les méfaits de quatre jeunes filles adoratrices de Satan.

 

En dehors de ses compositions de cinéma, on peut noter chez l’italien plusieurs musiques religieuses, comme la Symphonie Vaticane, l’Arte dello Spirito, la Prière pour la Paix du Pape Jean Paul II ou la Missa Solemnis.

 

 

À écouter : La Policia Ringrazia, Whirlpool, Ecologia del Delitto et Blondy.

Julien Mazaudier

Rédacteur
Né en 1976 à Montpellier, le petit Julien baigne d’abord dans la douce euphorie du vidéo-clip et de la pop-musique des années 80. Deux projections au cinéma lui font prendre conscience des possibilités expressives de la musique de film : la partition entièrement électronique de Witness signée Maurice Jarre et celle plus symphonique d’un film soviétique assez obscur, Le Jardin d’Enfants, composé par Gleb Mai. Plus tard la découverte des compositeurs répétitifs comme Michael Nyman et Philip Glass l’amène à considérer la musique de film comme un art majeur du XXème siècle, une formidable synthèse de toutes les disciplines musicales, allant du baroque au jazz et de la variété au registre contemporain le plus expérimental.

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