World Soundtrack Awards 2015

Cérémonie et concert de Patrick Doyle et Alan Silvestri

Évènements • Publié le 02/12/2015 par

Film Fest Gent, le festival de cinéma organisé tous les ans fin octobre à Gand (Belgique), proposait en 2015 sa 42ème édition. La section consacrée à la musique de film, les World Soundtrack Awards, fêtait quant à elle ses quinze ans d’existence cette année avec, pour invité d’honneur le souriant compositeur hollywoodien Alan Silvestri. L’occasion idéale pour organiser, le samedi 24 octobre, un concert en grande partie dédié à son travail, de Back To The Future (Retour vers le Futur, 1985) à The Walk (2015), sa plus récente collaboration avec le réalisateur Robert Zemeckis.

 

La nuit des World Soundtrack Awards est avant tout un show de remise de prix, et la production se plie à cet aspect. Écrans géants au dessus de la scène, effets de lumière et une salle, le Kuipke, qui dispose d’une capacité d’accueil relativement importante (3000 places assises). Ce n’est pas une salle de concert mais un vélodrome couvert : vous l’aurez compris, la qualité acoustique n’est donc pas sa qualité première. La plupart des spectateurs sont situés loin de l’orchestre, ce qui nécessite malheureusement d’amplifier le son avec d’énormes hauts-parleurs. La soirée était animée en anglais et en néerlandais par le présentateur de télévision flamand Thomas Vanderveken. Sur la scène, l’effectif imposant du Philharmonique de Bruxelles (Brussels Philharmonic) et du Choeur de la Radio Flamande (Flemish Radio Choir) était dirigé par l’énergique Dirk Brossé, fort d’une riche expérience de chef d’orchestre mondialement reconnu, et également de compositeur, avec 400 pièces musicales à son actif.

 

Depuis 2001, le festival de Gand a constitué une académie de professionnels de la musique pour l’image, afin que les prix soient décernés par les gens du métier. Les WSA représentent donc pour les compositeurs une reconnaissance de la part de leurs pairs. Les prix remis, au nombre de sept, donnaient aussi l’occasion d’entendre de nombreuses fois la fanfare signée Elmer Bernstein.

 

Les lauréats : John Paesano, Antonio Sanchez, Patrick Doyle, Peer Kleinschmidt et Paul Williams

 

Premier prix décerné, le Sabam Award For Best Young International Composer a pour but de révéler de nouveaux talents pour le métier. L’exercice est simple : les compétiteurs reçoivent le même extrait de film à illustrer musicalement, les travaux sont comparés et évalués par un jury mené par Dirk Brossé et Patrick Duynslaegher, le directeur artistique du festival. Cette année, c’est une séquence de The Third Man (Le Troisième Homme) de Carol Reed qui a été choisie. Une scène particulièrement excitante puisqu’elle révèle au héros Holly Morton (Joseph Cotten) que son ami Harry Lime (Orson Welles) est toujours en vie… et qu’il le suit dans les rues de Vienne. Ce ne sont pas moins de 61 personnes de moins de 36 ans qui se sont lancées dans ce challenge, remplaçant la musique originale d’Anton Karas par leurs propres compositions. Les trois finalistes ont vu leurs travaux interprétés par l’orchestre en synchronisation avec les images du film diffusées sur grand écran : le letton Roman Falkenstein, le canadien Maxime Hervé et l’allemand Peer Kleinschmidt. C’est ce dernier qui a remporté le prix de 2 500 euros grâce à une composition très intense.

 

Trois prix supplémentaires ont été décernés ensuite : le prix du public, remporté par John Paesano pour sa musique sur le film Maze Runner: The Scorch Trials, le prix de la meilleure chanson originale, décerné aux compositeurs Paul Williams et Gustavo Santaolalla pour The Apology Song tiré du film d’animation The Book Of Life (Paul Williams a chaudement salué son collègue argentin, qui a tenu à participer via un message vidéo) et le prix de la découverte de l’année, remporté par le jazzman Antonio Sanchez pour Birdman. Le batteur s’est fendu de nombreux remerciements et en a profité pour lancer une petite pique envers le jury des Oscars.

 

Puis le concert commence enfin avec trois pièces signées Daniel Pemberton. La première a vu deux guitaristes prendre place aux côtés de l’orchestre pour proposer The Hunter, tiré du film The Counselor : un thème aride et triste qui a permis une mise en bouche en douceur mais tendue, parfaite pour instaurer l’attente dans la salle. Hanne Roos (soprano) et Piet Vansichen (basse) ont ensuite pris la place des guitaristes pour entonner une version arrangée de The Circus Of Machines issu de Steve Jobs, regroupant Overture et Allegro, en profitant pour muscler la part de l’orchestre sur ce morceau. Entêtante et ludique, cette étonnante pièce opératique aurait gagné à être entendue sans amplification, dans une salle conçue pour ce type de musique. La voix d’Hanne Roos a continué à résonner (accompagnée par l’ensemble des chœurs) durant Florence Cathcart / Chorus de Susticatio de The Awakening, premier long-métrage de Pemberton. Une interprétation envoûtante pour cette puissante et poétique partition remarquée en son temps par Ridley Scott.

 

Dirl Brossé et le Brussels Philharmonic

 

Suite de la remise de prix avec la meilleure partition originale de l’année (en compétition avec Hans Zimmer et Alexandre Desplat tout de même) qui a vu Antonio Sanchez remonter sur scène, s’étonnant que les plus chaleureuses accolades proviennent des « pros » de la musique de film alors que ce n’est pas son domaine de prédilection. Le titre de compositeur de l’année a lui été remporté par Michael Giacchino, qui a connu une belle année avec quatre partitions remarquées pour Jupiter Ascending, Tomorrowland, Inside Out et Jurassic World (les autres nominés étaient Bruno Coulais, Alexandre Desplat, Johann Johannsson et Hans Zimmer). Le partenaire de J.J. Abrams n’a pu être présent, mais a salué le public via une vidéo captée à l’occasion de sa venue à Paris pour le ciné-concert de Ratatouille. Le dernier prix décerné constituait également l’occasion de reprendre le concert : le jovial écossais Patrick Doyle a ainsi reçu un Lifetime Achivement Award récompensant l’ensemble de la carrière du musicien attitré de Kenneth Brannagh.

 

On ne peut imaginer plus majestueux et grandiose pour célébrer ce prix que la partition qui le révéla au public cinéphile : Non Nobis, Domine de Henry V, hymne religieux et chevaleresque lancé avec conviction par le ténor Thomas Blondelle, suivi par les chœurs et l’orchestre. Une interprétation grisante malgré un très léger décalage (peut-être dû à l’amplification plutôt qu’à l’interprétation ?) entre les chœurs et l’orchestre lorsque ce dernier intervient dans l’hymne. Mais le mieux est à venir… Le clou de la section dédiée aux travaux de Doyle est présenté en synchronisation sur les images de Brian De Palma pour Carlito’s Way avec Grand Central, jeu du chat et de la souris mortel dans le dédale des rames et couloirs du métro new-yorkais. Dirk Brossé dirige un orchestre sur le fil, précis, fluide et puissant. Ainsi associée aux images, la musique est haletante, captivante, électrisante même, sa puissance décuplée par rapport à sa version filmique qui paraît désormais bien timide. Les neuf minutes, à l’intensité constante, montante et descendante, filent à toute vitesse. On retient son souffle… Lorsque la séquence s’arrête, on entend les soupirs relâchant la tension et l’on remarque les sourires des auditeurs. La salle jubile ! Après le suspense, place à l’amour et la féerie : s’enchaînent deux pièces de Cinderella, l’innocent et flamboyant La Valse de l’Amour et l’effréné Pumpkin Pursuit, également synchronisées avec les images. On sent l’orchestre en verve ! L’énergie déborde et l’on en vient à regretter que ce concert de Doyle soit si court…

 

Back To The Future

 

La dernière partie du concert cloue le public sur place avec toute la force de l’orchestre et des chœurs interprétant la Suite de The Polar Express. Malgré l’ampleur écrasante et des parties les plus mouvementées, les musiciens font un sans faute : l’esprit et l’énergie traversent les pupitres tour à tour, avec une belle prestation des flûtes et des bois. Le final vocal donne même la chair de poule. Quel regret que cette partition ne soit pas mieux représentée sur la bande originale ! Le cœur du public, réchauffé par cette musique chaleureuse traduisant l’excitation et le bonheur des fêtes de Noël, est prêt à accueillir la Suite de Forrest Gump. Simple et sensible, les notes sonnent comme des mots d’amour, doux, envers les êtres chers, dont nous affectionnons le souvenir. La performance au piano et aux vents est touchante. L’ajout inattendu d’une trompette solo (arrangement qu’on ne trouve pas sur l’enregistrement disponible chez Silva Screen) accompagne les chœurs pour le thème lié au personnage de Jenny, une élégie simple et sincère qui n’aura pas manqué de faire monter les larmes aux yeux de certains spectateurs (votre serviteur plaide coupable). Le thème triomphal résonne avec puissance avant de laisser le piano égréner de doux babillements caressés par une note finale aux cordes en pizzicato.

 

Pour se remettre de ces émotions fortes, nous quittons l’univers de Zemeckis pour passer au Main Title de Mousehunt, une partition espiègle en diable, l’une des plus réjouissantes musiques de comédie de son auteur. L’exécution est exemplaire, dynamique, précise mais aussi… bien trop brève ! Le morceau interprété n’aura duré que deux minutes (la Suite enregistrée sur album dure plus de cinq minutes), et la récréation aura été réjouissante mais de courte durée : pas d’accordéon ni de final endiablé. Suit l’hispanisant Main Theme du western de Sam Raimi, The Quick And The Dead. Les cloches funestes font suite aux castagnettes galopantes et la trompette héroïque laisse sa place à des cordes dramatiques et ténébreuses. Il serait intéressant d’entendre un jour les autres musiques de western de Silvestri adaptées pour le concert, notamment le très morriconien The Mexican… Mais nous n’en sommes pas si loin car la Suite de Back To The Future reprend dans sa première moitié la musique du troisième film, dont l’action se déroule au Far West. Si l’orchestre est de nouveau exemplaire, tenu par une direction précise et énergique, la construction du morceau en lui-même est un peu déroutante, avec le troisième chapitre précédent des éléments du premier. Le montage vidéo n’aide pas, exposant des images du premier volet uniquement. Les extraits vidéo diffusés tout au long du concert étaient d’ailleurs un peu gênants car ne suivant que rarement le discours musical. Et difficile de ne pas y prêter attention, étant donné la distance qui sépare l’orchestre du public et la taille énorme de l’écran.

 

Alan Silvestri et le Brussels Philharmonic

 

Pour le morceau suivant, c’est le compositeur lui-même qui est invité à prendre la baguette après quelques mots échangés avec le présentateur. Pour évoquer l’importance qu’a eu pour lui Back To The Future, Silvestri évoque le fait qu’il l’a composé à 35 ans et que, trente ans après, grâce à ce film, il n’en a réellement que 45. Après quelques mots d’esprits et comparant ses films avec Robert Zemeckis comme des rendez-vous amoureux qui se passent bien et en appellent d’autres, Dirk Brossé cède sa place à un Silvestri visiblement rongé par le trac pour diriger, en première mondiale, la Suite tirée du dernier né de la famille Zemeckis/Silvestri, The Walk. L’arrangement entièrement acoustique (pour le piano et les chœurs notamment) aide énormément cette récente partition à se faire plus directe et à mieux affirmer ses contours mélodiques. La construction est fluide, cohérente, tout en reflétant la variété de la partition originale. La dernière séquence de la suite, pour piano, chœurs et cordes, est particulièrement réussie, avec une conclusion magnifique des vents et des cordes soutenant le piano. Une réussite qui parvient à révéler la qualité de ce travail plus encore que ne le fait la bande originale. C’est avec une petite pointe de regret qu’on constate son absence sur la compilation (la Suite de Cosmos y est cependant, une consolation des plus satisfaisantes).

 

La fin de la soirée approche et, surprise, c’est le registre du fantastique, de l’action et de l’aventure qui a été choisi pour conclure le programme. La salle tremble sous le vrombissement des timbales… Une trompette solo entonne une sonnerie martiale funèbre : c’est le End Title de Predator. Un excellent choix, un peu osé. Le piano menaçant et les percussions arrangées pour le concert, très éloignés des synthétiseurs originels, sont jouissifs. Les musiciens expriment avec conviction toute l’excitation de la chasse et l’effroi de la proie. Son équivalent enregistré pour Silva Screen n’arbore pas la même puissance. Pour terminer en feu d’artifice flamboyant, rien de tel que l’exotique et percussive Suite adaptée de The Mummy Returns. Les thèmes y épousent au plus près des clichés musicaux éculés sur l’Égypte ancienne mais n’en sont pas moins revigorants : on y trouve toute l’excitation juvénile d’une aventure imaginaire et mouvementée. Les chœurs incantatoires nous ensorcellent et le thème de la malédiction amoureuse d’Imothep est interprété avec intensité par le premier violon, Henry Raudales. Le trépidant final héroïque, éprouvant pour les musiciens, trahit une légère fatigue avec quelques maladresses, chez les cuivres notamment. Mais c’est avant tout la sonorisation qui provoque par moment un sentiment de chevauchement des pupitres. Dans une vraie salle de concert, avec un orchestre de cette qualité, le plaisir aurait certainement été décuplé.

 

Une soirée décidément forte en émotions. Toutefois… la frustration pointe dans nos esprits de béophiles insatiables. Pourquoi une sélection si drastique pour faire honneur à la carrière riche et flamboyante de Patrick Doyle ? Comment explorer de manière satisfaisante l’œuvre aussi haute en couleurs d’un pilier de la musique de film hollywoodienne comme Silvestri ? Où étaient les grandioses The Abyss, Judge Dredd, Contact, Beowulf ? Qui sait, les concerts de musiques se multipliant en Europe, peut-être que nos exigences un peu folles pourraient un jour être satisfaites. Rien de tel que la musique de film pour nous aider à rêver !

 

Alan Silvestri et le Brussels Philharmonic

Milio Latimier

Milio Latimier

Rédacteur
Enfant dans les années 1980, l'infection se manifeste par le fredonnement incessant de musiques de films en jouant avec ses G.I.Joe. Plus tard, les symptômes s'aggravent avec le magnétophone collé à la télévision pour enregistrer des béos et les écouter le soir en cachette. Le diagnostic est définitif en 1991 avec prescription à Noël de disques Spielberg/Williams et Star Wars. Se shoote toujours principalement au cocktail « Poledouris, Silvestri, Kamen, Elfman » entre deux cures de Williams ou Goldsmith. Dernières rechutes dues à des excès de Beltrami et de Giacchino.
Milio Latimier
  • The Vikings