« John Williams’ Film Night » à Tanglewood

Une soirée d’été en compagnie du Maestro

Évènements • Publié le 29/10/2019 par et

Après avoir sillonné les collines boisées des Berkshires (Massachussetts), parsemées de maisons en bois blanc d’une élégance raffinée, serties de pelouses soignées sans la moindre clôture, presque toutes équipées de leur rocking-chair sous le porche souvent affublé de la fameuse bannière étoilée, et d’une boîte postale à levier comme on en voit dans les films, Bostonette (notre Buick ainsi baptisée pour l’occasion et louée à l’aéroport de Boston) tourne finalement une dernière fois à gauche, et nous voilà déposés aux portes de Tanglewood ! Nous remercions Bostonette et l’abandonnons sur l’herbe (tout en suivant les indications précises des dizaines de policiers et personnels qui transforment petit à petit les collines verdoyantes de ce lieu en immense aire de parking) en compagnie de centaines d’autres véhicules.

 

Nous suivons la foule colorée qui se rend d’un pas décidé vers les entrées. Des familles entières poussant des chariots à pique-nique se dirigent joyeusement sur place, et nous croisons, de temps à autre, un couple sur son 31 dont l’élégance tranche un peu avec la plupart des tenues portées, simples et décontractées. Après avoir gravi la colline et passé la porte d’entrée, le vrai espace d’écoute s’ouvre à nous : une salle sans murs (hormis pour la scène, il s’agirait presque d’un hangar avec une immense toiture !), où sont fixés des sièges à même la terre battue, est entourée par une pelouse parfaite sur laquelle les plus impatients se sont installés dès l’ouverture des portes à 17h30 pour un concert prévu à 20h. On appelle communément cet endroit le Shed. Bientôt, la pelouse se transforme en un immense patchwork de couvertures, de glacières et de poussettes à perte de vue. L’ambiance est bon enfant, typiquement américaine. Les hot-dogs se disputent au popcorn et le Coca-Cola coule à flots. Les gens se font la conversation sans se connaître, mais tous fébriles et impatients que la « magie » commence. Et la magie est bien là !

 

John Williams (gauche) et David Newman (droite)

 

L’orchestre à peine installé, une silhouette en veste blanche monte sur scène et un vacarme assourdissant retentit : « John! It’s John ! We love you John! » acclame la foule sans retenue pendant plusieurs minutes. Emu par l’accueil, John Williams, en parfait amphitryon de cette soirée musicale, est là pour nous souhaiter la bienvenue et, pendant une dizaine de minutes, il nous transporte chez lui, discutant de ses futur projets (Star Wars IX) et de sa longue carrière. Il nous fait part de son amour pour Tanglewood, de l’admiration qu’il avait pour son mentor Alfred Newman, et nous présente son fils, l’excellent compositeur et chef d’orchestre David Newman qui va nous émerveiller ce soir. Modestie, humour et élégance, le public est sous le charme !

 

Pour David Newman, il s’agit là d’un gros défi à relever. Imaginez ! Prendre la baguette dans cette ambiance, qui plus est observé par le maitre ! Et que dire de la pression qui pèse sur les épaules du Boston Pops ! Conscient de devoir faire baisser rapidement la tension et démarrer le programme prévu, ni une, ni deux, Newman lève les bras et donne le tempo. Un écran géant apparait. Le chef d’orchestre lance les premières mesures de Hooray For Hollywood de Richard Whiting, arrangé par John Williams. Un montage d’une multitude d’extraits de films des années 30 à nos jours répond avec malice et précision aux inflexions de l’orchestre et de la mélodie centrale. En quelques minutes, le public est conquis.

 

Rapidement, une suite orchestrale du plus bel effet de The Cowboys (Les Cowboys) provoque des frissons dans les travées du Shed. La couleur americana de cette suite cadre parfaitement avec les grands espaces de Tanglewood. Excellent choix ! Un autre montage fait son apparition au son d’une suite orchestrale pour Jane Eyre (composée des morceaux Reunion et To Thornfield) et du thème de Marion de Raiders Of The Lost Ark (Les Aventuriers de l’Arche Perdue), rassemblant, sous forme d’hommage, les plus grandes actrices de l’histoire d’Hollywood. Là encore, la magie opère entre l’immense classe de la musique de Williams et les visages des actrices dont la beauté, tour à tour ingénue et charnelle, ravit l’audience. Les applaudissements nourris du public en attestent.

 

Le Boston Pops vu de la scène

 

Puis, d’un coup, retentit l’un des plus célèbres logos du monde du cinéma, celui de la 20th Century Fox du légendaire Alfred Newman. Le fils dirige alors la musique du père comme s’il s’agissait d’un passage de témoin temporel. Le galvanisant How The West Was Won (La Conquête de l’Ouest) fait ici une entrée tonitruante. Quel plaisir d’entendre ce thème haut en couleur, porté par un orchestre visiblement enchanté. Enfin, avant que l’entracte permette une petite respiration pour l’orchestre, une suite symphonique de Carousel Waltz de Richard Rogers, tirée du film Carousel, clôt la première partie du concert (pour l’anecdote, Alfred Newman avait supervisé les orchestrations de la musique du film). Pour résumer, la première partie du concert était assez inattendue avec un programme très éclectique mais riche, et appuyé, par instants, par un montage vidéo absolument superbe.

 

L’entracte terminé, l’orchestre revient sur scène, cette fois, accompagné d’une chorale assez imposante. Toute la seconde partie du programme est consacrée à John Williams. Et David Newman lance les hostilités avec le thème de Galaxy’s Edge tirée du parc d’attraction de DisneyLand. Le thème est vif et alerte, et capture entièrement l’esprit Star Wars. Une fois de plus, c’est un coup de maître ! Après une salve d’applaudissement bien méritée, l’écran géant se baisse à nouveau, et l’orchestre joue les premières notes de la séquence d’ouverture d’E.T. The Extra-Terrestrial (E.T. L’Extra-Terrestre). Sur les images sans dialogues (ou presque), la musique tendue et mystérieuse de Williams subjugue. Dans le crépuscule tombant autour de nous, l’ambiance est magique. La musique s’éteint doucement. Les auditeurs/spectateurs applaudissent un peu timidement. Sans doute s’attendaient-ils à une toute autre démonstration. Mais l’expérience, surtout dans ce lieu, est ô combien intéressante !

 

John Williams et David Newman / John Williams

 

L’écran géant reste en place et le cor anglais énonce les quatre notes de l’introduction d’un thème que tous connaissent. Le montage visuel, superbe de précision, semble se calquer à la perfection, fait pour se marier avec la musique de Williams. Le Boston Pops nous offre alors une merveilleuse suite orchestrale tirée de Jurassic Park. Triomphe d’applaudissements ! Le chef enchaine alors avec sans doute le morceau le plus émouvant joué jusqu’ici, toujours sur la base d’un montage de premier ordre. Les chœurs se joignent à l’orchestre pour délivrer la puissance émotionnelle de rigueur dans une suite remarquable de Saving Private Ryan (Il Faut Sauver le Soldat Ryan). L’auditoire retient son souffle, la gorge serrée par l’émotion (un brin patriotique, avouons-le). Les dernières notes de Hymn To The Fallen retentissent. Quelques secondes de silence. Puis le public applaudit à tout rompre, manifestant son émotion. Moment magnifique. Nous sommes, nous aussi, cueillis par l’émotion de cette musique si subtile et pourtant si démonstrative. La chorale est désormais mise au premier plan, si l’on peut dire, avec le très entrainant Dry Your Tears Afrika de Amistad. Les têtes des spectateurs assis dodelinent lentement. On croirait voir une houle sur laquelle le bateau du retour va s’appuyer. David Newman salue la foule et prend le micro pour annoncer ce que tout le monde pressentait. John Williams arrive sur scène. Le public se lève instantanément. Applaudissements et bravos jaillissent des travées de la salle. La baguette de chef d’orchestre lui est transmise avec humilité par un David Newman qui a été plus qu’à la hauteur de l’évènement !

 

Et Williams lève les bras. Avec l’énergie d’un jeune homme de 20 ans, il lance l’orchestre sur la piste de Han Solo avec The Adventures Of Han du film Solo: A Star Wars Story. L’interprétation est vive, précise. Le public répondra par une autre salve d’applaudissements nourris. Puis c’est au tour de Luke And Leia, extrait de Return Of The Jedi (Le Retour du Jedi), de faire son entrée. Quelle finesse, quelle beauté. Et le public ne s’y trompe pas. Williams salue l’auditoire quelques secondes, fait un demi-tour sur lui-même, lève les bras et pan ! Les cuivres décomplexés entonnent les premières mesures du Main Title de Star Wars. Le public s’enflamme, puis s’assagit aussitôt pour laisser la musique s’exprimer. Tout le monde écoute quasi religieusement. Quelques enfants agitent les bras, tentant de singer le maestro en pleine action. Tonnerre d’applaudissement à la fin du morceau, public debout. John Williams, fringuant, salue le public, fait lever l’orchestre, exemplaire en tout point. Il quitte la scène. Le public et l’orchestre restent debout. Un indescriptible brouhaha fait de mains qui se tapent l’une l’autre, de pieds qui frappent le sol, de cris en tous genres, retentit pendant près d’une minute.

 

John Williams, John Williams et John Williams

 

John Williams revient, et la foule ne se retient plus. Elle est comme électrisée. Il remonte sur le podium. Tout le monde s’assoit vite, attendant fébrilement LE tube de Star Wars, la marche impériale. Mais Williams s’amuse avec nous et nous offre le merveilleux et spirituel Yoda’s Theme. A la fin du morceau, une nouvelle fois, le public se lève et applaudit à tout rompre. John Williams quitte une nouvelle fois la scène. Le public insiste. Personne ne peut croire que le concert va s’achever ainsi, ou même s’achever tout court tant le maestro parait dans une forme éblouissante malgré son âge plus que vénérable. Et il finit par revenir. L’orchestre est fin prêt. Williams lève les bras. Attend deux ou trois secondes. Puis les abat avec une soudaineté impressionnante. C’est la marche impériale ! Le public se manifeste tellement fort qu’il est presque impossible d’entendre les premières secondes. Heureusement, tout rentre rapidement dans l’ordre et on peut gouter à ce classique des classiques dans d’excellentes conditions. La dernière mesure du morceau à peine exécutée par l’orchestre, tout le public se lève dans un fracas ahurissant. Véritablement enivrés, les auditeurs semblent comblés de joie. Williams, ému, salue une dernière fois la foule. Conscients d’avoir assistés à un évènement hors du commun, les personnes venues voir la légende vivante repartent avec des sons plein la tête sous le ciel étoilé de Tanglewood. C’est comme si nous avions été invités à une soirée de gala. Avec cette impression que John Williams, notre hôte, nous a reçu chez lui. Car, Tanglewood, c’est sa maison depuis près de quarante ans, et chaque année, il en ouvre grand la porte. Merci Maestro.

 

Le Boston Pops à Tanglewood

Christophe Maniez

Christophe Maniez

Rédacteur
Alors à l'orée de l'adolescence, au début des années 80, le jeune Christophe découvre à la télévision, coup sur coup, deux chefs d'œuvre qui marqueront son esprit à jamais. Le premier, Rocky, fait naitre en lui la jubilation par les mélodies riches en émotion de Bill Conti, devenu maintenant un de ses compositeurs fétiches. Le second, Vertigo d'Alfred Hitchcock, le plonge dans la musique du géant Bernard Herrmann, par le biais d'une partition pleine de mystère et de romance. Puis c'est l'escalade : il est tellement absorbé par la puissance des plus belles pages de la musique de film qu'il en vient à étudier de plus près le solfège et la composition (en quasi autodidacte, d'où son niveau plutôt moyen). Durant les mois suivants, il découvre John Williams et son Return Of The Jedi au cinéma. Transporté par la musique, il devient rapidement fan de ce compositeur. Son cercle de connaissances s'élargit et il en vient, plus tard, à admirer James Horner (un autre de ses compositeurs préférés) et Franz Waxman, notamment. Et puis, en 1989, c'est la claque : alors que tout le monde s'éclate sur la Bat Dance de Prince, il n'a d'oreille que pour les notes du Batman de Danny Elfman (par ailleurs, un des premiers CDs qu'il achète). Depuis lors, son amour pour la musique du compositeur attitré de Tim Burton ne s'est jamais démenti. Aujourd'hui, Christophe erre dans les couloirs obscurs d'UnderScores où il peut disputer le bout de gras avec d'autres êtres atteints du même syndrome que lui. Et l'aventure continue...
Christophe Maniez