Batman: The Animated Series (Shirley Walker) (4/5)

La griffe du passé

Disques • Publié le 14/02/2014 par et

Batman: The Animated Series - Volume 2 BATMAN: THE ANIMATED SERIES (1992 – 1995)
BATMAN
Compositeurs :
Shirley Walker, Stuart Balcomb & Carl Swander Johnson
Éditeur : La-La Land Records

 

 

5 Stars

Être un héros de cartoon, c’est la plupart du temps, à la télé américaine, se retrouver condamné à n’avoir ni passé, ni avenir, puisqu’il faut garantir une identification immédiate au public le plus varié, et éviter une évolution qui rendrait compliquée les multidiffusions dans un ordre aléatoire joyeusement pratiquées par les networks, soucieuses de ne pas donner aux enfants qui prendraient le train en marche l’impression d’avoir raté quelque chose. Bien entendu, ces deux règles seront brisées très vite, comme toutes les autres, par Timm & co, avant d’être carrément foulées au pieds quelques années plus tard lors de la quatrième saison triomphale de leur Justice League, développant une intrigue mêlant complot gouvernemental et paranoïa super héroïque sur une saison entière. Mais à l’heure de BTAS, l’avenir est incertain, et il faut un mépris des conventions admirable pour oser cette poignée d’épisodes explorant le passé de Bruce et n’épargnant rien aux jeunes spectateurs des tourments tournoyant autour de l’âme fracassée du Caped Crusader. Fidèles à la vision des showrunners fous, les musiciens ne feront rien pour alléger l’ambiance, et appuieront au contraire là ou ça fait mal, à coup d’adagios tristes à fendre les pierres, de fanfares nostalgiques, voire de tangos tire larmes. Mais ils nous disent la vérité : grandir, c’est souffrir. Les dirigeants de Fox Kids ont dû apprécier.

 


Beware The Gray GhostBeware The Gray Ghost (Le Plastiqueur Fou) – Épisode 18 – LLL Vol. 2

 

Une série animée produite par un conglomérat médiatique géant est certainement le dernier endroit où peuvent venir s’exprimer des artistes sincèrement amoureux de leur art au mépris des dictats de l’audience ou des multiples commanditaires à satisfaire. Pourtant, c’est le miracle qu’accompliront régulièrement les contrebandiers alignés derrière Timm et Dini. Leur secret : toujours montrer patte blanche en apparence, et ne rien lâcher sur le fond. Et leur chef-d’œuvre, en matière d’intransigeance artistique, c’est peut-être ce Beware The Gray Ghost, le Sunset Boulevard de BTAS, dont les héros, malgré les apparences, ne sont pas Batman et son jeune sidekick mais un acteur vieillissant sans public ni emploi et un justicier masqué redevenant, par la grâce d’une nostalgie pouvant enfin s’épancher, un garçonnet de l’âge de ceux qui regardent justement, de l’autre côté de l’écran, les aventures du Caped Crusader de Gotham City.

 

Cette mise en abîme magnifique, une des finesses d’un récit constitué d’un bouleversant mille-feuilles émotionnel, culmine en un travelling circulaire traversant l’œil de Bruce Wayne, se revoyant enfant, devant sa télévision et s’imaginant déjà en redresseur de torts, suivant l’exemple de son héros, le Gray Ghost (le Fantôme Gris en VF). Là, Carl Swander Johnson n’hésite pas à envoyer les violons, et donne à ce moment d’exaltation enfantine une ampleur mélodramatique, la musique annonçant la tragédie intime que va vivre le jeune garçon bientôt orphelin. C’est dire si le musicien prend au sérieux les sentiments complexes illustrés par les images. Car si l’on a l’habitude de voir le jeune Bruce idolâtrant son médecin de père, on va lui découvrir une autre figure idéalisée, cette fois fictionnelle, sous la cape du Gray Ghost, héros d’un serial inventé de toute pièce, à la manière des authentiques feuilletons Republic. L’occasion est trop belle et Johnson emballe en moins d’une minute une fanfare splendide (Beware The Gray Ghost), pendant musical à l’hommage imaginé par les dessinateurs. Exercice amoureusement prolongé dans la petite minute et demie qui développe le thème en une courte suite (Gray Ghost Suite) accompagnant à l’image l’épisode de Gray Ghost que Bruce regarde.

 

Miroir de la triste existence de Simon Trent, l’acteur délaissé et oublié de tous qui incarna le Gray Ghost, le générique de son show est réorchestré en une version lente et poignante (Simon Trent) illustrant joliment le thème de la double identité chère au mythe super héroïque, ici subtilement déclinée : il ne s’agit plus d’un justicier et de son identité secrète, mais d’un personnage immortalisé à l’écran et de celui qui l’interpréta et qui, lui, ploie sous le poids des ans. Une usure que Batman refuse de voir, tout comme il semble incapable de distinguer le personnage fictif de son interprète. Si la fin du récit lui donne raison, il n’est pas interdit de voir en Bruce Wayne, qui force quasiment le vieillard à remettre le costume du personnage qu’il fut trente ans plus tôt pour traquer un criminel dans la réalité, l’image d’un authentique psychopathe peinant à distinguer la fiction du réel. La musique épousera d’ailleurs la psyché troublée de la chauve-souris puisque le thème héroïque du Fantôme Gris finira par sortir de l’écran et accompagner les exploits de Trent et Batman dans le monde réel.

 

Qu’importe, après tout, que la conclusion de l’aventure soit, mémo de la production oblige, heureuse. Les créateurs de BTAS ont une fois de plus réussi, avec le sourire et en y mettant les formes – ici celles de l’hommage au serial – à nous obliger à voir la vérité : les héros ne sont que les survivants de drames qui, pour les avoir rendus plus fort, ne les ont pas moins rendus plus fous.

 

The Gray GhostUn fantôme dans la nuitSouvenirs d'un fantôme

 


Appointment In Crime AlleyAppointment In Crime Alley (RDV dans la Rue du Crime) – Épisode 26 – LLL Vol. 2

 

D’aucuns portent dans leur âme, bien plus profondément que dans leur chair, les stigmates de terribles événements. S’ils ne veulent pas rester prisonniers d’un passé devenu une ornière béante, ils n’ont d’autre choix que de brutalement l’exorciser, ou à tout le moins de conclure avec lui une paix durable. Bruce Wayne n’a jamais pu s’y résoudre, et derrière chacun de ses actes vengeurs se dessinent les ténèbres d’une certaine ruelle, emplie de coups de feu, de cris, et maculée du sang de ses parents. Aussi, lorsque les lieux de la naissance de son redoutable alter ego se trouvent menacé de destruction par les filouteries immobilières de Roland Daggett, crapule de premier ordre, il y a tout lieu de s’interroger : est-ce bien un souhait vertueux de justice qui le pousse à intervenir, ou le désir secret de continuer à nourrir son insondable névrose ?

 

Aussi séduisante soit-elle, l’ambivalence d’une pareille thématique est laissée en friche par les géniteurs de la série, qui s’affairent plus modestement à bâtir un épisode efficace, aux airs de course contre la montre. Très réceptif à cette dimension, Stuart Balcomb donne pour moyeu à sa partition un thème hardi dont les quatre notes scandées se pourchassent avec entrain. L’idée maîtresse, assurément, d’un score n’octroyant que peu de place à l’introspection, excepté le touchant (même si fugace) Baby Picture, qui lève le voile avec pudeur sur les tendres sentiments unissant Bruce à sa mère d’adoption. Celle-ci veut croire qu’un jour, son protégé terrassera les démons de sa nuit intérieure pour enfin s’épanouir, loin de la pestilence de Gotham City. Et le temps d’un Good People In Crime Alley diaphane, qui laisse la lumière délicatement caresser le thème de Batman, nous pouvons nous aussi nous autoriser à penser que cet espoir ne restera peut-être pas qu’un vœu pieux.

 

La crapulePhoto souvenirDeuil et névrose

 


Perchance To DreamPerchance To Dream (Rêve ou Réalité) – Épisode 30 – LLL Vol. 1

 

Il y a quelque chose de foncièrement schizophrène dans le concept même de la musique pour l’écran, vouée en premier lieu à être dégustée de pair avec les images qui lui ont insufflé la vie, mais soumise à l’examen tatillon d’une caste de doux dingues (en l’occurrence, toi et moi, ami lecteur) la jugeant souvent pour ses qualités intrinsèques. Que ceux-là se réjouissent, ils trouveront amplement de quoi assouvir leur fringale dans Perchance To Dream, œuvre fouillée et ne dédaignant pas s’ouvrir à quelques audaces. La moindre d’entre elles n’est pas l’étonnant My Life Is A Dream qui festonne le thème de Batman d’attributs mélodieux, comme si le Caped Crusader, en s’ébrouant violemment, avait quitté tous ses oripeaux noirs. L’émotion n’en est que plus prégnante lorsque notre héros, bouleversé, peut à nouveau serrer son père dans ses bras.

 

Evidemment pas dupe pour deux sous, le spectateur a de son côté flairé un piège machiavélique. Avec le concours du romancier déjanté Joe Lansdale, le scénario suit un chemin sinueux jusqu’à son ultime coup de théâtre, voulu inattendu… sauf pour les fidèles de la série, qui l’avaient éventé dès les premières secondes ! Qui blâmer pour avoir vendu la mèche, si ce n’est Shirley Walker ? En habillant le générique d’une volée de bois malicieux, résonnant familièrement depuis l’épisode Mad As A Hatter, elle désignait sans ambages le Chapelier Fou comme l’instigateur de ce plan retors. Et la suite est à l’avenant, chacun des vertiges métaphysiques dont Bruce est la proie voyant surgir les couplets caractéristiques du fou d’Alice. Impossible de les rater, même quand ils rampent sous l’abri de cuivres étouffés. Que voici un bien curieux score, décidément, qui illustre à la perfection les ambitions musicales (considérables !) de BTAS mais qui torpille, emporté par son zèle symphonique, les soubassements secrets de la narration.

 

Dure réalitéDuel fantasmagoriqueTel est fou qui croyait prendre

Benjamin Josse

Benjamin Josse

Rédacteur
Les temps changent. A l'heure de la communication instantanée et du joug de la téléphonie mobile, on ne trouvera plus grand-monde pour s'étonner d'entendre quelque quidam dégingandé soliloquer à haute voix. Aussi incroyable que cela paraisse, il fut une époque où ces effusions publiques aimantaient moult moues désapprobatrices et sourcils orageusement froncés, à plus forte raison quand l'objet de tous ces regards courroucés fredonnait (mal) le thème de The 7th Voyage Of Sinbad et s'essayait (pour un déplorable résultat) à imiter les glouglous burlesques de La Soupe aux Choux. C'est ainsi que de fil cassé en aiguille tordue, le mal-aimé Benjamin trouva refuge dans le giron d'UnderScores, merveilleuse terre d'asile où, depuis lors, il se consacre à l'égoïste satisfaction des vices précités, et d'autres plus condamnables encore. Le moindre, assurément, n'étant pas de larder d'aiguilles trempées dans du curare une poupée grossièrement faite à l'effigie de Hans Zimmer, sa Némésis de toujours (« Si j'arrivais seulement à lui flanquer des cors aux pieds, je serais le plus heureux des hommes », confesse-t-il, l'oeil torve). Parce qu'il lui faut bien gagner sa croûte, ou plus exactement les quignons de pain moisis que le maître des lieux condescend à lui jeter pour tout salaire, il rédige de loin en loin d'étranges amphigouris dédiés à des scores d'exotique provenance. Ses collègues sont incrédules et les lecteurs baillent d'ennui, mais aux dernières nouvelles, il n'a pas l'intention de fermer boutique...
Benjamin Josse