Lawrence Of Arabia (Maurice Jarre)

Privé de Désert

Disques • Publié le 04/05/2020 par

Lawrence Of Arabia (Version Silva Screen)Lawrence Of Arabia (Version Tadlow)LAWRENCE OF ARABIA (1962)
LAWRENCE D’ARABIE
Compositeur :
Maurice Jarre
Durée : 148:02 | 46 pistes
Éditeur : Tadlow Music

 

5 Stars

 

Lawrence Of Arabia a beau avoir reçu le statut de chef d’œuvre quasiment à sa création, il aura fallu attendre 2010 pour qu’un label se penche sur un nouvel enregistrement, en version complète, de la magistrale musique de Maurice Jarre ! Oui, presque cinquante ans. Et pendant ce demi-siècle, une multitude de labels, tels les grains de sable du Sahara, aura voulu sortir sa version des fameuses « notes du désert », sans toutefois parvenir à éditer une version définitive. Tous les amoureux de la musique de film, ou presque, étaient ainsi privés d’un enregistrement qui mettrait tout le monde d’accord, une version qui allierait confort d’écoute et exhaustivité. Heureusement, le label de James Fitzpatrick, Tadlow Music, prit finalement l’œuvre à bras le corps.

 

Petit retour en arrière. Le LP (33 tours) sorti en 1962 ne comprenait que 32 minutes sur les 78 présentes dans le film. Mais, à l’époque, c’était, bien sûr, mieux que rien. Le grand public s’en satisfit d’ailleurs fort longtemps et la musique de l’épopée mise en scène par David Lean rencontra un vif succès. Si vif que chacun voulut sa part du gâteau. Entre 1962 et 1989, la partition sera donc éditée sous la bannière d’une bonne dizaine de labels différents. Et, à vrai dire, aucun n’apportera de nouveautés, jusqu’en 1989. C’est à cette date que le label Silva Screen demandera à Tony Bremner, chef d’orchestre respecté qui officia sur la version dépoussiérée et pleine de panache de The Big Country (Les Grands Espaces), de faire un réenregistrement de la musique de Jarre. Réenregistrement qui comblera les amateurs au plus haut point puisqu’il donnait aux mélomanes l’opportunité d’entendre vingt minutes inédites ! Le nouvel enregistrement, sous l’égide du producteur James Fitzpatrick (alors le comparse de Reynold Da Silva sur le label Silva Screen) et du preneur de son Dick Lewzey (qui avait fait quasiment tous les enregistrements des sessions des films mis en musique par Jerry Fielding, et on sait avec quel brio), se distingue par sa puissance, sa clarté et le soin méticuleux apporté aux détails d’orchestrations.

 

Si les amateurs de musique de film étaient aux anges, et à raison, le compositeur lui, l’était beaucoup moins. Il reprocha justement longtemps à ce nouvel enregistrement quelques coupes qu’il jugea inopportunes, et quelques petits écarts d’orchestration dont le responsable était le pourtant très estimable Christopher Palmer (qui travailla, ironie du sort, avec Maurice Jarre sur des films comme Enemy Mine ou Mad Max Beyond Thunderdome). Jarre en voulut un peu à Palmer d’avoir modifié certaines de ses orchestrations (auxquelles avait participé l’excellent Gerard Schurmann). Mais on aurait tort de jeter l’opprobre sur Jarre, et encore moins sur Palmer, car, en étant très attentif, on entend aussi dans la direction de Bremner, ici et là, des tempi ralentis ou, au contraire, accélérés quelque peu par rapport à ce qui peut être observé dans le film (cela est assez flagrant par exemple sur First Entrance To The Desert et Night And Stars).

 

Lawrence Of Arabia

 

Fitzpatrick, alors ami avec Jarre, eut vent de la colère froide du compositeur français et lui proposa qu’un jour prochain, lorsqu’il aurait réuni les fonds nécessaires, serait préparé un nouveau réenregistrement sous sa surveillance, son contrôle et sa direction d’orchestre. Tout devait voir le jour aux environs de 2010. Hélas, Jarre mourut en mars 2009. Fitzpatrick confia que c’était là un de ses plus grands regrets. La direction d’orchestre échut alors à Nic Raine, à la tête du City of Prague Philharmonic Orchestra et du Crouch End Festival Chorus. Il faut noter ici la prise de son, splendide, détaillée, agressive quand il le faut, de Jan Holzner, ainsi que le mixage impeccable de Gareth Williams.

 

On dit souvent qu’un chef d’œuvre est la conjonction de petites anecdotes, de faits anodins qui, mis bout à bout, accouchent d’un moment spécial, privilégié. Tout commença par un refus. Celui de Malcolm Arnold et de William Walton (rien que ça !), alors tous deux approchés par Lean pour faire la musique. Lean, frappé par la classe de la musique de The Bridge On The River Kwai (Le Pont de la Rivière Kwai) écrite par le premier et la qualité lyrique de la musique du second, avait arrêté son choix. Mais voilà, tout ne se déroule pas toujours sous les meilleurs auspices… Après avoir essuyé de nombreux problèmes sur son film, voilà que Lean se voit poliment décliner l’invitation par ces deux compositeurs, qui n’ont pas foi dans ce qu’ils ont vu du premier montage ! Le producteur Sam Spiegel, à qui on a vanté les mérites d’un jeune compositeur français encore quasi inconnu à Hollywood, décide de présenter Jarre à Lean. Les deux hommes s’entendent immédiatement. Jarre présente au bout de quelques jours le fameux thème du désert et c’est le coup de foudre artistique pour Lean. Jarre aura droit à six semaines pour écrire et enregistrer la musique, malgré la pression des studios pour que tout se fasse encore plus vite.

 

Alors, à quoi tient le statut de chef d’œuvre de cette musique ? A tout ça et aussi, pour beaucoup, aux choix audacieux de Jarre. D’abord le compositeur a recours à un orchestre massif (plus de cent musiciens avec des choix d’orchestration inhabituels et une énorme section de percussions), et à l’emploi d’instruments exotiques et jusqu’ici peu accoutumés à se fondre dans une formation symphonique classique (comme les Ondes Martenot dans les sublimes scènes nocturnes et, dans une moindre mesure, la cithare). D’un point de vue de l’écriture, l’impact des mélodies de Jarre trouve souvent sa source, pour ce film, dans l’utilisation de la gamme pentatonique, c’est à dire les cinq notes d’une gamme qui en comporte en théorie sept, séparées d’un ton, ce qui par exemple, dans une gamme de Do majeur, exclut le Fa (séparé du Mi par seulement un demi-ton) et le Si (séparé du Do par là aussi seulement un demi-ton). Il emploie ces gammes aussi bien en mode mineur qu’en mode majeur, créant par la même des mélodies très franches et lyriques. La richesse des orchestrations n’a d’égal ici que les nombreux thèmes et motifs qui balaient toute la partition.

 

Si on ne peut vraiment occulter l’enregistrement d’origine sous la direction de Jarre lui même (et même un réenregistrement en 2014 pour Milan, de bonne facture), les versions de Bremner (remasterisée en 2000 en HDCD) et Raine sont de parfaits compléments, aussi indispensables que nécessaires à tout bon mélomane amateur de musique de film.

 

Lawrence Of Arabia

Christophe Maniez

Christophe Maniez

Rédacteur
Alors à l'orée de l'adolescence, au début des années 80, le jeune Christophe découvre à la télévision, coup sur coup, deux chefs d'œuvre qui marqueront son esprit à jamais. Le premier, Rocky, fait naitre en lui la jubilation par les mélodies riches en émotion de Bill Conti, devenu maintenant un de ses compositeurs fétiches. Le second, Vertigo d'Alfred Hitchcock, le plonge dans la musique du géant Bernard Herrmann, par le biais d'une partition pleine de mystère et de romance. Puis c'est l'escalade : il est tellement absorbé par la puissance des plus belles pages de la musique de film qu'il en vient à étudier de plus près le solfège et la composition (en quasi autodidacte, d'où son niveau plutôt moyen). Durant les mois suivants, il découvre John Williams et son Return Of The Jedi au cinéma. Transporté par la musique, il devient rapidement fan de ce compositeur. Son cercle de connaissances s'élargit et il en vient, plus tard, à admirer James Horner (un autre de ses compositeurs préférés) et Franz Waxman, notamment. Et puis, en 1989, c'est la claque : alors que tout le monde s'éclate sur la Bat Dance de Prince, il n'a d'oreille que pour les notes du Batman de Danny Elfman (par ailleurs, un des premiers CDs qu'il achète). Depuis lors, son amour pour la musique du compositeur attitré de Tim Burton ne s'est jamais démenti. Aujourd'hui, Christophe erre dans les couloirs obscurs d'UnderScores où il peut disputer le bout de gras avec d'autres êtres atteints du même syndrome que lui. Et l'aventure continue...
Christophe Maniez