The Ghost And The Darkness (Jerry Goldsmith)

Blood Diamond

Disques • Publié le 04/05/2015 par

The Ghost And The Darkness THE GHOST AND THE DARKNESS (1996)
L’OMBRE ET LA PROIE
Compositeur :
Jerry Goldsmith
Durée : 154:27 | 57 pistes
Éditeur : Intrada

 

5 Stars

Intrada frappe un grand coup avec l’édition exhaustive des bandes musicales de The Ghost And The Darkness, score épique de Jerry Goldsmith pour l’un des derniers films d’aventure à gros budget à avoir été tourné avant l’ère du tout-digital. A la vision du métrage, il n’est pas difficile de voir ce qui a convaincu le compositeur de signer pour ce film : un scénario exotique formidable flirtant avec le fantastique, une photographie superbe (Vilmos Zsigmond a travaillé sur Close Encounters Of The Third Kind [Rencontre du Troisième Type] de Spielberg), des panoramiques de foule rappelant David Lean, un casting solide (même si Sean Connery devait tenir le rôle finalement attribué à Michael Douglas, producteur exécutif du film) et surtout un aspect old-fashion qui permet au film, presque vingt après, de tenir encore la route.

 

Afrique, 1898. Les nations européennes rivalisent pour s’attribuer les richesses d’un continent gorgé de trésors naturels. Afin de transporter ivoire, minerais et autres denrées, le chemin de fer s’y développe. Mais à Tsavo (dans l’actuel Kenya), la construction d’un pont au dessus de la rivière pose problème à l’Empire Britannique. Londres envoie donc sur place un ingénieur militaire, le Lieutenant-Colonel Patterson (Val Kilmer), chargé de régler une situation inattendue : les ouvriers sont terrorisés par la présence de lions mangeurs d’hommes et le travail a stoppé. Vite dépassé par l’incroyable astuce des félins, Patterson se voit adjoindre l’aide de Remington (Douglas), un chasseur de gros gibier. « Priez pour les chasseurs » était l’un des slogans du film. L’aura légendaire qui entoure encore aujourd’hui l’œuvre de Goldsmith est pleinement justifiée à travers un score comme celui-ci. La musique de The Ghost And The Darkness entraîne l’auditeur dans les grandes plaines d’Afrique en exaltant leur beauté, célèbre la nation britannique, et fait ressentir la terreur que provoquèrent ces lions mangeurs d’hommes. L’Afrique au tournant du XXème siècle avait d’ailleurs déjà inspiré en 1975 à Goldsmith l’un de ses meilleurs scores, The Wind And The Lion (Le Lion et le Vent).

 

Le Pont de la Rivière Tsavo

 

Pour définir les différentes influences culturelles que brasse le film, le compositeur a recours à des éléments musicaux et thématiques anglais, celtiques, africains et hindous. Pour les scènes d’action, il s’appuie principalement sur une écriture pour cuivres particulièrement musclée. Quatre thèmes principaux soutiennent le score. Le personnage de Patterson, qui est Irlandais, dispose d’un thème gaélique (vaguement dérivé de l’air traditionnel Irish Washerwoman) d’abord interprété à la flûte puis modulé tout du long du score. Il y a ensuite un thème noble, associé à la nation britannique et au pont lui-même, sorte de Pomp And Circumstance à la sauce Goldsmith. Ce thème est souvent joué par les cuivres, et apparaît pour la première fois en contrepoint de la mélodie de Patterson. Un autre thème évoque les grands espaces, cinq notes sur lesquelles Goldsmith accole un chœur samplé (un élément esthétique qui peut cliver) et qu’il adjoint souvent au thème britannique. Enfin, un thème romantique, joué par les cordes et soutenu par les cors, lie Patterson à sa femme, Helena.

 

Si les lions ne disposent pas d’un thème à proprement parler, ils se voient associer deux motifs, l’un pour leur aspect mystique (entendu au début de The Lions Reign) à travers l’utilisation de sons synthétiques, et l’autre utilisé lors de leurs attaques mortelles (comme dans Lions Attack) à travers un motif de deux notes joué par les cuivres. Le traitement musical des lions est particulièrement travaillé par Goldsmith, et ce dès le début du métrage. Le film s’ouvre sur un simple plan fixe sur les hautes herbes de la brousse africaine oscillant calmement sous l’effet du vent. Dès les premières secondes, Goldsmith évoque la présence quasi-surnaturelle des lions, avec des effets vocaux et orchestraux synthétiques rejoints par les cordes. Mêmes absents de l’image, la présence des félins se fait sentir. On s’attend presque à les voir surgir… Cette astuce revient plusieurs fois dans le film, confirmant la volonté de l’équipe du film de donner un caractère fantastique, voire diabolique, aux deux lions. Bien sûr, cela n’est pas sans rappeler l’approche, deux décennies plus tôt, de Spielberg pour Jaws (Les Dents de la Mer) afin de faire monter la tension et de palier aux problèmes techniques dus à un requin mécanique récalcitrant. Les hautes herbes se comportent d’ailleurs comme la mer, avec des mouvements de flux et de reflux en surface, si bien que le spectateur ne voit pas si le prédateur est là ou pas, et c’est tout l’art du compositeur de nous éclairer sur ce point, ou de nous tromper.

 

Un chasseur sachant chasser

 

Bien que le score ait été édité à la sortie du film, seules 40 minutes étaient jusqu’ici disponibles, sur les 70 que l’on entend dans le film (hors chants diégétiques). L’éditeur propose donc les 30 minutes inédites restantes. Plus important encore, Goldsmith a profondément retravaillé son score après l’enregistrement de l’orchestre, manipulant des sonorités synthétiques qui revêtent autant d’importance que les sons naturels, ajoutant des percussions ethniques et intègrant des samples vocaux qui contribuent à l’originalité du score. L’album préparé Goldsmith propose des prises parfois alternatives à celles entendues au cinéma, notamment Lions Attack et l’affrontement final. La présente réédition propose le score complet tel qu’entendu dans le film, plus une reprise remasterisée de l’album paru chez Hollywood Records. Peu avant la sortie du film, la musique connaît plusieurs modifications. Les producteurs contraignent Goldsmith à revenir travailler sur le film alors qu’il est déjà à l’œuvre sur Star Trek: First Contact (Star Trek : Premier Contact). Les morceaux qui finissent sur le sol de la salle de montage sont ici présentées, totalisant 31 minutes passionnantes.

 

Parmi les nombreux morceaux inédits enfin accessibles, les amateurs réclamaient notamment la séquence de la poursuite des lions à travers la forêt par Patterson et Remington, avec ses guerriers Masai, puis l’exploration de la caverne qui sert de tanière aux deux bêtes. Avec un sens du suspense qui relève du tour de force et un savant dosage d’électronique et d’orchestral, Goldsmith mène le jeu, installe de fausses pistes, fait sursauter le spectateur, le tout en n’hésitant pas à faire respirer sa musique avec des silences. Dans ces séquences, les couleurs, les motifs et l’incroyable densité de la musique évoquent parfois Alien. Si nombre de films mis en musique par Goldsmith ne méritaient peut-être pas son talent, nul doute que The Ghost And The Darkness figure dans la liste des bons films qui ont inspiré sa musique. La densité du score, extrêmement travaillée, dans une période où Goldsmith avait levé le pied sur la technicité au profit de l’efficacité, en dit autant sur les qualités du film que sur l’investissement de Goldsmith. Cet opus majeur de sa période tardive, enfin majestueusement présenté, devrait figurer dans toute collection digne de ce nom.

 

La chasse est ouverte

Olivier Soude

Olivier Soude

Contributeur (2008-2018)
Jamais la conscience du rôle de la musique pour l’écran n’aurait jailli si tôt sans les repiquages (avec les bruits ambiants de la pièce !) de génériques de dessins animés et de génériques de fin de (télé)films dès le début des années 80. A force d’écouter en boucle, forcément, l’intérêt grandit. En 1984, quand sort Indiana Jones And The Temple Of Doom, c’est le choc musical! La K7 de la bande originale du film constitue la toute première pièce de sa collection. Ceci explique sans doute pourquoi pour lui, aujourd’hui encore, l’œuvre de John Williams reste inégalée. Au début des années 90, à la faculté d’Amiens, sa rencontre avec d’autres mordus de béos enracine définitivement sa passion et sa curiosité pour cet art particulier. En 1996, au Barbican Center de Londres, après un concert, il échange quelques mots avec John Williams. Peu de temps avant de débuter la carrière d’enseignant à laquelle il se destine, en 1998, il commence à participer au fanzine Dreams To Dreams. Il s’entretient alors avec certains des compositeurs anglo-saxons qui le fascinent. Sa rencontre à Lunéville en 1999 avec Michael Kamen restera le point culminant des années passées en tant que rédacteur de Dreams Magazine.
Olivier Soude