Ennio Morricone : bouquet final !

La tournée d'adieu du Maestro s'est achevée à Rome. Nous y étions !

Évènements • Publié le 02/07/2019 par

A Rome, l’atmosphère est tout autant électrique que pesante en ce samedi 15 juin. Une chaleur écrasante s’est abattue sur la capitale italienne durant toute la journée. Et c’est donc avec un peu de soulagement que la température descend doucement en ce début de soirée. Soulagement car celui que nous sommes venus voir, en masse, a déjà un âge fort respectable. Du haut de ses 90 ans passés, le géant Morricone vient terminer sa tournée d’adieu, entamée en 2018, dans son pays natal. Et on ne peut s’empêcher de penser qu’avec pareille chaleur, le compositeur pourrait annuler le concert prévu. Mais pour l’instant, aucune information en ce sens ne parvient à la foule venue s’agglutiner dans les gradins. C’est dans les splendides vestiges des thermes de Caracalla que le maestro italien vient débuter la dernière série de sept concerts qu’il donnera à Rome. Ce lieu chargé d’histoire antique, dont le nom est hérité de celui qui fut empereur romain vers 217 après J.C., va bientôt être le théâtre d’un concert qui s’annonce mémorable.

 

21h. Plus une place de libre. Le public attend fébrilement l’apparition de l’orchestre. Et le voici qui déboule sur scène, formé d’une chorale de plus de 70 chanteurs et chanteuses et d’une formation orchestrale non moins nombreuse, celle de l’Orchestra Roma Sinfonietta. Le premier violon donne le la. L’orchestre s’accorde, et Morricone entre par la droite de la scène, d’un pas encore bien assuré malgré son âge. Il salue deux ou trois membres de l’orchestre, puis se tourne vers le public en s’inclinant humblement. Bien entendu, le public est déjà conquis et rassuré de savoir que c’est bien le grand Ennio qui tiendra la baguette. Comme si nous assistions à une session d’enregistrement pour un film, et comme pour ménager les forces d’un homme hélas sans doute au crépuscule de sa vie, Morricone dirigera l’orchestre assis.

 

Ennio Morricone aux Thermes de Caracalla

 

Sur la gauche de la scène, un afficheur numérique fait fièrement apparaitre en lettres de feu un Historical Epic. Les premières notes de l’Opening Titles de The Untouchables (Les Incorruptibles) retentissent par le biais de la batterie, du piano et de l’harmonica. Dans cet endroit à l’acoustique remarquable, bien aidée par une prise de son précise et ample des divers microphones, l’effet est immédiatement saisissant. L’orchestre enchaine sur les morceaux La Tenda Rossa et Altri, Dopo Di Noi issus de La Tenda Rossa (Le Jugement des Morts), une entrée en matière à la fois surprenante et assez lyrique. Applaudissements nourris qui augurent qu’il y a de nombreux fans du maestro dans la foule et pas seulement des amateurs mélomanes venus goûter au charme d’une soirée dans un endroit à l’aura quelque peu magique. Morricone enchaine avec la beauté diaphane de Olmo e Alfredo et Romanzo, tirés du film 1900. Puis, c’est une suite issue du film de Pedro Almodovar Atame! (Attache-moi !) que Morricone nous présente où deux joueurs de bugle (un instrument de la famille des cuivres au son un peu plus rond que celui de la trompette et dont il est le cousin, pour ainsi dire) se répondent magnifiquement. Les jeux de Andrea Di Maio et Nello Salza sont sublimés, si cela était encore possible, par la direction d’orchestre toute en retenue du maestro.

 

Le lyrisme mélancolique de Ostinato Ricercare per un’Immagine vient ensuite envelopper le lieu tout autant que le public alors que la luminosité naturelle descend lentement et que des effets de lumières colorées entourent les ruines environnantes. Il s’agit ici d’un pur moment de grâce et d’émotion où les lieux s’accordent en pleine harmonie avec la musique qui apaise les âmes. On continue dans le registre romantique et pastoral avec le thème de Nostromo avant que le compositeur réveille les souvenirs du cinéma de son vieux comparse Sergio Leone dans une suite intitulée La Modernita del Mito nel Cinema di Sergio Leone. Ce mouvement débute par le fameux thème à l’harmonica de Once Upon A Time In The West (Il Était une fois dans l’Ouest) puis entrent en lice trois morceaux de The Good, The Bad, The Ugly (Le Bon, la Brute, le Truand) avec le sublimissime et cultissime Ecstasy Of Gold dont les admirables vocalises sont l’œuvre de Susanna Rigacci. Les chœurs et les cordes se déchainent en déchirant l’atmosphère paisible du lieu à grands coups de scansions cuivrées. Tonnerre d’applaudissements. L’orchestre s’est acquitté de la tâche avec grande dextérité tout en délivrant l’enivrant lyrisme d’une musique décidemment intemporelle. Morricone et les artistes sur scène ont gagné leur droit à un entr’acte.

 

Ennio Morricone aux Thermes de Caracalla

 

Avant de reprendre le déroulé du programme, une imposante chorale d’enfant interprètera, en guise de cadeau surprise envers le compositeur honoré ce soir, Il Gioco, œuvre chorale de concert qui utilise abondamment la technique du canon musical. Le compositeur, visiblement ému, remerciera chaleureusement le chef de chœur, Roberto Gabbiani. S’en suit la galvanisante ouverture de Last Stage Coach To Red Rock de The Hateful Eight où tout l’orchestre, dans un crescendo savamment dosé, donne la pleine capacité de son pouvoir évocateur. Second Oscar dans la carrière de Morricone (le premier lui avait été décerné pour l’ensemble de son œuvre), la musique porte à bout de bras le film de Tarantino.

 

Morricone entame un long programme intitulé Social Cinema qui débutera par l’incroyable interaction entre l’orchestre et les vocalises hautes en couleur de la chanteuse Dulce Pontes pour le film La Luz Prodigiosa. Les rythmes militaires de La Battaglia di Algeri (La Bataille d’Alger) se succèdent sur fond de piano, batterie, trombone bouché et de tout le reste de l’armée orchestrale. Puis, le clavecin numérique égrène les fameuses notes de Sacco e Vanzetti tandis que Dulce Pontes chante l’un des deux titres les plus célèbres du film (l’autre, Here’s To You, ayant été popularisé par Joan Baez, ne sera hélas pas interprété ce soir). C’est au tour du piano bastringue et de l’orchestration si originale de Indagine su un Cittadiino al di Sopra di Ogni Sospetto (Enquête sur un Citoyen au-dessus de Tout Soupçon) de faire leur entrée.

 

Les orchestrations étranges de La Classe Operaia va in Paradiso (La Classe Ouvrière va au Paradis) font tout de suite mouche tandis que la guitare introductive et la mélodie aux cuivres et bois de Sostiene Pereira (Pereira Prétend) ravissent par leur côté mélancolique assumé. La flute de pan annonce la sublime mélodie élégiaque de Casualties Of War (Outrages) pour cordes et chœurs. Puis, l’orgue et les percussions introductifs de Aboliçao issu du film Queimada permettent à la chorale féminine de répondre à la section masculine et de se rassembler dans un tutti remarquable.

 

Ennio Morricone aux Thermes de Caracalla

 

Nous approchons de la fin du programme (déjà !) et c’est l’occasion pour Morricone de nous servir trois morceaux de The Mission avec bien entendu l’inévitable Gabriel’s Oboe, le morceau Falls et le merveilleux On Earth As It Is In Heaven.

 

Les applaudissements du public, conquis, rompent avec frénésie le décor des thermes de Caracalla. L’audience tout entière se lève comme un seul homme pour honorer et chérir la musique d’un homme si modeste et pourtant tutoyant si souvent le génie. Il reviendra pour deux rappels afin d’offrir au public une nouvelle interprétation de The Ecstasy Of Gold, puis de La Luz Prodigiosa. Nous aurions pu avoir, tant le répertoire du maestro est riche et varié, d’autres choix qui ont un peu manqué au programme comme le thème de Jill de Once Upon A Time In The West ou encore le magnifique Chi Mai du professionnel. Le concert aurait pu durer jusqu’à l’aube (ce qui, vu le cadre, n’aurait pas manqué de charme) mais au bout de plus de deux heures de musique, Morricone devait sans doute être bien fatigué, et on peut le comprendre tant on souhaite à chacun de vivre aussi longtemps que lui dans une aussi bonne forme physique.

 

Ennio Morricone, si petit à l’entrée de la scène, derrière le gigantisme des ruines des thermes, est encore une fois sorti grandi. Et le public lui a transmis tout son amour pour sa musique. Pour son talent. Pour sa personne. Pour son âme si noble. Dans un cadre inoubliable. Il méritait bien cela. Bravo Maestro.

 

Ennio Morricone aux Thermes de Caracalla

 

Illustrations : © Cosmina Nedelcu / DR

Christophe Maniez

Christophe Maniez

Rédacteur
Alors à l'orée de l'adolescence, au début des années 80, le jeune Christophe découvre à la télévision, coup sur coup, deux chefs d'œuvre qui marqueront son esprit à jamais. Le premier, Rocky, fait naitre en lui la jubilation par les mélodies riches en émotion de Bill Conti, devenu maintenant un de ses compositeurs fétiches. Le second, Vertigo d'Alfred Hitchcock, le plonge dans la musique du géant Bernard Herrmann, par le biais d'une partition pleine de mystère et de romance. Puis c'est l'escalade : il est tellement absorbé par la puissance des plus belles pages de la musique de film qu'il en vient à étudier de plus près le solfège et la composition (en quasi autodidacte, d'où son niveau plutôt moyen). Durant les mois suivants, il découvre John Williams et son Return Of The Jedi au cinéma. Transporté par la musique, il devient rapidement fan de ce compositeur. Son cercle de connaissances s'élargit et il en vient, plus tard, à admirer James Horner (un autre de ses compositeurs préférés) et Franz Waxman, notamment. Et puis, en 1989, c'est la claque : alors que tout le monde s'éclate sur la Bat Dance de Prince, il n'a d'oreille que pour les notes du Batman de Danny Elfman (par ailleurs, un des premiers CDs qu'il achète). Depuis lors, son amour pour la musique du compositeur attitré de Tim Burton ne s'est jamais démenti. Aujourd'hui, Christophe erre dans les couloirs obscurs d'UnderScores où il peut disputer le bout de gras avec d'autres êtres atteints du même syndrome que lui. Et l'aventure continue...
Christophe Maniez

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