Robin Hood, Prince Of Thieves (Michael Kamen)

La flèche et le flambeau

Disques • Publié le 09/04/2018 par

Robin Hood: Prince Of ThievesROBIN HOOD, PRINCE OF THIEVES (1991)
ROBIN DES BOIS, PRINCE DES VOLEURS
Compositeur :
Michael Kamen
Durée : 134:39 | 37 pistes
Éditeur : Intrada

 

5 Stars

En 1991, au sortir de son triomphal succès pour Dances With Wolves (Danse avec les Loups), la rumeur attribuait à Kevin Costner une part non négligeable dans la réalisation de Robin Hood, Prince Of Thieves, dont il était la tête d’affiche. On ne saura sans doute jamais si cette rumeur avait un fond de vérité. Il était aussi, à cette époque, une autre rumeur qui concernait le compositeur choisi pour ce film : Michael Kamen. Alors sur la montante (rien que six films à son actif pour cette année-là), on disait de Kamen qu’il n’écrivait pas vraiment sa musique lui-même parce qu’il employait souvent une véritable armée d’orchestrateurs. On en compte en effet pas moins de quinze pour venir épauler celui qui mettra en musique les aventures du brigand de Sherwood ! Mais, là aussi, on ne saura jamais si la rumeur avait un fond de vérité. En revanche, on peut assurément dire que la musique de Robin Hood porte indéniablement la marque de son auteur.

 

Dans une interview de l’époque, Kamen disait en substance que la musique de film doit parfois simplement souligner l’action ou l’émotion d’une scène, appuyer ce qui existe déjà à l’écran. Mais sur ce projet, le compositeur a fait beaucoup plus que cela ! Personne ne pourrait avancer que sa musique pour le voleur au grand cœur n’est qu’un simple papier peint, un faire-valoir de sound design de bas étage. Et la sortie de la musique en version complète par le label Intrada Records en ce début d’année 2018 nous le prouve en de maintes occasions.

 

Robin Of Locksley (Kevin Costner) et Azeem (Morgan Freeman)

 

D’abord, attardons-nous ici sur une des marottes du compositeur : le triolet. Kamen en collait partout ! A commencer par les premières secondes de son Main Title, une splendeur à lui tout seul. Le défunt et génial compositeur nous embarque dans un rythme exécuté avec ferveur par les violoncelles. Cette cadence d’ouverture, ce si bémol piqué, joué par groupes de trois croches pour la valeur d’une noire (en théorie, une noire vaut deux croches, pas trois), nous plonge immédiatement dans un état d’attente et de surenchère sonore. Ces triolets, empêchant la partition de verser dans la une facilité trop carrée, vont se répandre comme une volée de flèches dans le ciel azuré de cette lumineuse musique. On les retrouve ainsi quelques secondes plus tard, aux cuivres, dans le thème « noble » qu’on peut aussi identifier comme celui de Robin de Locksley.

 

Ce thème, aussi simple que majestueux, explosant rapidement dans une glorieuse fanfare, laisse vite la place à un motif de cinq notes (qu’on pourrait appeler « motif du danger/action ») : si bémol, do, ré bémol, la bémol et retour au si bémol, soutenu par une vague de triolets des cordes (si bémol, fa, si bémol à l’octave supérieure). Ce motif du danger, exposé ici très brièvement pour laisser ensuite la place au thème « aventure », refera de belles incursions tout au long du score (magnifique variation dans From Chains To Freedom, à 1:56), sans oublier des variations subtiles propres au style de Kamen. Le compositeur, adroit comme personne dès qu’il s’agit de varier les plaisirs sur un motif ou un thème, donnera l’occasion à l’orchestre de s’approprier certaines circonvolutions d’une classe folle. Le thème « aventure » subira lui aussi de merveilleuses variations, qui laissent à l’auditeur, éberlué, une impression de richesse d’orchestration et d’un talent dans la composition qui n’avait que peu d’égal. En moins d’une minute et trente secondes, Kamen expose donc deux thèmes et deux motifs avec un sens de la transition qui laisse carrément pantois d’admiration !

 

L’orchestration n’est pas en reste dans cette partition, car tous les pupitres sont servis. Et certaines pages demandent un vrai effort de dextérité. Les bois virevoltent littéralement dans Robin Fails Gisborne. Les bois qui seront d’ailleurs principalement rattachés, à l’écran, à l’élément « nature » du film, souvent en complément de la harpe. Les cuivres, quant à eux, couramment fièrement exposés, mitraillent comme dans un bon vieux Die Hard (Piège de Cristal) dans le court et survolté Meet Marian.

 

Le Sheriff de Nottingham (Alan Rickman) et Marian (Mary Elizabeth Mastrantonio)

 

L’intérêt pour la partition de Kamen ne faiblit pas quand approche le fameux Escape To Sherwood, pour la première fois ici en version complète. Le morceau débute par un thème associé à Marian, lorsque celle-ci raconte à Robin ce qui s’est passé en son absence. Ce thème, entre désespoir et élégance aristocratique, est une pure merveille, très évocateur de l’époque et du lieu, auréolé de brèves appogiatures (elles apparaissent souvent sous la forme de croches barrées) qui renforcent encore ce caractère de « demoiselle fragile et en détresse » que finalement Marian n’est pas vraiment. Kamen joue constamment sur l’ambivalence dans sa musique et nous en avons ici un très bel exemple.

 

L’enchainement avec le célébrissime Love Theme, immortalisé par la version pop chantée par Bryan Adams, est d’une fluidité prodigieuse. Il fait ici une courte et néanmoins sublime apparition avec une combinaison de cordes jouant l’harmonie, la harpe donnant le tempo et les bois jouant la mélodie. Puis surgit (à 2:54) un motif surexcitant joué par les cordes (les triolets y abondent) dans un tempo soutenu sans toutefois être trop asphyxiant pour l’orchestre, du moins au début. Intervient alors, dans la foulée, une extraordinaire page d’écriture typique de Kamen, avec un motif qui se balade de pupitre en pupitre, bardé de fioritures exquises aux bois. Le compositeur nous emporte sur le cheval de Robin, pourchassé par les sbires de Gisborne, et nous abandonne dans la mystérieuse forêt de Sherwood. Un véritable tour de force orchestral. Les 110 musiciens vous galvaniseront, tant la débauche d’énergie est pénétrante.

 

Dans Little John Fight, Kamen s’amuse ensuite de la rencontre entre Robin et Little John. Une grande partie du sel de cette scène est due à la musique, sautillante, irrévérencieuse et pleine de malice orchestrale. Robin et Little John s’affrontent dans l’eau vive d’une rivière qui finit en mini-cascade. Et de cascades à l’écran en pirouettes musicales, Kamen et Costner s’amusent comme des petits fous. Pour le combat dans la rivière, la métrique de Kamen donne le tournis à l’orchestre. Alternant passages en 4/4, puis 5/4 ou encore en 12/8, les bois, les cuivres, les cordes s’échangent un motif plein de bonne humeur, appuyé par une cadence qui vous fera taper du pied ou dodeliner de la tête. Clairement irrésistible.

 

Little John (Nick Brimble)

 

Nous en sommes à peine à 35 minutes de score et, déjà, Michael Kamen utilise autant de thèmes et motifs que d’autres compositeurs en 10 films ! Sa force créatrice ne se tarit pourtant pas car Robin doit encore affronter de nombreux dangers et déjouer les plans machiavéliques du Shérif de Nottingham (un Alan Rickman aussi clownesque que retors). Village Destructo, jusqu’ici joyau inédit, éclabousse la scène de représailles de toute son immense classe dans un déluge (quasi « à l’ancienne ») de dramaturgie sombre et accablée.

 

Robin, qui n’est pas de ceux qui s’en laissent compter, haranguant les valeureux compagnons de Sherwood, organise alors l’entrainement de ses troupes dans un Training Sequence qui mélange le thème du combat d’avec Little John et celui du motif du danger/action. Kamen continue de bousculer l’auditeur avec The Merry Men Continue Raids dans un mélange de décontraction bravache et de tension sous-jacente. Encore une fois, le compositeur est très à son aise dès qu’il s’agit d’illustrer deux sentiments contradictoires sans tomber dans le pathos ni l’extravagance. De l’extravagance, il y en aura pourtant un peu dans The Merry Men Ambush Gisborne avec l’emploi d’une musique qui balance entre illustration festive des exploits des joyeux compagnons de Robin et gravité qui force l’admiration.

 

La partition complète ainsi exhumée par Intrada nous offre la possibilité d’entendre un morceau (presque inédit) de neuf minutes illustrant Marian devant la chute d’eau et la balade dans le camp. Très bucolique, la musique est aussi hésitante et malicieuse. Un peu comme le jeu du chat et de la souris auquel se livrent Robin et Marian. Le thème « noble » de Robin et celui du Love Theme se croisent, connaissent des variations tantôt subtiles, tantôt grandiloquentes et sobres à la fois, toujours portées par le sens si incroyable que Kamen avait pour traiter les scènes qui pourraient paraitre ridicules ou minaudantes. Un véritable bonheur qui termine le premier disque de cette œuvre magistralement conçue.

 

Romance pour Robin & Marian

 

Le second s’ouvre sur une musique de source (en fait, elle aussi, composée par Kamen) amusante dans son orchestration et son rappel des triolets. Mais trêve de plaisanterie, Kamen attaque Baby par une nouvelle citation du Love Theme puis par un développement ultra-lyrique de celui-ci par le biais de cordes amoureuses comme jamais. Enfin, jamais, peut-être pas, car le début de The Plot Thickens (qui portait le nom de Maid Marian dans l’album sorti à l’époque) exploite également cette veine supra-romantique, presque too much, mais qui ne tombe pas dans l’exacerbation idiote grâce à la maitrise confondante de son auteur. La seconde partie de ce morceau, ouvertement plus dramatique, annonce les pistes à venir.

 

Si les cuivres ont (avouons-le) quelque peu de mal à suivre la furie de Kamen dans Celt Battle, il n’en est rien des cordes et des percussions. Les bois ne sont pas en reste et les cuivres se rattrapent un peu par la suite. Nous ne sommes pas très loin des magistrales extravagances orchestrales de Die Hard 2 (58 Minutes pour Vivre), dont on pourra d’ailleurs noter quelques clins d’œil à la toute fin du morceau.

 

Dans Duncan’s Death, Kamen emploie le thème de Marian (pas le Love Theme), prouvant ici qu’on peut faire une utilisation intelligente de thèmes écrits pour un personnage dans une situation qui lui est étrangère. Il s’agit ici d’évoquer la noblesse de Duncan au seuil de la mort, la référence musicale n’est donc pas si saugrenue que cela. Plans For Rescue déboule alors et voici alors un des sommets de ce second disque, avec son motif tournoyant qui se promène dans les travées de l’orchestre, des bois aux cordes, montant crescendo, et réservant encore bien des surprises, tout cela accompagné du raffinement qu’on peut légitimement attendre d’un créateur comme Kamen.

 

Sauvetage explosif

 

Rescue Marian et ses treize minutes de frénésie orchestrale débute par la reprise du thème du danger/action, et enchaine par des scansions de cuivres furibonds, des notes rapides et échevelées aux cordes, quelques cavalcades déchainées qui ne sont pas sans rappeler The Adventures Of Robin Hood (Les Aventures de Robin des Bois) de Korngold : il fallait bien que Kamen y aille lui aussi de sa petite référence. Les exploits musicaux de Kamen sont à la hauteur de ceux de Robin qui, aidé des Merry Men, livre bataille sur tous les fronts, comme le compositeur distribuant les coups de boutoirs pupitres après pupitres, parfois même dans des tuttis générant un enthousiasme magistral à faire pâlir les apprentis compositeurs d’aujourd’hui.

 

Kamen finit par lâcher les chevaux du romantisme le plus extrême dans un Reunited and Finale, qui ne dépareillerait pas dans un film de cape et d’épée des années quarante, mais avec cette modernité dans l’écriture qui lui était si personnelle .

 

Robin Hood, Prince Of Thieves n’est peut-être pas l’œuvre de Kamen la plus innovante (à ce titre, The Adventures Of Baron Münchausen le serait plus), mais assurément une partition qui transpire le romantisme des grands sentiments et l’héroïsme des batailles les plus risquées. S’il était encore besoin d’enfoncer un peu plus le clou, n’hésitons pas à le redire, à le porter haut et fort, le double album proposé par Intrada permet de mettre à nu une composition d’une densité et d’une richesse inouïes. Kamen était un très grand compositeur, et ce joyau en constitue une preuve irréfutable.

 

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Christophe Maniez

Christophe Maniez

Rédacteur
Alors à l'orée de l'adolescence, au début des années 80, le jeune Christophe découvre à la télévision, coup sur coup, deux chefs d'œuvre qui marqueront son esprit à jamais. Le premier, Rocky, fait naitre en lui la jubilation par les mélodies riches en émotion de Bill Conti, devenu maintenant un de ses compositeurs fétiches. Le second, Vertigo d'Alfred Hitchcock, le plonge dans la musique du géant Bernard Herrmann, par le biais d'une partition pleine de mystère et de romance. Puis c'est l'escalade : il est tellement absorbé par la puissance des plus belles pages de la musique de film qu'il en vient à étudier de plus près le solfège et la composition (en quasi autodidacte, d'où son niveau plutôt moyen). Durant les mois suivants, il découvre John Williams et son Return Of The Jedi au cinéma. Transporté par la musique, il devient rapidement fan de ce compositeur. Son cercle de connaissances s'élargit et il en vient, plus tard, à admirer James Horner (un autre de ses compositeurs préférés) et Franz Waxman, notamment. Et puis, en 1989, c'est la claque : alors que tout le monde s'éclate sur la Bat Dance de Prince, il n'a d'oreille que pour les notes du Batman de Danny Elfman (par ailleurs, un des premiers CDs qu'il achète). Depuis lors, son amour pour la musique du compositeur attitré de Tim Burton ne s'est jamais démenti. Aujourd'hui, Christophe erre dans les couloirs obscurs d'UnderScores où il peut disputer le bout de gras avec d'autres êtres atteints du même syndrome que lui. Et l'aventure continue...
Christophe Maniez

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