Total Recall (Jerry Goldsmith)

Rêve de fer

Décryptages Express • Publié le 25/01/2016 par

TOTAL RECALL (1990)Total Recall
Réalisateur : Paul Verhoeven
Compositeur : Jerry Goldsmith
Séquence décryptée : The Mutant (1:19:08 – 1:22:01)
Éditeur : Quartet Records|

 

Plus de 25 ans après sa sortie, on ne s’est toujours pas résolu à trancher une bonne fois pour toutes : Total Recall conte-t-il réellement l’odyssée pleine de bruit et de fureur du providentiel sauveur de la planète rouge ? Ou bien n’est-il que le fantasme d’évasion d’un quidam blasé, qui ne se satisfait plus d’avoir Sharon Stone dans son lit ? Aussi peu glamour soit cette dernière option, elle parvient en règle générale à aimanter bon nombre de suffrages, et en premier lieu celui d’un Paul Verhoeven pour qui la schizophrénie galopante de son héros ne fait pas grand mystère. A ce clan de joyeux trouble-fête, il est permis d’ajouter Jerry Goldsmith en personne. Bien qu’à notre connaissance, le compositeur n’ait jamais abordé le sujet de vive voix, sa faramineuse partition donne régulièrement le sentiment de parler en son nom. Le plus clair du temps, à l’instar d’Arnold le magnifique, elle dynamite, disperse, ventile et éparpille par petits bouts, façon puzzle. Mais lors des rares moments où elle consent à lever le pied, le mystère scintillant de ses excroissances électroniques ne laisse pas d’instiller questions et doutes dans l’esprit du spectateur.

 

La fameuse séquence où Doug Quaid rencontre Kuato, le mutant hideusement poupin, est peut-être la clé de l’énigme. Tandis que la caméra du Hollandais violent, plus aérienne qu’elle ne l’a jamais été, s’insinue jusque dans les recoins secrets d’un vaste paysage mental, Goldsmith s’affaire à rendre palpable le vertige de cette plongée soudaine dans les tréfonds de l’âme. Les yeux cartésiens, ceux qui avaient pris d’emblée pour argent comptant les tonitruants apparats de blockbuster dont Total Recall est couvert, n’ont probablement pas cherché à voir là autre chose que la spectaculaire introspection d’un amnésique, fouillant sa mémoire à la recherche de la révélation suprême grâce à laquelle il triomphera. Mais d’autres, plutôt du genre à toujours couper les cheveux en quatre, ont pu trouver à ces cordes ensorcelantes, métissées d’incroyables accélérations synthétiques, un parfum d’onirisme trop entêtant pour être écarté d’une chiquenaude. Et si Quaid n’avait réussi qu’à s’abîmer dans un nouveau rêve ? Un songe imbriqué dans un autre songe, et peut-être un autre encore, comme de retorses poupées gigognes dont le malheureux s’évertuerait en vain à épuiser les combinaisons.

 

Examiné sous cet angle, même le crescendo de cuivres qui ponctue la scène voit ses exclamations triomphales sévèrement rabotées. Le dispositif extraterrestre apparaissant alors ne serait pas le point culminant d’une noble quête, mais l’emblème de la psychose où Quaid s’est enferré malgré lui ; et les bad guys, qui interrompent tous flingues dehors le lien psychique entre Kuato et lui, symboliseraient en réalité les tentatives désespérées de son subconscient pour le rapatrier dans le monde véritable. Figure messianique ou pauvre hère menacé de lobotomie, catapulte vers les étoiles ou périlleuse chimère… qu’importe après tout ! Quaid était allé déjà beaucoup trop loin pour ne pas mener à son terme, quel qu’il soit, cette frénétique course en avant. Et Jerry Goldsmith de suivre son exemple, avec une rage dévastatrice, un appétit orgiaque de feu et d’acier, qui font de Total Recall le bréviaire sans rival de ses multiples musiques d’action.

 

Benjamin Josse

Benjamin Josse

Rédacteur
Les temps changent. A l'heure de la communication instantanée et du joug de la téléphonie mobile, on ne trouvera plus grand-monde pour s'étonner d'entendre quelque quidam dégingandé soliloquer à haute voix. Aussi incroyable que cela paraisse, il fut une époque où ces effusions publiques aimantaient moult moues désapprobatrices et sourcils orageusement froncés, à plus forte raison quand l'objet de tous ces regards courroucés fredonnait (mal) le thème de The 7th Voyage Of Sinbad et s'essayait (pour un déplorable résultat) à imiter les glouglous burlesques de La Soupe aux Choux. C'est ainsi que de fil cassé en aiguille tordue, le mal-aimé Benjamin trouva refuge dans le giron d'UnderScores, merveilleuse terre d'asile où, depuis lors, il se consacre à l'égoïste satisfaction des vices précités, et d'autres plus condamnables encore. Le moindre, assurément, n'étant pas de larder d'aiguilles trempées dans du curare une poupée grossièrement faite à l'effigie de Hans Zimmer, sa Némésis de toujours (« Si j'arrivais seulement à lui flanquer des cors aux pieds, je serais le plus heureux des hommes », confesse-t-il, l'oeil torve). Parce qu'il lui faut bien gagner sa croûte, ou plus exactement les quignons de pain moisis que le maître des lieux condescend à lui jeter pour tout salaire, il rédige de loin en loin d'étranges amphigouris dédiés à des scores d'exotique provenance. Ses collègues sont incrédules et les lecteurs baillent d'ennui, mais aux dernières nouvelles, il n'a pas l'intention de fermer boutique...
Benjamin Josse