Piranha 3D (Michael Wandmacher)

La pêche au gros

Disques • Publié le 20/10/2010 par

Piranha 3DPIRANHA 3D (2010)
PIRANHA 3D
Compositeur :
Michael Wandmacher
Durée : 58:08 | 26 pistes
Éditeur : Lakeshore Records

 

2.5 Stars

Depuis ses débuts, on a pu constater qu’Alexandre Aja ne s’était jamais attaché plusieurs fois à un même compositeur. Après Brian May, François-Eudes Chanfrault et Tomandandy, tous trois spécialisés dans la musique expérimentale et électronique et dans les séries B, il a fait appel à un musicien plus classique et mainstream pour Mirrors : l’excellent Javier Navarrete. Pour Piranha, il s’adjoint les services d’un spécialiste du genre en la personne de Michael Wandmacher, qui vient déjà de signer un autre remake horrifique en 3D, My Bloody Valentine (Meurtres à la St-Valentin). Outre des scores d’action pétaradants tels The Punisher : War Zone, le bonhomme a également travaillé sur le slasher Cry Wolf et sur le remake de The Stepfather (Le Beau-Père), dont il a signé le score additionnel aux côtés de Charlie Clouser. Autant dire qu’il en connaît un rayon en matière d’angoisse.

 

Sans complexe, Wandmacher réemploie alors la formule qui lui a réussi sur My Bloody Valentine : un gros orchestre pour un score construit en grande partie sur les cordes et les cuivres, saturé de sonorités électroniques vrillant les oreilles. Un peu sous-mixée dans le film, la musique, ajoutée aux autres effets sonores, crée évidemment la tension nécessaire, mais c’est vraiment sur l’album qu’elle donne sa pleine mesure. Dès la séquence de pré-générique, elle explose avec une violence et une agressivité dignes du film d’horreur le plus terrifiant qui soit. L’humour grinçant contenu dans le titre du morceau – Whirlpool est en effet une marque d’électroménager et pourrait aussi bien désigner la manière dont les piranhas « nettoient » leurs victimes que le tourbillon qui entraîne la barque du malheureux Richard Dreyfuss vers les profondeurs – est illustré littéralement par un déluge de violons crissants qui s’enfle rapidement en un furieux crescendo tourbillonnant jusqu’au vertige.

 

Du sein de cette tonitruante orgie musicale se détache la petite phrase associée aux poissons tueurs, suite de notes interprétées par les cordes puis remixées par ordinateur pour mieux les tordre et les faire gémir : très efficace, ce motif annonce à chacune de ses apparitions l’arrivée imminente des monstres et contient tout ce qu’il faut de malveillance et de sadisme latent. Pour ne pas être accusé de livrer un score entièrement athématique, ce qui est hélas souvent le cas dans les films d’horreur, Wandmacher propose dans Piranha un second thème pour les poissons tueurs fait de cisaillements de cordes et de rythmiques électroniques, très scandé et presque entraînant comme la base d’une chanson. Ce thème sera d’ailleurs repris dans le End Titles sous une forme ouvertement rock et branchie, euh… branchée, interprété par des guitares électriques et une batterie. Tout l’esprit du film est là : à la fois horrifique et parodique, sérieux lorsqu’il s’agit de « charcutage » mais en même temps complètement fun et délirant.

 

Piranha 3D

 

La suite de l’album, qui dure quand même presque une heure, est réservée à un public averti. Comme on pouvait s’y attendre, elle réserve son lot de scènes d’attaques toutes plus acharnées les unes que les autres : ennemis des hurlements de cuivres à faire sauter les tympans et des couinements de cordes à donner la migraine, le score de Piranha n’est pas pour vous ! Dans Pack Attack, dans les deux parties de Marina Attack ou encore dans Army Of Teeth, ainsi que dans d’autres pistes dont la liste serait trop longue à établir, l’ensemble est mené à un train d’enfer, parfaitement adapté à la sauvagerie des créatures et à la fuite éperdue de leurs victimes : lacérations de cordes très graves, sonorités synthétiques dissonantes évoquant très bien le déchirement associé aux mâchoires des monstres, rythme trépidant, marches très cadencées soutenues par des percussions tranchantes, tout est traité comme dans une musique de slasher traditionnelle, où l’avancée implacable du tueur serait remplacée par celle des piranhas. Dans ses moments les plus extrêmes (Massacred), la musique adopte des accents quasiment apocalyptiques et rappelle beaucoup les délires symphoniques de Brian Tyler (Darkness Falls [Nuits de Terreur], Alien Vs. Predator : Requiem), en un peu moins puissant et mémorable cependant.

 

Face à ce déchaînement de rage, on peut trouver quelques fragiles minutes de repos ici et là, consacrées aux personnages principaux qui lézardent au soleil sur un bateau de plaisance et à la romance naissante entre les deux héros. Fondés sur la guitare électrique (parfois froide et dépressive comme dans Crash d’Howard Shore) et sur des sonorités synthétiques planantes, ces morceaux font appel à la tonalité rock et branchée, adaptée au public jeune, que le compositeur a voulu conférer à son score, par opposition aux scènes symphoniques et / ou expérimentales. Parfois étonnamment lyriques (Sunbathers et sa voix féminine éthérée, Breathe et son piano cristallin), ces courtes pièces permettent de respirer un peu avant la reprise des hostilités mais elles n’en sont pas moins lourdes d’inquiétude larvée et s’achèvent fréquemment sur le retour de l’un des deux motifs associés aux piranhas. Quant aux scènes d’exploration de la caverne préhistorique ou d’enquête sur la cause des massacres, elles oscillent souvent du mystère à l’épouvante, emplies de sonorités glauques et dérangeantes radicalement ennemies de l’harmonie ou de violons suintants et pervers directement hérités de Psycho (Psychose). La fin choisit d’ailleurs son camp sans ambiguïté, laissant attendre un prochain retour des poissons tueurs.

 

Le score de Piranha tient donc toutes ses promesses en matière de sueurs froides et de sursauts glaçants, respectant à la lettre tous les codes du genre et y ajoutant une touche contemporaine conforme à l’évolution du public depuis la sortie du film d’origine en 1978, dont la musique signée Pino Donaggio était forcément plus « classique ». Cela dit, un peu d’inattendu n’aurait pas été désagréable et l’on constate que d’un film à l’autre, Michael Wandmacher, cloisonné dans le domaine horrifique, a tendance à réemployer systématiquement les mêmes formules. Son style, déjà peu identifiable, n’y gagne certainement pas en personnalité et en originalité. Les fans de musiques de slashers y trouveront leur compte mais les autres, déjà fatigués par les excès de My Bloody Valentine, ne s’y arrêteront guère.

 

Piranha 3D

Gregory Bouak

Gregory Bouak

Contributeur (2010-2012)
Toujours un peu décalé, Grégory écoute de la musique classique à l’âge où les autres écoutent du rock, de la variété, ou rien, ce qui fait qu’à quinze ans, il pense avoir fait le tour de la question et se retrouve tout démuni. Il aime aussi depuis longtemps le cinéma et surtout les Star Wars, les Batman, les James Bond, dont il goûte les musiques avant tout parce qu’elles lui rappellent les films. Un jour, en voyant Stargate, il découvre que les musiques de films peuvent être d’une grande richesse et s’apprécier pour elles-mêmes en écoute isolée, se présentant comme les dignes héritières de son genre de prédilection, la grande musique symphonique telle qu’elle a atteint son apogée à la fin du XIXe siècle. C’est le début d’une longue et belle amitié qui n’a jamais connu de rupture. A partir de 2000, il se met à écrire des articles et des critiques de musique de film pour le site internet TraxZone, puis pour LeFantastique.net et Khimaira Magazine, tous deux spécialisés dans le fantastique, la fantasy et la science-fiction. En parallèle, il publie des articles dans la version papier de Khimaira. En 2006, il crée Horreurs et Merveilles, un blog puis un site consacré aux musiques des films de l’imaginaire. En 2010, suite à un bug irrémédiable d’Horreurs et Merveilles, dont il soupçonne secrètement les membres d’UnderScores d’être les instigateurs afin de l’inciter à rejoindre leur équipe, il accepte avec joie de contribuer au nouveau magazine de référence de la musique de film en langue française, afin de continuer à promouvoir sa passion.
Gregory Bouak