Narnia: The Lion, The Witch & The Wardrobe (Gregson-Williams)

La symphonie fantastique

Disques • Publié le 10/01/2011 par

The Chronicles Of Narnia: The Lion, The Witch And The WardrobeCHRONICLES OF NARNIA: THE LION, THE WITCH AND THE WARDROBE (2005)
LE MONDE DE NARNIA : LE LION, LA SORCIÈRE BLANCHE ET L’ARMOIRE
Compositeur :
Harry Gregson-Williams
Durée : 70:44 | 17 pistes
Éditeur : Walt Disney Records

 

4 Stars

Après avoir mis en musique Shrek et sa suite, Harry Gregson-Williams a été tout naturellement convié à rejoindre Andrew Adamson sur The Chronicles Of Narnia : The Lion, The Witch And The Wardrobe. Avant 2005, on pouvait légitimement se demander si l’ancien comparse de Hans Zimmer et de John Powell avait les épaules assez solides pour ce type de travail. Habitué aux films d’animation et aux thrillers d’action, Gregson-Williams n’avait encore que peu d’expérience du genre épique si l’on excepte le très sympathique Sinbad : Legend Of The Seven Seas (Sinbad : la Légende des Sept Mers). Mais avec le superbe Kingdom Of Heaven de Ridley Scott, pour lequel il s’est réellement surpassé, il est parvenu à franchir l’étape nécessaire et à gagner ses galons de compositeur maîtrisant parfaitement la musique symphonique et chorale de grande envergure. Étant donné le prestige et la popularité des romans de C.S. Lewis ainsi que leur profusion de décors et de personnages, qui constituent une source d’inspiration quasi-idéale, Gregson-Williams a eu l’occasion de composer avec The Chronicles Of Narnia ce qui restera sans doute comme la grande œuvre de sa carrière.

 

Tout d’abord, l’effort fourni est considérable : plus de 100 minutes de musique pour 140 minutes de film. Certes, Gregson-Williams a fait appel à quelques compositeurs additionnels, mais il est quand même à l’origine de presque tout ce que l’on entend à l’écran. Les moyens alloués sont également très importants (grand orchestre, chœurs mixtes, chorale d’enfants, chanteurs solistes, instruments exotiques) et cela s’entend : Narnia est de loin le travail le plus ambitieux de son auteur. Ensuite, le compositeur s’est employé, à la demande du réalisateur et suivant sa propre inspiration, à écrire une grande quantité de thèmes, associés aux principaux personnages et aux principaux décors de l’histoire. Enfin, il a su lier l’ensemble en lui conférant toute la grandeur et la magie attendues.

 

The Chronicles Of Narnia: The Lion, The Witch And The Wardrobe

 

Dès la scène du générique (Evacuating London), le musicien nous entraîne vers des contrées enchantées : suite aux adieux émouvants des enfants à leur mère dans le hall de la gare, soulignés par une envolée de cordes passionnée, le train s’élance pour un périple à travers une campagne radieuse qui rappelle beaucoup celle que parcourt Harry Potter pour se rendre à Hogwarts. Les accents élégiaques du début, qui contiennent déjà quelques notes du thème majestueux d’Aslan et font intervenir le motif léger et malicieux associé aux quatre héros (que l’on retrouvera à la fin dans Only The Beginning Of The Adventure), cèdent peu à peu le pas à des sonorités synthétiques entêtantes accompagnées d’instruments cristallins et d’une voix soliste envoûtante, celle de Lisbeth Scott, déjà annonciatrice de merveilles malgré sa mélancolie. De cet ensemble rêveur et frissonnant émerge l’un des thèmes correspondant à la découverte de Narnia, très magique, tout de clochettes et de cordes veloutées. En quelques trois minutes, l’atmosphère générale du score est esquissée et l’on retrouvera cette même beauté, plus majestueuse et enivrante encore, dans le voyage des enfants à travers Narnia intitulé From Western Woods To Beaversdam, dominé par le kantele, un instrument traditionnel finlandais dont les sonorités rappellent celles du clavecin.

 

Avec The Wardrobe, le compositeur s’attaque à l’une des scènes essentielles du film et fondatrice de tout le cycle des Chronicles Of Narnia. Révélateur du regard de Lucy, la plus jeune des quatre enfants, la plus encline à croire à la magie et à diffuser le message d’Aslan, ce morceau fait preuve d’un réel sens du merveilleux : un peu sombre au début, il s’oriente rapidement vers la lumière, marqué par un piano mystérieux, des flûtes enjôleuses, des cordes et des chœurs discrets, et entonnant l’un des deux principaux thèmes associés à Narnia, censé évoquer selon le compositeur lui-même la beauté de cet univers. Raffinée et très lyrique mais évitant les débordements de mauvais goût, la musique progresse tranquillement, ponctuée de vrais moments de grâce comme dans le radieux Father Christmas, riche de connotations religieuses et rappelant par là l’écriture chorale de la précédente réussite du compositeur, Kingdom Of Heaven.

 

The Chronicles Of Narnia: The Lion, The Witch And The Wardrobe

 

Entre deux, Gregson-Williams s’attache à conférer une personnalité particulière aux créatures et aux décors qui joueront un rôle déterminant dans l’aventure, ce qui contribue à donner à sa partition un aspect chamarré fort appréciable. Dans Lucy Meets Mr. Tumnus, il fait appel au violon électrique ainsi qu’aux sonorités irlandaises et celtiques déjà entendues dans Veronica Guerin, et dans A Narnia Lullaby il confie au duduk le soin de créer une atmosphère étrange et vaguement inquiétante lorsque le faune hypnotise Lucy. La berceuse, ponctuée de pizzicati de cordes menaçants, se change peu à peu en bacchanale frénétique annonçant l’arrivée de la Sorcière Blanche. Cette dernière a droit, comme il se doit, aux titres les plus glaçants que le compositeur ait jamais écrits : The White Witch, long morceau aride et mystérieux à la tonalité spectrale, régulièrement traversé d’attaques de cordes soudaines et agressives, d’instruments aux sonorités de verre, de voix éthérées et sépulcrales, et The Stone Table, qui accompagne le sacrifice d’Aslan et le sabbat de la sorcière et de ses monstres, ample crescendo de percussions tribales et de chœurs gutturaux proches des voix de moines tibétains. Rarement l’on a entendu musique aussi ténébreuse dans un film conçu pour les enfants.

 

À l’opposé du spectre, le compositeur déploie de fastueuses harmonies pour caractériser le personnage d’Aslan, roi et dieu solaire du monde de Narnia. Exposé dans toute sa splendeur au début de To Aslan’s Camp, puis dans Knighting Peter et surtout dans The Battle, le thème du lion est le véritable fer de lance de la partition et permet à Harry Gregson-Williams de donner libre cours à sa verve afin de livrer des séquences d’action héroïques d’anthologie, prouvant qu’il sait tenir ses promesses en matière de musique épique : cuivres et chœurs altiers, déluge de violons et cascades de percussions, le tout confronté aux accents apocalyptiques du thème de la Sorcière Blanche lors d’un affrontement dantesque de plus de sept minutes. Repris depuis dans les deux opus suivants de la saga (y compris dans celui composé par David Arnold), ce thème noble et puissamment lyrique résonnera encore longtemps aux oreilles des spectateurs et prouve que le compositeur a su faire les bons choix. Riche, varié, coloré et envoûtant, le score de The Chronicles Of Narnia est incontestablement une belle réussite, l’une des meilleures dans le paysage de la fantasy contemporaine.

 

The Chronicles Of Narnia: The Lion, The Witch And The Wardrobe

Gregory Bouak

Gregory Bouak

Contributeur (2010-2012)
Toujours un peu décalé, Grégory écoute de la musique classique à l’âge où les autres écoutent du rock, de la variété, ou rien, ce qui fait qu’à quinze ans, il pense avoir fait le tour de la question et se retrouve tout démuni. Il aime aussi depuis longtemps le cinéma et surtout les Star Wars, les Batman, les James Bond, dont il goûte les musiques avant tout parce qu’elles lui rappellent les films. Un jour, en voyant Stargate, il découvre que les musiques de films peuvent être d’une grande richesse et s’apprécier pour elles-mêmes en écoute isolée, se présentant comme les dignes héritières de son genre de prédilection, la grande musique symphonique telle qu’elle a atteint son apogée à la fin du XIXe siècle. C’est le début d’une longue et belle amitié qui n’a jamais connu de rupture. A partir de 2000, il se met à écrire des articles et des critiques de musique de film pour le site internet TraxZone, puis pour LeFantastique.net et Khimaira Magazine, tous deux spécialisés dans le fantastique, la fantasy et la science-fiction. En parallèle, il publie des articles dans la version papier de Khimaira. En 2006, il crée Horreurs et Merveilles, un blog puis un site consacré aux musiques des films de l’imaginaire. En 2010, suite à un bug irrémédiable d’Horreurs et Merveilles, dont il soupçonne secrètement les membres d’UnderScores d’être les instigateurs afin de l’inciter à rejoindre leur équipe, il accepte avec joie de contribuer au nouveau magazine de référence de la musique de film en langue française, afin de continuer à promouvoir sa passion.
Gregory Bouak