The Black Hole (John Barry)

Symphonie cosmique

Disques • Publié le 20/10/2011 par

THE BLACK HOLE (1979)
LE TROU NOIR
Compositeur :
John Barry
Durée : 55:05 | 24 pistes
Éditeur : Intrada

 

4 Stars

Star Wars, Alien, Superman, Star Trek… La fin des années 70 fut une période fabuleuse pour les amateurs de science-fiction et les béophiles. Une nouvelle forme de spectacle et une mythologie moderne prenaient forme, la musique leur apportant une contribution évidente. John Williams et Jerry Goldsmith, au sommet de leur art, offraient alternativement à un genre tout frais des partitions qui devenaient autant de jalons dans l’histoire de la musique de film. En 1979, c’est John Barry, troisième homme de la musique de film à grand spectacle, qui apportait sa contribution au space opera avec The Black Hole, des studios Disney. Le film, ambitieux dans son propos mais à l’atmosphère plutôt lugubre, se rattache à une science-fiction spéculative, voire métaphysique, en particulier dans sa dernière partie. Il est plus proche dans son esprit de 2001 ou du premier Star Trek que de Star Wars. Cette nouvelle édition Intrada est complète et comprend une douzaine de pièces entièrement nouvelles, assez brèves dans l’ensemble, soit vingt minutes de plus que le vinyle original.

 

Barry est un musicien au style assez peu malléable qui tend à s’exprimer dans des formes similaires d’un film à l’autre. C’est donc avec le mélange de placidité et de gravité qui le caractérisent que le compositeur anglais aborde le film. Ses tempos immuablement lents, sa solennité traduisent avant tout la majesté et le mystère du phénomène cosmique qui est au cœur du récit. Tout au long du disque, les idées mélodiques ont ce pouvoir de fascination immédiate et durable qui est un des traits les plus attachants du musicien. Exaltée par le contexte futuriste et l’imagerie SF du film (très belle grâce aux créations visuelles de Peter et Harrisson Ellenshaw), l’orchestration est inhabituellement riche et variée. On tient là sans aucun doute une des meilleures compositions de Barry et incontestablement une des ses plus originales, toutes périodes confondues. Ecrite pour une grande formation symphonique, la partition comprend une large section de cuivres et de percussions (gong, carillon…) renforcée par un piano. Barry tâte même de l’électronique : quelques nappes synthétiques se promènent entre les cordes dans le Main Title et ses reprises. Il réemploie également le blaster beam, le bizarre instrument créé par Craig Huxley qui était le son de Vger dans le Star Trek de Goldsmith.

 

The Black Hole

 

Le disque s’ouvre sur une Overture particulièrement triomphale composée d‘une fanfare un rien criarde (clin d’œil évident à John Williams) suivie d’une marche d’une pomposité amusante, dans le style elgarien qui était déjà celui de Throne Room dans Star Wars. Les deux thèmes ne sont pas réutilisés dans le film à l’exception d’une scène d’affrontement au pisto-laser qui rappelle elle aussi le film de Georges Lucas. Changement radical de climat avec le Main Title, sorte de valse ralentie au balancement pesant. Le thème principal, majestueux, est déclamé par les trombones sur un motif descendants des violons en demi-tons dont la répétition en ostinato évoque l’aspiration du trou noir. L’ensemble de la partition se caractérise essentiellement par ces thèmes larges et posés, typiques du compositeur, qui confèrent aux images de vaisseaux suspendus dans l’espace la poésie d’un ballet spatial (comme dans le très beau Cygnus Floating). La parenté musicale avec les scènes spatiales de Moonraker, composé quelques mois auparavant, est évidente.

 

Barry fait partie de ces compositeurs qui apportent en général à leurs films une signature très forte. C’est notamment le cas pour l’étrange scène de funérailles chez les robots (Six Robots), où il n’écrit pas une marche funèbre mais déploie un chant de cordes poignant dont le lyrisme semble aller au delà des images. Les séquences d’actions (Hot And Heavy, Meteorites, Raging Inferno, Hotter And Heavier) avec leurs ponctuations régulières de caisse claire, sont comme à l’habitude plutôt contenues. L’excellent Hotter And Heavier est peut-être ce qui se rapproche le plus d’un Barry véhément. Ce dernier n’a jamais écrit de musique répétitive au sens strict, mais force est d’admettre que ses compositions possèdent parfois des traits qui l’apparentent à une certaine forme de minimalisme. La répétition obsessive d’une phrase de cordes dans Start The Countdown, entrecoupée des inquiétantes ponctuations métalliques du blaster beam, crée un climat de suspension très éloigné de la volubilité et de l’agitation de ses confrères. On retrouve un tel procédé dans la partie centrale de Into The Hole, où les violons répètent de manière hypnotique une brève figure de trois notes.

 

The Black Hole

 

Sommet de la partition, cette dernière pièce est une des plus belles pages du compositeur. Pour cette séquence (le dénouement du film) où l’on sent planer l’influence des scènes finales de 2001 et de Star Trek, le musicien se surpasse. Le ton épique, la riche palette orchestrale, la progression savamment menée traduisent un élan et une ferveur inhabituels chez le flegmatique Barry. Littéralement enflammé par les images, il mobilise brillamment toutes les sections de l’orchestre. L’introduction, sur un motif agité des violons, nous happe immédiatement. Dans la section centrale, le synthétiseur apporte une dimension fantastique au thème processionnel et presque liturgique joué alternativement par les cuivres et les cordes. La pièce se conclue en apothéose sur une sorte d’hymne pastoral avant la jubilation des derniers accords avec leurs grands glissandos de harpes. Un coup de maître. Le disque se termine sur une dernière reprise du thème principal, peut-être un peu trop présent sur le disque et souvent proposé de manière quasi-identique. Mais on l’aura compris, c’est un grand et un grandiose Barry que The Black Hole.

 

Sur le plan technique, le son est nettement meilleur que celui du vinyle (une fois n’est pas coutume) et de la précédente édition CD, qui souffraient d’une image sonore déséquilibrée et d’un évident problème de mixage, l’enregistrement remontant au tout début des prises de son numérique. Grâce au travail de longue haleine du producteur Randy Thornton, de nombreux détails d’orchestration sont ainsi révélés.

 

The Black Hole

Stephane Abdallah

Stephane Abdallah

Contributeur
Mélomane professionnel, cinéphile bénévole, plumitif compulsif, critique expéditif, promeneur invétéré, apprenti dilettante, sarrusophoniste pervers, il dévore très jeune les critiques enthousiastes de Bertrand Borie dans l’Ecran Fantastique et découvre ainsi, médusé, les noms de Jerry Goldsmith, Georges Delerue et autres Arié Dzierlatka, dont les noms côtoient bientôt chez lui ceux de Stravinsky, Ravel et Bartok. Depuis, il n’a de cesse de convaincre un monde incrédule des beautés coruscantes de la musique d'écran, à grand renfort d’images audacieuses, de métaphores contrapuntiques, d’analyses fleuries et d’envolées pindariques.
Stephane Abdallah

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