The Italian Job(s) (Quincy Jones / John Powell)

Deux braquages sinon rien !

Disques • Publié le 20/01/2016 par

The Italian Job (Quincy Jones)THE ITALIAN JOB (1969)
L’OR SE BARRE
Compositeur :
Quincy Jones
Durée : 28:04 | 12 pistes
Éditeur : MCA Records

 

3.5 Stars

Comme tous les films de genre, le film de casse répond à une série de codes bien déterminés. Il suit même, le plus souvent, une trame narrative quasi archétypale : présentation du but à atteindre (et, par voie de conséquence, il s’agira souvent de dérober quelque chose) ; élaboration du ou des plans (car il y a souvent un plan B pour palier la non-réalisation du plan initial) ; constitution de l’équipe (Ocean’s Eleven est un modèle du genre) ; exécution dudit plan.

 

The Italian Job n’échappe pas à ce corpus de règles, tout comme son remake de 2003, quoique ce dernier s’autorise en fait un double braquage. C’est sous les traits d’un Michael Caine encore dans la fleur de l’âge qu’apparait le héros du film original, Charlie Croker, voleur invétéré et tombeur de ces dames à son heure. Mais cela, nous le découvrons après un générique pendant lequel nous suivons une voiture de sport rouge serpentant sur les lacets transalpins… Comme le reste de la partition, la chanson de ce générique (avec Don Black aux paroles) est composée par l’illustre Quincy Jones et interprétée par un Matt Monro déjà auréolé des succès de Born Free (Vivre Libre) et From Russia With Love (Bon Baisers de Russie), tous deux signés John Barry. Son thème, fluide et simple (figure 1), fleure bon la balade italienne matinée d’un zeste de bossa nova (On Days Like These, qui sera décliné de manière orchestrale tout au long du disque.

 

Charlie Croker (Michael Caine) présente son plan à l'équipe

 

Ah, l’Italie : son mascarpone, ses spaghettis, son bon vin et… son tractopelle de la Mafia ! Oui, c’est dans cet engin de chantier que se termine la course de notre bolide et de son chauffeur, un dénommé Beckerman, un truand, de ceux qui ne fomentent que des coups d’envergure. Et la Mafia, les coups d’envergure, elle ne les accepte que si elle les sponsorise ! Mais revenons à notre distingué Charlie Croker, tout frais sorti de prison. Après un bref passage chez son tailleur, notre homme se voit offrir une soirée avec une bonne demi-douzaine de jeunes femmes très légèrement vêtues. Il en sort heureux mais quelque peu lessivé, en témoignent les glissandi de cordes de Hello Mrs. Beckerman, au ton résolument blues-jazzy. Puis notre truand de haut standing s’engage dans une autre chambre où l’attend madame veuve Beckerman. Il apprend ainsi que son défunt mari prévoyait de détourner un transport de fonds chargé de 4 millions de dollars en lingots d’or en provoquant un immense embouteillage. Une fois la pagaille mise dans le trafic turinois, le convoi transportant le futur butin sera immobilisé, attaqué et vidé de son contenu. Voilà, en gros, pour le plan de base, simple mais minutieusement étudié.

 

Pour réussir ce forfait, Croker doit s’entourer de la fine fleur des malfrats de la perfide Albion et décide de faire appel à Mr. Bridger, un criminel aux manières raffinées qui dirige un empire de la fraude et du vol depuis la prison que Croker vient de quitter. Quincy Jones décide, dans Britannia And Mr. Bridger If You Please, de représenter la mine aristocratique de Bridger à l’aide de deux airs traditionnels britanniques joués au clavecin, The British Grenadiers March (figure 2) et l’iconique Rule Britannia (figure 3) que les anglais eux-mêmes reconnaissent comme rien de moins que leur second hymne national. La parodie est efficace.

 

Après quelques péripéties, Bridger accepte de financer l’opération, et Croker doit alors recruter une équipe de gredins et autres voleurs en col blanc. Parmi les personnes convoquées, le professeur Peach (un Benny Hill au regard libidineux, voire carrément lubrique) amateur de femmes bien en chair et accessoirement expert en informatique, sera chargé de substituer au programme de régulation des feux tricolores de Turin un autre programme « maison » qui ne laissera qu’une voie libre, celle que les voleurs emprunteront pour s’échapper. Trois pilotes seront également de la partie car le contenu du véhicule de transport de fonds sera réparti dans trois Mini-Cooper. Les larbins de Bridger apparaissent, quant à eux, tantôt au son de l’air traditionnel britannique Greensleeves (Greensleeves And All The Jazz), tantôt sous la houlette de l’autre chanson du film (Self Preservation Society), très tongue-in-cheek. (figure 4)

 

Les Mini-Cooper en pleine action

 

Une version instrumentale de On Days Like These illustre l’arrivée en Italie de notre joyeuse bande de voleurs, avant que la Mafia ne vienne leur donner un avertissement des plus péremptoires (Trouble For Charlie) à coups de basse électrique et de cordes menaçantes en détruisant deux superbes Jaguar et une Aston Martin dans lesquelles l’équipe voyageait. Meanwhile, Back In The Mafia nous dévoile l’arrivée à l’aéroport des lingots d’or, surveillée de près à la fois par la Mafia et Charlie Croker. Étrangement, le réalisateur et le compositeur choisissent de ne pas musicaliser la scène de l’embouteillage qui s’en suit ni celle de l’attaque du fourgon (une musique laissant planer le suspens aurait peut-être été de trop, allez savoir…), laissant l’espace sonore aux seuls klaxons des véhicules embourbés dans le vaste foutoir provoqué par le dérèglement des feux de signalisation.

 

Les Mini-Cooper sont alors rapidement chargées de la précieuse cargaison sans qu’une seule note de musique ne retentisse, choix qui, nous le verrons plus loin, n’est plus de mise de nos jours où l’on tend à soutenir non-stop l’action par des cavalcades musicales échevelées. Bref, lorsque les petits bolides sont pourchassés par la police italienne, le choix est alors fait de placer une version instrumentale (It’s Caper Time) de la seconde chanson du film, donnant à cette séquence un ton de comédie léger et bienvenu. Après avoir semé la police, les Mini-Cooper s’élancent sur une voie rapide italienne et tentent, l’une après l’autre, de pénétrer dans un bus aménagé à cet effet par notre bande de filous. Une fois l’opération réalisée, ils se débarrassent des voitures en les précipitant dans un ravin.

 

Alors que nos joyeux drilles fêtent comme il se doit leur forfaiture, le conducteur du bus, quelque peu imprudent, fait dans un virage serré mal négocié une embardée qui place le bus en équilibre au bord du vertigineux ravin. A l’avant du bus se trouvent nos truands, tandis qu’à l’arrière trône le tas de lingots dérobés. Si nos resquilleurs s’approchent trop près de la source tant convoitée, le bus sera déséquilibré et finira au fond du ravin. Que faire ? Le film se termine sur ce point de suspens, avec une réplique de Croker restée célèbre : « Wait a minute, lads… I have a great idea. »

 

The Italian Job

 

The Italian Job (John Powell)THE ITALIAN JOB (2003)
BRAQUAGE À L’ITALIENNE
Compositeur :
John Powell
Durée : 42:11 | 15 pistes
Éditeur : Varèse Sarabande

 

3 Stars

La version 2003 de cet Italian Job (Braquage à l’Italienne) reprend la thématique du casse, mais l’enrichit en faisant d’un des braqueurs un traitre qui récupère les lingots pour lui seul en laissant pour morts ses infortunés compagnons de larcin. La musique, signée John Powell, soutient plus l’action (il est vrai, plus prépondérante dans le tissu narratif) que celle de son prédécesseur : autre époque, autre procédé… Celui qu’utilise Powell est plus direct et, au final, s’apparente plus aux méthodes du scoring hollywoodien moderne : beaucoup de ruptures rythmiques, un son électro-orchestral mâtiné de loops et de percussions acoustiques. Contrairement à la version de 1969, il n’y a pas à proprement parler de thèmes ou de mélodies marquantes, mais plutôt une succession de motifs basés sur le rythme. Le CD et le film s’ouvrent sur un Opening Titles dominé par un rythme de batterie, des synthés jouant un motif rythmique (figure 5) et un motif simple fait de deux notes (figure 6) jouées par une guitare folk, le tout appuyé par une série de claquements de doigts syncopés et des cordes ciselées.

 

Dans The Italian Job, une basse électrique, épaulée par quelques percussions légères, donne le tempo. Le casse ne prend plus forme à Turin, mais à Venise. Venice Gold Heist voit d’abord Powell étoffer sa section de percussions acoustiques sur fond de loops et de vibratos de cordes. Puis, chemin faisant, les cordes se font plus présentes, illustrant la tension qui monte avant que notre équipe de cambrioleurs n’arrive à faire descendre un imposant coffre-fort à travers deux niveaux de plancher pour le faire atterrir au fond de la lagune vénitienne. La moitié de l’équipe, habillée en hommes-grenouilles, se charge d’ouvrir le coffre sous l’eau, tandis qu’à la surface, une course poursuite s’engage entre l’autre moitié de l’équipe, la police et les victimes du braquage, ces derniers pensant que le coffre a atterri sur la vedette qu’ils ont pris en chasse (Boat Chase). Efficace diversion que voilà ! John Powell s’emploie à multiplier les ruptures de rythmes, sa musique épousant au cordeau ce que l’on voit à l’image.

 

Mark Wahlberg, Charlize Theron & Jason Statham

 

Dans Mourning John, Croker (un Mark Wahlberg investi de coolitude), le cerveau du braquage, pleure Bridger (Donnal Sutherland) abattu froidement par Steeve (Edward Norton) qui s’est retourné contre eux pour profiter seul du butin. Powell fait jouer au piano, en la majeur, un thème court empreint de compassion (figure 7). Toute l’équipe est laissée pour morte aux yeux du félon qui mitraille ses comparses alors au fond de l’eau. Ce morceau constitue l’un des rares moments de calme d’un scénario qui va désormais se borner à nous faire assister à la vengeance de Croker et ses amis. Après avoir remis la main sur Steeve en Californie, Croker tente de convaincre Stella (Charlize Theron), la fille du défunt Bridger, une experte dans le domaine des coffres-forts, de rendre au félon la monnaie de sa pièce en planifiant un nouveau braquage dont il sera la victime (Planning The Heist). Contrebasse acoustique (figure 8), cymbales, guitares électriques et loops sont convoqués par le compositeur pour symboliser cette entreprise.

 

Croker charge alors Stella de repérer l’endroit où se trouve le coffre-fort de Steeve en se faisant passer pour un dépanneur du câble. Notre fine équipe ayant simulé une panne réseau (Cable Chick), Steeve tombe dans le piège et, mieux encore, semble attiré par la jeune femme, ce qui facilite sa tâche : faire en sorte que le pigeon lui donne un rendez-vous ultérieur pour laisser le champ libre. Lors du diner, elle laisse échapper une des maximes favorites de son père (The Devil Inside). Steeve, dont la méfiance vient d’être aiguillonnée, sent que quelque chose se trame. Le piège ne pourra plus fonctionner. L’équipe se dévoile alors pour venir en aide à Stella, sous l’œil médusé de Steeve. Croker réconforte Stella (The Bitter Suite), visiblement très secouée par la tournure des évènements.

 

Balade dans le métro

 

Steeve, flairant le mauvais coup, entreprend alors de déménager sa cargaison de lingots, forçant Croker à repenser l’opération (The New Plan). John Powell fait retentir les loops, les guitares, la basse électrique sur fond de motifs de cordes. Le stratagème est en train de prendre de l’ampleur. Croker choisit de paralyser la circulation en forçant le fourgon rempli d’or à emprunter la seule voie libre que l’équipe aura préalablement établie. Le compositeur déploie ici tout son art du rythme avec un motif de cordes très groovy.

 

La troupe fait alors sauter une partie de la chaussée, et le fourgon atterrit dans les immenses cavités des égouts de la ville. Le transfert de l’or s’effectue entre le véhicule de transport et trois Mini-Cooper, vestiges du film original, qui s’engagent alors dans une course poursuite dans les égouts de la ville (Tunnel Run). Powell fait ici sonner les guitares électriques sur un rythme trépidant soutenu par des cordes tourbillonnantes et des cuivres quasi-Bondiens. Les voitures sortent des égouts et sont prises en chasse par un hélicoptère à bord duquel Steeve a pris place pour surveiller son trésor (Chopper Chase). Ce dernier choisit de suivre la Mini-Cooper conduite par Croker. L’hélicoptère semble danser et jouer au chat et à la souris avec le bolide de Charlie (Face-Off). La Mini-Cooper réussit, avec moult difficultés, à s’extirper des griffes de Steeve et fonce tout droit vers le wagon d’un train où les deux autres voitures et toute l’équipe l’attendent. Steeve parvient néanmoins à se retrouver face à face avec ses anciens compagnons (Golden). Mais une bande de mafieux russe débarque pour cueillir Steeve qui, un peu plus tôt, s’était fait le meurtrier d’un des leurs. Le film nous fait grâce du sort, qu’on imagine très peu enviable, qui lui sera réservé. Bref, tout est bien qui finit bien : le traitre va passer un sale quart d’heure, notre équipe de braqueurs est indemne et va pouvoir profiter de la vie par l’entremise de l’or ainsi récupéré, et John Powell s’est acquitté de sa tâche avec le brio qu’on lui connait, usant (et abusant parfois même) des rythmes trépidants qui sont souvent sa signature sonore.

 

The Italian Job

Christophe Maniez

Christophe Maniez

Rédacteur
Alors à l'orée de l'adolescence, au début des années 80, le jeune Christophe découvre à la télévision, coup sur coup, deux chefs d'œuvre qui marqueront son esprit à jamais. Le premier, Rocky, fait naitre en lui la jubilation par les mélodies riches en émotion de Bill Conti, devenu maintenant un de ses compositeurs fétiches. Le second, Vertigo d'Alfred Hitchcock, le plonge dans la musique du géant Bernard Herrmann, par le biais d'une partition pleine de mystère et de romance. Puis c'est l'escalade : il est tellement absorbé par la puissance des plus belles pages de la musique de film qu'il en vient à étudier de plus près le solfège et la composition (en quasi autodidacte, d'où son niveau plutôt moyen). Durant les mois suivants, il découvre John Williams et son Return Of The Jedi au cinéma. Transporté par la musique, il devient rapidement fan de ce compositeur. Son cercle de connaissances s'élargit et il en vient, plus tard, à admirer James Horner (un autre de ses compositeurs préférés) et Franz Waxman, notamment. Et puis, en 1989, c'est la claque : alors que tout le monde s'éclate sur la Bat Dance de Prince, il n'a d'oreille que pour les notes du Batman de Danny Elfman (par ailleurs, un des premiers CDs qu'il achète). Depuis lors, son amour pour la musique du compositeur attitré de Tim Burton ne s'est jamais démenti. Aujourd'hui, Christophe erre dans les couloirs obscurs d'UnderScores où il peut disputer le bout de gras avec d'autres êtres atteints du même syndrome que lui. Et l'aventure continue...
Christophe Maniez