Akira Ifukube (1914-2006)

50 Maîtres de la Musique de Film

Portraits • Publié le 24/07/2020 par

UnderScores se propose de dessiner dans cette série les portraits de 50 maîtres de la musique de film, de la glorieuse génération des compositeurs hollywoodiens du passé à ceux d’une époque plus récente, sans négliger les grandes figures de la nouvelle vague européenne. Bien sûr, c’est aussi l’occasion d’aborder des personnalités plus atypiques, loin du feu des projecteurs, mais qui se révèlent tout aussi indispensables.

« Akira Ifukube est sans doute le plus tragique de tous les compositeurs japonais. Sa grande force aura été d’exacerber la dramatisation jusqu’à en faire une figure d’école, puisant ses racines abstraites dans sa formulation expressive. »

 

Alain Lacombe

 

Akira Ifukube est, avec Masaru Sato et Toru Takemitsu, à la fois l’un des plus importants et des plus prolifiques compositeurs du cinéma japonais. Il reste principalement associé au kaiju eiga, le film de monstre géant, grâce à sa collaboration avec l’inventif Ishiro Honda. Fils d’un père prêtre shintoïste, il grandit dans le nord du Japon, dans l’amour de la nature et de la musique traditionnelle japonaise. Originaire de Hokkaidô, il est fortement influencé par les chants et les danses des aborigènes Aïnous, ainsi que par les chants folkloriques Min’yo issus des différentes régions du Japon. Personnalité raffinée, généreuse et, à ses moments perdus, collectionneur d’instruments de la Chine ancienne et de samovars, Ifukube débute d’abord en tant qu’ingénieur des forêts jusqu’à la fin de la seconde guerre mondiale. De formation autodidacte, il apprend seul le violon et le shamisen et se familiarise avec la musique occidentale en écoutant à la radio les compositeurs russes (Moussorgski, Stravinsky, Tcherepnine) et des européens comme Jacques Ibert, Manuel De Falla ou Alexandre Tansman, qu’il a bien connu personnellement.

 

Akira Ifukube en 1919, 1920 et 1954

 

En 1941, son étonnante Symphonie Concertante pour Piano et Orchestre préfigure les formules rythmiques et dramatiques de ses compositions pour le cinéma, en particulier l’utilisation du piano comme instrument de percussion. C’est par sa rencontre avec le compositeur Fumio Hayasaka (à qui l’on doit notamment la musique du film Les Septs Samouraïs), qu’Ifukube commence à écrire pour le cinéma. Son premier film, Ginrei no Hate (La Montagne d’Argent – 1947) témoigne déjà d’une grande maitrise orchestrale et anticipe sur le climat sonore dramatique de Gojira (Godzilla – 1954), son plus célèbre film. En 1949, il travaille avec Akira Kurosawa sur Shizukanaru Ketto (Le Duel Silencieux), mais cette collaboration pourtant prometteuse n’eut pas d’autres suites, probablement parce qu’Ifukube, avait déclaré au grand metteur en scène japonais que son script était idiot. Sa musique pour Genji Monogatari (Le Roman de Genji – 1951) donne la primeur aux instruments ethniques, comme le traditionnel koto. Il renouvelle ensuite cette conception sonore dans Anatahan (Fièvre sur Anatahan – 1953) de Josef von Sternberg. Plastiquement ambitieux, le film se prend pourtant une volée de bois vert au box-office, à tel point que Sternberg en vint à refaire le montage et à rajouter des scènes de nus de son actrice principale, la belle Akemi Negishi.

 

À cause de la petite taille des studios d’enregistrement de l’époque, les premières musiques de film d’Ifukube sont composées pour de petits groupes instrumentaux. Son style musical est encore en gestation, mais il s’intensifie dès 1952 avec Gembaku no ko (Les Enfants d’Hiroshima), grâce notamment à l’utilisation d’un chœur d’une grande puissance dramatique. Avec Hiroshima (1953) d’Hideo Sekigawa, Ifukube arrive à une pleine maîtrise de son art. Le film, violemment anti-américain, traite de l’attaque nucléaire des villes d’Hiroshima et de Nagasaki. Très réaliste dans son approche visuelle, il comporte une longue séquence dramatique d’une vingtaine de minutes qui suit le périple des survivants de l’explosion nucléaire du 6 août 1945. Sur ses images de cauchemar, Ifukube a composé une longue complainte pour chœur et orchestre d’une forte intensité et d’un lyrisme poignant.

 

Fumio Hayasaka et Akira Ifukube / Ifukube en 1955

 

On retrouve par la suite cette même approche musicale dans plusieurs films d’Ifukube, comme Shirogane Shinju (Double Suicide à Shirogane – 1956) et surtout dans le final pathétique de Godzilla, où un chœur de jeunes filles interprète une vibrante prière dans l’espoir de sauver le monde de la créature gigantesque sortie des eaux. Cette séquence musicale justifie à elle seule le statut de classique intemporel du film de Ishiro Honda, qui se démarque du genre horrifique traditionnel par sa forte dimension tragique, en relation avec la Seconde Guerre Mondiale. Il obtient au Japon un succès sans précédent et inaugure toute une série de suites de facture inégale. Les hymnes d’Akira Ifukube composés pour cette longue saga deviennent dès lors aussi populaires que les airs de John Barry pour les films d’espionnage de James Bond. Le réalisateur donne toujours à Ifukube un contrôle total sur la musique. Même si les délais de composition sont très courts (les compositeurs japonais ont rarement plus de trois ou quatre jours pour écrire une partition complète), Ifukube sait faire preuve d’imagination et participe également aux effets sonores. Les pas de la créature sont créés par une espèce d’amplificateur artisanal et le cri du monstre est généré par un gant recouvert de résine séchée, que l’on frotte sur la corde la plus grave d’une contrebasse. L’un des thèmes dramatiques du film, utilisé sur des plans de victimes secourus dans un hôpital, sera également réutilisé deux ans plus tard sur le générique de Biruma no Tategoto (La Harpe de Birmanie) : un film de guerre où l’utilisation d’une harpe artisanale permet de souder la fraternité d’un bataillon japonais.

 

Après le succès de Godzilla, Ifukube sera de facto le compositeur attitré des studios de la Toho, et composera une multitude de thèmes pour des films de monstres et de science-fiction. On retiendra en particulier Daikaiju Baran (Varan, le Monstre Géant – 1958), et la partition sauvage de Kingu Kongu tai Gojira (King-Kong contre Godzilla – 1962), qui fait la part belle aux voix et aux percussions tribales dans l’esprit des musiques amérindiennes d’Heitor Villa-Lobos. Mosura tai Gojira (Mothra contre Godzilla – 1964) met en scène Mothra, la mite géante, star des Studios Toho qui affronte Godzilla. Le score d’Ifukube, très éclectique, a parfois recours à des effets électroniques bizarroïdes et contient la très belle chanson pour harpe La Source Sacrée, interprétée en langue tagalog par les sœurs Yumi et Emi Ito. Furankenshutain tai Chitei Kaijû Baragon (Frankenstein contre Baragon – 1965), assez atmosphérique grâce notamment à l’utilisation d’une flûte basse de texture impressionniste, est également intéressant. Le film se présente comme un réquisitoire contre la science où le cœur du monstre de Frankenstein, livré aux japonais par les nazis, donne naissance à un enfant sauvage qui se transforme en colosse destructeur.

 

Gojira vs. Akira Ifukube

 

Sur les films de monstres, on note principalement chez Akira Ifukube trois types d’approches musicales très caractéristiques. Tout d’abord, une marche militaire dynamique pour cordes, cuivres et percussions qui illustre généralement les films de Honda « en porte à faux ». Elle surgit par exemple lorsque les armadas les plus colossales de chars et d’avions sont pulvérisées en quelques minutes par les titans déchaînés. La marche est inaugurée en 1962 dans Kingu Kongu tai Gojira (King-Kong contre Godzilla) mais l’une des plus efficaces reste celle écrite en 1965 pour Kaiju Daisenso (Invasion Planète X). Ce thème énergique aux cuivres pétaradants sera tout spécialement inclus dans une pièce de concert d’Ifukube : le Rondo Burlesque pour tambours japonais et orchestre. Les films comprennent également un thème mélodramatique solennel, dans l’esprit du requiem. Il est principalement joué par des cordes graves, des bois, et scandé par le piano, la harpe ou les timbales. On peut par exemple mentionner celui très saisissant de Kingu Kongu no Gyakushu (La Revanche de King-Kong – 1967), qui met en valeur la sonorité plaintive du hautbois. Enfin, on trouve un thème horrifique, composé d’accords sinistres et généralement amplifié par des cuivres graves (contrebasson, tuba), des percussions ou des clusters de piano. Il accompagne les créatures monstrueuses qui peuplent les films.

 

Le thème principal de Sora no Daikaiju Radonainsi (Rodan – 1956) en est une parfaite illustration. Les monstres sont généralement utilisés comme symbole de la peur atomique et cristallisent à la fois le traumatisme d’un peuple hanté par la guerre et le désarroi du Japon moderne face à ses démons ancestraux. Pour créer ces thèmes, Ifukube s’est ainsi inspiré des musiques populaires Aïnous, qui sont bâties sur la répétition de courts motifs (ostinati), avec de longs phrasés. Dans Uchu Daikaiju Dogora (Dogora, le Monstre de l’Enfer – 1964), il a recours à une sorte de scie musicale pour imiter les sonorités électroniques du thérémine. L’effet sera réutilisé sur le spectaculaire Furankenshutain no Kaiju : Sanda tai Gaira (La Guerre des Monstres – 1966), qui voit s’affronter Sanda et Gaila, deux frères ennemis titanesques. À la fin des années 60, la formule Godzilla commence à battre de l’aile. Ido zero Daisakusen (Latitude Zéro – 1969), co-production américaine au casting international, recycle tout à la fois Flash Gordon, Jules Verne, la science-fiction des 50’s et l’univers des serials… C’est le commencement de la fin, et même Ifukube semble chercher son style en ayant recours à des sonorités déroutantes, comme le clavecin, l’orgue électronique ou le cor d’harmonie. En 1975, pour le dernier film de Honda, Mechagodzilla no Gyakushu (Les Monstres du Continent Perdu), Ifukube délivre une partition musicale solide, avec des passages assez insolites au synthétiseur et à l’orgue (on y note par exemple une reprise de la Sonate au Clair de Lune de Debussy). Sans toutefois réellement innover, le japonais se repose désormais sur les acquis d’un savoir-faire qui a fait ses preuves depuis maintenant vingt ans.

 

Akira Ifukube dans les années 60

 

Akira Ifukube a créé en 1983 trois suites pour orchestre baptisés Symphonic Fantasia qui constituent une excellente synthèse musicale de son travail sur les films de Honda et bénéficient d’une meilleure dynamique de son que les enregistrements d’origines. Après avoir pris ses distances avec le genre, il y revient dans les années 90 pour rempiler dans les nouvelles productions de monstres géants réalisés par Takao Okawara : Gojira tai Mosura (Godzilla contre Mothra – 1992) ; Gojira tai Mekagojira (Godzilla contre Mechagodzilla – 1993) et Gojira tai Desutoroia (Godzilla contre Destoroyah – 1995). Pour ce dernier, il compose un très beau requiem funèbre pour orchestre et voix de soprano qui clôt magnifiquement la série et sa carrière de compositeur. Ifukube avait lui-même déclaré que cette composition était pour lui aussi importante que l’écriture de la musique de ses propres funérailles.

 

On doit également à Ifukube un grand nombre de films de samouraï comme Aru Kengo no Shogai (La Vie d’un Maître d’Armes – 1959) d’Hiroshi Inagaki : une divertissante version de Cyrano de Bergerac, située durant la période Momoyama, avec Toshiro Mifune. Akira Ifukube y reprend certaines tournures musicales de Godzilla et développe un thème principal tonitruant avec un savoir-faire indéniable. On peut aussi mentionner la trilogie d’Eichi Kudo (Jusan-nin no Shikaku (Les Treize Tueurs – 1963), Dai Satsujin (Le Grand Attentat – 1964) et Ju-ichinin no Samurai (Les Onze Guerriers du Devoir – 1966) qui a recours à des instruments traditionnels japonais comme le koto, la flûte et diverses percussions. La trilogie de Daimajin (Majin – 1966), conçue par le Studio Daiei pour rivaliser avec Godzilla, est une version surnaturelle de la légende du Golem qui permet à Ifukube de bâtir une composition épique et inquiétante qui renvoie à ses compositions horrifiques pour les films de monstres.

 

Akira Ifukube dans les années 80 et 90

 

Le compositeur n’hésite d’ailleurs pas à recycler ou réharmoniser des sections musicales de ses précédentes compositions, comme le font souvent les musiciens de films les plus prolifiques. Kiganjo no Boken (Les Aventures de Taklamakan – 1966) de Senkichi Taniguchi, offre quant à lui un bon aperçu des possibilités d’Ifukube à élargir sa palette sonore en ayant recours aux gammes orientales et à un éventail d’instruments folkloriques pittoresques. Il faut aussi noter le très beau film d’animation, Wanpaku Oji no Orochi Taiji (Le Petit Prince et le Dragon à Huit Têtes – 1963) dans lequel Ifukube réalise lui-même les effets sonores. Le score comprend un thème d’action chevaleresque pour cordes et trompettes très efficace, ainsi qu’une superbe partie lyrique finement orchestrée, interprétés par une voix soliste féminine et un chœur d’enfants (sur le final du film). Des harmonies et une couleur musicale délicate que l’on retrouvait déjà en gestation dans Shinran (1960), un film sur la vie du moine fondateur de l’école bouddhique japonaise.

 

Hors écran, Ifukube est aussi l’auteur d’un grand nombre de partitions symphoniques et de musiques écrites pour la scène comme la Rhapsodie Japonaise, l’une de ses premières compositions, ainsi que le très beau ballet Salomé et l’ample Sinfonia Tapkaara.

 

 

À écouter : La trilogie des Symphonic Fantasia d’après la série des Godzilla interprétées par l’Orchestre Philharmonique japonais, sous la direction de Junichi Hirokami, et la suite musicale du film d’animation Le Petit Prince et le Dragon à Huit Têtes par l’Orchestre Philharmonique japonais, dirigé par Tetsuji Honna.

Julien Mazaudier

Rédacteur
Né en 1976 à Montpellier, le petit Julien baigne d’abord dans la douce euphorie du vidéo-clip et de la pop-musique des années 80. Deux projections au cinéma lui font prendre conscience des possibilités expressives de la musique de film : la partition entièrement électronique de Witness signée Maurice Jarre et celle plus symphonique d’un film soviétique assez obscur, Le Jardin d’Enfants, composé par Gleb Mai. Plus tard la découverte des compositeurs répétitifs comme Michael Nyman et Philip Glass l’amène à considérer la musique de film comme un art majeur du XXème siècle, une formidable synthèse de toutes les disciplines musicales, allant du baroque au jazz et de la variété au registre contemporain le plus expérimental.

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