The Bourne Identity (John Powell)

L'action en marche

Disques • Publié le 17/08/2012 par

The Bourne IdentityTHE BOURNE IDENTITY (2002)
LA MÉMOIRE DANS LA PEAU
Compositeur :
John Powell
Durée : 54:59 | 19 pistes
Éditeur : Varèse Sarabande

 

4 Stars

John Powell donne en 2002 le coup d’envoi de la trilogie cinématographique des aventures de Jason Bourne. Son travail sur la franchise inspirée des livres de Robert Ludlum s’y inscrit comme un véritable renouveau musical dont l’efficacité narrative n’a d’égale que sa consistance en écoute seule. Powell adhère ainsi à la volonté des créateurs de The Bourne Identity de démontrer qu’il est superflu d’enchaîner les money shots pour tenir les spectateurs en haleine. Film d’espionnage en forme de traque ininterrompue, on y suit Jason Bourne, un assassin amnésique laissé pour mort, dépourvu de passé et donc de véritable identité, faire face à des ennemis dont il ne connaît même pas les motivations.

 

Powell attribue tout d’abord un leitmotiv au personnage de Jason Bourne. Recueilli par un bateau de pêche grec, l’homme bénéficie d’un thème aux sonorités méditerranéennes, joué au basson, qui évoque avant tout les vagues dont il a été tiré par les pêcheurs. Ce thème mystérieux, plus attaché à une région d’adoption qu’au personnage lui-même, vient se poser en tant que signe de non caractérisation. L’ouverture mêle les deux aspects de Jason Bourne : l’homme qui se cherche et l’homme recherché. Ce dernier étant illustré par les cordes, c’est une sorte de révélation progressive qui donne de la consistance aux Main Titles. Après avoir accompagné le basson sous forme de nappes constantes, les cordes s’imposent donc, assorties d’un rythme électronique méticuleusement dosé, traduisant une certaine tension : même si l’on ne sait pas vraiment qui il est, Jason Bourne n’est pas un homme sans histoire. Les cordes marquent donc le réveil de l’homme, lui-même déclencheur d’un état d’alerte spontané. Le thème au basson se faisait entendre pour la première fois lorsque le corps de Jason Bourne flottait dans la Méditerranée : il revient à la fin du morceau, comme le reflux d’une vague, quand le naufragé s’évanouit.

 

Jason Bourne (Matt Damon) tente d'échapper à ses poursuivants

 

La construction des Main Titles révèle brillamment une partie du postulat du film et l’engagement de Powell à illustrer ce qui en fait l’intérêt. Une partie seulement car le reste révélera beaucoup de trouvailles musicales en corrélation avec le scénario ou la mise en scène, Powell ayant brodé un véritable canevas musical. Un fait plutôt rare dans le cadre du cinéma d’action américain où la musique est souvent cantonnée au statut de simple remplissage illustratif, plein d’esbroufe mais dénué de sens. L’esbroufe, c’est précisément ce qui est absent des mouvements rapides et réguliers des violons : ces ostinati traduisent ainsi un état permanent de tension qui ne s’estompera pas jusqu’à la fin du film. Leur rôle dans l’ouverture du film prend d’autant plus d’importance qu’ils ne sont pas figés (le motif se mue en véritable thème et celui-ci reviendra plus tard sous une autre forme) et qu’ils sont soulignés par des salves éparses de percussions électroniques. Aucun des éléments de la partition n’est anodin : sa musique est constituée d’une multitude d’éléments hétérogènes mais forme un tout qui se révèle à l’auditeur s’il examine méticuleusement chaque pièce du puzzle.

 

Puisque le héros est constamment sur le qui-vive, qu’il soit ou non physiquement actif, le compositeur s’est appliqué à reproduire cet aspect par une trame de cordes et d’électronique. On pourrait ainsi qualifier The Bourne Identity de musique d’action psychologique qui décrit un cheminement géographique et intellectuel dont les tenants et les aboutissants se dévoileront peu à peu. Les cordes y jouent un rôle primordial à la fois de fil conducteur de la partition et de vecteur de l’action : ce sont elles qui lancent le mouvement et donnent le rythme, les percussions et les sons électroniques brodant avec une efficacité certaine autour d’une base déjà bien solide, insufflant plus d’énergie à une nervosité constante. Et si l’on se rappelle que ce sont surtout les cuivres qui prennent le dessus dans la musique d’action plus traditionnelle, l’anticonformisme de la partition s’en trouve encore augmenté. Mais à force de considérer ce concept de mouvement perpétuel, pourrait-on s’inquiéter de savoir si John Powell n’a pas oublié d’écrire des mélodies ? Non, il y en a même une profusion. Les Main Titles en exposent une, greffée très naturellement sur l’édifice décrit plus haut. La mélodie est jouée par les cordes, tour à tour nerveuses et onctueuses, et se caractérise par des mouvements furtifs et des phrases distantes. Entre suspicion et inquiétude, le thème et l’orchestration dévoilent brillamment toutes les composantes de la psychologie de Jason Bourne. La suite de la partition sera un développement ambitieux et logique qui intégrera cette psychologie.

 

Jason et Marie (Franka Potente)

 

Ce sera le cas de Bourne Gets Well et Bourne On Land : le premier accompagne Jason Bourne alors qu’il est encore sur le bateau, les ponctuations électroniques rythment le thème au basson et suivent l’homme sur le chemin de la guérison, tandis que le deuxième le voit débarquer et commencer sa route vers une banque suisse où il va découvrir le contenu de son coffre. Ce morceau marque le début du périple par un nouveau thème au piano qui introduit une note d’espoir, avant de muter dans At The Bank : plus lent et plus sombre, il y révèle une déception et une inquiétude qui forcent les cordes à revenir au thème principal. A défaut de se découvrir une identité, Jason Bourne s’en découvre plusieurs et retombe du coup dans l’anonymat. Le morceau est remarquable car non seulement il décrit, à l’intérieur d’une même scène, l’évolution psychologique du personnage, mais il retranscrit également ce qu’implique son statut d’homme recherché : les autorités ne vont pas tarder à le repérer et la musique psychologique se transformera et musique d’action, les deux restant fortement liées dans la structure du morceau grâce aux ostinati. Après une rupture, les cordes entameront dans la dernière minute une marche qui tendra à s’accélérer, soutenue par une batterie de percussions soulignant la détermination du héros. Jason Bourne est traqué mais sait parfaitement comment s’orienter au sortir de la banque, ce nouveau motif de cordes traduisant la vivacité d’esprit nécessaire pour s’échapper.

 

De la vivacité, Jason Bourne en a même à revendre. Si bien que le compositeur lui permet de s’approprier la musique normalement appliquée à ses adversaires. Treadstone Assassins illustre une scène où ses poursuivants mettent en œuvre tous les moyens pour le trouver. La guitare électrique arabisante y tient une place importante, de même qu’elle sonnera comme une révélation dans Escape From Embassy, premier véritable morceau d’action du film. Puisque ce qui l’a précédé était déjà dynamique, John Powell a donné à cette pièce un souffle supplémentaire grâce une guitare saturée qui relance la marche de Jason Bourne, donc à la fois l’action au sein même de la scène et l’intérêt qu’éveille le personnage par son sens de l’orientation et son sang-froid. Un autre exemple où Powell accompagne les personnages dans leur démarche (au sens propre comme au sens figuré) : lorsque Marie, la compagne de fortune de Jason Bourne, entre dans un hôtel à sa demande pour récupérer des renseignements. Hotel Regina débute pendant que le couple prépare l’opération, mais c’est lorsque Marie entame sa marche vers l’établissement que les percussions emboîtent son pas. Plus que soutenir le montage, la musique dynamise le film en soulignant certaines actions dont les enjeux dépendent : un choix, un geste, un but à atteindre, tout ceci est soutenu avec pertinence par le compositeur et se traduit instantanément en une terrible efficacité.

 

Le Professeur (Clive Owen), aux trousses de Jason Bourne

 

Après cette profusion d’idées, on pourrait se demander s’il arrive au compositeur de faire preuve de discrétion. Mais Powell sait doser en toutes circonstances, y compris quand il faut exprimer les états d’âme de Marie. On entend par exemple dans The Drive To Paris un quatuor de voix lointaines, un élément qui reviendra un peu plus tard alors qu’elle hésite à quitter Bourne. C’est également le point de vue de Marie qui se dévoile à la fin de The Apartment : après un éclat de violence physique traduit par des percussions électroacoustiques fracassantes, des cordes dans le registre le plus grave auxquelles s’ajoutent les voix citées précédemment manifestent le malaise que provoque chez la jeune femme cette effusion de sang. Autre exemple dans At The Farmhouse, où Powell fait monter les cordes pour déboucher sur une masse de percussions. Mais cette puissance accrue se tait avant la fin de la scène, celle d’un jeu de cache-cache entre le héros et un autre tueur : la musique sert de tremplin à la scène d’action en se faisant entendre lorsque le héros décide d‘affronter son ennemi, mais après l’avoir suivi jusqu’à l’extérieur, elle laisse la mise en scène et le décor enneigé cristalliser l’ambiance de cette confrontation. En somme, John Powell sait à la fois faire parler la poudre et s’effacer.

 

Le compositeur revisite donc le film d’action en lui apportant une nouvelle dimension : loin des clichés musicaux ayant pour mission d’alourdir encore une surenchère visuelle à grand renfort de percussions anonymes, il choisit de jouer avec la psychologie des personnages et propose, en leur associant une voix en propre, de faire évoluer la musique à leur rythme. Le résultat est une partition riche et surprenante, étonnante dans sa capacité à provoquer les décharges d’adrénaline tout en ne quittant jamais la sphère du drame psychologique.

 

The Bourne Identity

Sebastien Faelens

Sebastien Faelens

Rédacteur
Cinéphile depuis sa plus tendre enfance, ce n’est qu’à ses dix-huit ans que Sébastien commence réellement à écouter la musique de film en dehors de son support. Effectivement, il s'écoulera de nombreuses années d’errements dans les vidéo-clubs de Beauvais à la recherche de films bien trop violents pour son âge, avant sa rencontre pendant ses études avec Vivien Lejeune, qui deviendra rapidement un ami et un premier guide passionné dans l’univers de la B.O. Puis c’est l’escalade : la rencontre avec Olivier Soudé, puis la participation aux magazines Dreams to Dreams et Cinéfonia finiront de rendre le jeune métalleux complètement accroc aux trames sonores, ce qui a longtemps conforté ses parents dans l’idée qu’il avait probablement des fréquentations peu recommandables malgré son apparente tranquillité. Mais le célèbre magazine périclite en 2006 et c’est après trois ans d’une retraite bien méritée qu’il reprend du service comme rédacteur puis secrétaire de rédaction d’UnderScores : les années ont passé mais la passion est restée intacte !
Sebastien Faelens