Thief (Craig Safan)

Cette vie derrière lui

Décryptages Express • Publié le 16/01/2017 par

THIEF (1981)Thief
Réalisateur : Michael Mann
Compositeur : Craig Safan
Séquence décryptée : Confrontation (1:57:30 – 2:01:25)
Éditeur : Perseverance Records

 

Un poncif critique aussi vieux que le monde consiste à voir dans les films liminaires des grands cinéastes les ostensibles prémices de l’œuvre à venir, comme si les intéressés, à l’heure de donner leurs tous premiers tours de manivelle, avaient déjà sous les yeux, tracées en immenses caractères au néon, les lignes fondatrices de leur carrière. Ce travers de la politique des auteurs a occasionné plus souvent qu’à son tour d’embarrassantes analyses. Mais lorsqu’il s’agit de s’attaquer à Michael Mann, la périlleuse grille de lecture est sauvée des griffes du hasard pour se transformer, par on ne sait quel enchantement, en science exacte. Car Thief, non content d’apporter la première pierre à l’un des plus colossaux édifices du cinéma américain moderne, a révélé au fil des ans qu’il possédait la stature d’une clef de voute. Plus qu’une ébauche, il prophétise presque tout l’univers du réalisateur, de la beauté sans pareille de ses déambulations nocturnes aux obsessions thématiques ressassées sans trêve. La séquence finale, à cet égard, a valeur de totem : en brûlant tous les ponts derrière lui sans leur faire l’aumône d’un regard, James Caan apporte la touche dernière au prototype du héros « mannien » qui ne peut qu’affronter seul son destin.

 

Les abîmes de mélancolie au fond desquels sombreront Heat, près de quinze ans plus tard, ne béent pourtant pas encore lors du climax de Thief, et la musique y est largement pour quelque chose. Les causes avancées au forfait de dernière minute de Tangerine Dream diffèrent, d’aucuns soutenant que les préparatifs d’un concert mobilisaient alors toute leur énergie, certains autres murmurant que leur sensibilité toute particulière, qui imprègne pourtant le film entier, ne trouva aucun point d’ancrage dans les exigences devenues soudain rock de Mann. On ne saura jamais de quelle manière le mythique groupe allemand aurait pu illustrer l’ultime règlement de comptes, s’il aurait prolongé le fascinant legato électronique du long prologue ou si Beach Scene, irrésistible ringardise au parfum so eighties, serait venu débiter à nouveau la blague. Craig Safan, quoi qu’il en soit, reprit le flambeau au pied levé. Au moyen d’une guitare électrique en ébullition, la revanche de Frank s’ébroue du pathétisme qui la guettait au tournant et cède à une exultation libératrice, digne d’un guitar hero se déhanchant et crachant du feu sous l’approbation rugissante de ses zélateurs.

 

James Caan dans Thief

 

On ne s’en étonnera pas. Que Michael Mann lui ait soufflé la référence d’un air insistant ou qu’il fut question d’un éclair d’inspiration personnel, Safan a choisi sans ambigüité de se mettre à la remorque de Pink Floyd. En 1979 avait jailli l’album The Wall, sidérante pépinière de tubes au nombre desquels l’instantanément culte Comfortably Numb. Et voilà l’ébouriffant solo de guitare qui ponctue celui-ci quittant la scène, son creuset naturel, pour surgir avec fracas au beau milieu d’une meurtrière fusillade de cinéma. On lui découvre bien entendu de nouvelles parures, sa cataracte de décibels accroissant leur intensité par-ci, les synthés tricotant des vrilles lancinantes par-là, comme pour ne pas faire table entièrement rase des expérimentations de Tangerine Dream. Surtout, les lyrics particulièrement désenchantés de Roger Waters éclatent en morceaux ! Frank, « agréablement engourdi » lui aussi, sous la coupe d’un parrain à la bonhomie venimeuse, croyait avoir trouvé le bonheur dans une cage dorée ; lui aussi doit finalement renoncer au rêve qu’il avait choyé sa vie durant. La différence tient à l’implacabilité méthodique avec laquelle il le réduit à néant, plutôt que d’attendre qu’on le lui arrache des mains.

 

Suprême chorégraphe de ce ballet de destruction, Frank fait mouche à chaque fois qu’il presse la détente et recharge son pétard au ralenti, empli de la froide assurance de celui qui se sait invulnérable parce qu’il ne lui reste plus rien à sacrifier. L’amertume, peut-être, le submergera ensuite. Mais pour le moment, seule compte la jouissance du massacre, qui se goûte jusqu’à la dernière cartouche brûlée. Les riffs volcaniques de Craig Safan, eux, continuent à faire bombance bien après que les porte-flingue aient tous mordu la poussière, et même après que le titre du film, habillé de bleu mode, soit venu gifler l’écran en guise de point final. Car, si surprenant que cela paraisse, c’est à une manière de happy end que l’on vient d’assister. Libéré de toutes les attaches, amoureuse, familiale, professionnelle, qui l’avaient petit à petit entravé, Frank a renoué avec sa nature profonde. Celle d’un solitaire, comme le disait déjà la traduction française de Thief. Un voleur, qui vit son « art » à la façon d’un sacerdoce élevé plus haut que tout. Quelle importance si, alors qu’il abandonne le lieu du carnage, les ténèbres semblent se précipiter pour l’engloutir ? Il n’y a qu’en leur sein qu’il peut être fidèle à lui-même.

 

Benjamin Josse

Benjamin Josse

Rédacteur
Les temps changent. A l'heure de la communication instantanée et du joug de la téléphonie mobile, on ne trouvera plus grand-monde pour s'étonner d'entendre quelque quidam dégingandé soliloquer à haute voix. Aussi incroyable que cela paraisse, il fut une époque où ces effusions publiques aimantaient moult moues désapprobatrices et sourcils orageusement froncés, à plus forte raison quand l'objet de tous ces regards courroucés fredonnait (mal) le thème de The 7th Voyage Of Sinbad et s'essayait (pour un déplorable résultat) à imiter les glouglous burlesques de La Soupe aux Choux. C'est ainsi que de fil cassé en aiguille tordue, le mal-aimé Benjamin trouva refuge dans le giron d'UnderScores, merveilleuse terre d'asile où, depuis lors, il se consacre à l'égoïste satisfaction des vices précités, et d'autres plus condamnables encore. Le moindre, assurément, n'étant pas de larder d'aiguilles trempées dans du curare une poupée grossièrement faite à l'effigie de Hans Zimmer, sa Némésis de toujours (« Si j'arrivais seulement à lui flanquer des cors aux pieds, je serais le plus heureux des hommes », confesse-t-il, l'oeil torve). Parce qu'il lui faut bien gagner sa croûte, ou plus exactement les quignons de pain moisis que le maître des lieux condescend à lui jeter pour tout salaire, il rédige de loin en loin d'étranges amphigouris dédiés à des scores d'exotique provenance. Ses collègues sont incrédules et les lecteurs baillent d'ennui, mais aux dernières nouvelles, il n'a pas l'intention de fermer boutique...
Benjamin Josse