Alex North (1910-1991)

De la scène au 7ème Art, une carrière nommée passion

Portraits • Publié le 17/07/2020 par

Rares sont les compositeurs qui, dès leur tout premier long métrage au cinéma, jettent un véritable pavé dans la mare : avec A Streetcar Named Desire (Un Tramway Nommé Désir), Alex North est incontestablement de ceux-là. Mais toute incontournable que soit cette partition-phare dans l’histoire et l’évolution de la musique de film hollywoodienne, elle ne saurait éclipser une carrière et une œuvre à la fois singulières et foisonnantes.

 

1910 est l’année officiellement reconnue, mais une erreur administrative pourrait en fait l’avoir rajeuni : Isadore (Alexis ou Alex) Soifer serait en fait né le 4 décembre 1909 à Chester, Pennsylvanie. Il est avec Jerome (Joe puis Joseph), Abraham (Abe) et Harry, l’un des fils de Jesse et Baila (Bessie) Soifer, immigrés juifs d’origine russe ayant quitté les terres du Tsar au tout début du XXème siècle. L’enfant n’a donc que six ans lorsque son père décède brutalement d’une crise d’appendicite sur la table d’opération, à l’âge de trente ans : effrayé, traumatisé, le jeune Alex refuse catégoriquement d’assister à l’enterrement et fuira dès lors toutes funérailles familiales. Alors que sa mère, jusqu’ici épicière, a entretemps décidé d’ouvrir une pension de famille, il reçoit à partir de 1917 ses premières leçons de piano de son frère Joe. Deux ans plus tard, il étudie auprès du professeur le plus réputé de la ville, William Hatton Green, et fait la connaissance d’un autre jeune musicien également né Chester et avec lequel il se lie immédiatement d’amitié : Samuel Barber est alors âgé de neuf ans. Tout en suivant le cursus scolaire de la Chester High School (de laquelle il sort diplômé en 1927), Alex Soifer rejoint en 1922 la Henry Street Settlement Music School de Philadelphie où, pendant quatre ans, il étudie la théorie et le chant. Mais c’est vers une carrière de pianiste soliste qu’il s’oriente alors avant tout : il suit pour cela une master class de Leopold Godowsky et devient très vite l’élève personnel du pianiste George Boyle, également professeur pour Samuel Barber et pour George Antheil l’année précédente.

 

Alex North

 

En 1924, Alex Soifer découvre assidûment le jazz américain au Steel Pier, une fameuse salle d’Atlantic City (devenue aujourd’hui un parc de loisirs) où il se rend le plus souvent possible applaudir des artistes tels que Coon Sanders, Ted Weems ou Paul Whiteman. Alors qu’il multipliait jusqu’ici les petits boulots pour subvenir à ses besoins, il décide de financer ses études musicales en devenant opérateur télégraphique.  Après une courte formation, il est engagé à la Western Union. Il entre au Curtis Institute de Philadelphie en 1928, puis rejoint finalement New York un an plus tard, intégrant la prestigieuse Julliard School sous les recommandations de George Boyle, qui y tient une classe. Il y perfectionne sa technique pianistique et étudie la théorie musicale et la composition avec Bernard Wagenaar. Obtenant son diplôme le 6 février 1932, il décide d’abandonner la perspective d’une carrière de pianiste professionnel et choisit à la place celle de compositeur. C’est à ce titre en tout cas qu’il rejoint bientôt la compagnie tenue par la célèbre Martha Graham, chorégraphe aujourd’hui reconnue comme l’une des fondatrices de la danse contemporaine. Le rythme de vie d’Alex Soifer s’accélère considérablement et se révèle même vite éreintant, partagé entre son travail (essentiellement de nuit) à la Western Union, dont il a rejoint l’une des agences new-yorkaises, l’écriture de ses différentes musiques de scène ainsi que les répétitions de la troupe. Il travaille particulièrement auprès d’une jeune danseuse du nom d’Anna Sokolow : la création de The Anti-War Trilogy (ou Anti-War Cycle), le 29 août 1933, inaugure une longue collaboration professionnelle entre eux, en même temps que le début de leur vie maritale.

 

L’année suivante, Alex Soifer effectue un important voyage en Union Soviétique : grand admirateur de Sergei Prokofiev, il espère avant tout y suivre des études musicales subventionnées, mais c’est en réalité en qualité d’opérateur télégraphique qu’il a fait sa demande auprès de l’Agence Soviétique de New York, procédure appuyée par son frère Joseph qui est alors membre de l’International Labor Defense, une organisation associée au Parti Communiste américain. En raison de sa faible qualification, il est tout prêt d’être renvoyé aux Etats-Unis quelques semaines seulement après son arrivée sur place lorsque le pianiste (et ami) Grisha Schneerson lui ouvre in extremis les portes du Conservatoire de Moscou. Après audition, il y est admis pour étudier la composition avec Anton Weprik et Victor Bielyi. Dès le 29 juin 1934, alors qu’Anna l’a rejoint pour quelques temps, il reçoit déjà des commissions de l’Union des Compositeurs Soviétiques et devient de fait le premier (et seul) compositeur américain membre de cette institution. Il est par ailleurs nommé en tant que directeur musical du Théâtre d’Etat letton puis d’un groupe d’exilés allemands connu sous le nom de Kolonne Links. Si son expérience russe lui apparaît particulièrement bénéfique, la nostalgie le pousse néanmoins à rentrer aux USA à la fin 1935. Il se met alors à composer abondamment pour des danseurs et chorégraphes tels que Martha Graham, Hanya Holm, Agnès De Mille, Marthe Krueger, Doris Humphrey et bien entendu Anna, et commence même à enseigner régulièrement dans ce domaine. Il choisit également cette année-là de changer définitivement de patronyme afin de lancer sa carrière musicale : il opte pour le nom de North, un pseudonyme que son frère Joseph utilise déjà depuis qu’il est devenu journaliste pour un hebdomadaire clairement orienté à gauche et qu’il a co-fondé, le New Masses de New York.

  Alex North (à gauche)

 

Bénéficiant d’une subvention pour participer à un atelier de travail baptisé Arts In The Theater, Alex North compose en 1936 sa première partition pour une pièce de théâtre, Dog Beneath The Skin, qui finalement ne sera jamais montée. Alors que nombre de ses danses sont régulièrement présentées au Kaufman Auditorium, il signe en plus ses premières musiques pour des documentaires (China Strikes Back) ainsi que ses premières œuvres de musique de chambre. Il travaille jusqu’en 1937 avec Aaron Copland, lequel comptera plus tard North (aux côtés de Bernard Herrmann, Leonard Rosenman et Gail Kubik) parmi les compositeurs qu’il estime le plus à Hollywood. D’autre part, Alex et Anna voyagent beaucoup : c’est ainsi qu’ils font tous deux la connaissance de Leonard Bernstein, venu admirer la danseuse lors de l’un de ses récitals à Boston. Le 14 novembre 1937, le rêve commun du couple est exaucé lorsqu’ils font, ensemble, leurs grands débuts à Broadway, au Guild Theater, avec deux œuvres intitulées Opening Dance et Slaughter Of The Innocents (cette dernière inspirée de l’un des documentaires sur lesquels Alex vient de travailler, Heart Of Spain). Accompagnés d’Aaron Copland, ils y retrouvent Leonard Bernstein, présent à leur invitation : pour la petite histoire, de cette soirée daterait l’amitié entre Copland et Bernstein. En 1938, Alex North reprend des études à la New School for Social Research auprès d’Ernst Toch, qui sera ainsi son professeur pendant deux ans. Il rejoint aussi le Federal Theater Project qui lui permet de continuer à écrire de nombreuses musiques de scène. Alors qu’il poursuit toujours son travail pour des documentaires, il signe notamment la partition de People Of The Cumberland et croise de fait brièvement la route de son réalisateur, un homme de 29 ans du nom d’Elia Kazan.

 

En avril de l’année suivante, à l’invitation du peintre d’origine guatémaltèque Carlos Mérida, alors directeur du département danse attaché au ministère de la culture du gouvernement mexicain, Anna se rend à Mexico avec sa propre troupe (elle a quitté celle de Martha Graham fin 1937). Alex est du voyage en tant que directeur musical et dirige ainsi les vingt-six représentations prévues. Il tombe surtout très vite amoureux du folklore mexicain qu’il étudie assidûment. Il rencontre en particulier le compositeur Silvestre Revueltas dont il suit quelques cours et avec lequel il lie instantanément une solide amitié qui sera malheureusement de courte durée (Revueltas mourra prématurément un an plus tard). Du reste, c’est seul qu’Alex North revient aux Etats-Unis, séparé d’Anna avec laquelle il n’aura jamais été officiellement marié. Ils continueront néanmoins à collaborer activement jusqu’en 1942 puis occasionnellement par la suite. En 1940, prenant part à une revue musicale (‘Tis Of Thee) dans un camp de vacances, Alex remarque parmi la trentaine d’acteurs, chanteurs et danseurs une jeune comédienne appelée Sherle Hartt qui deviendra la première Madame North en décembre 1941. Tout en continuant à écrire pour des chorégraphies (The Golden Fleece pour Hanya Holm, Prelude, Will-O’-Wisp et Trineke pour Marthe Krueger, Clay Ritual pour Truda Kaschmann) et des revues (dont une comédie musicale pour enfants intitulée The Hither And Thither Of Danny Dither, qui ne sera montée qu’en 1943), il collabore avec le poète Alfred Kreymberg pour écrire des chants patriotiques dont certains (There’s A Nation, The Ballad Of Valley Forge) seront très populaires pendant les années de guerre. Le 11 novembre 1941 voit également la première de sa Rhapsodie pour Piano et Orchestre qu’il avait commencé à écrire deux ans auparavant à Mexico.

 

Alex North et Henry Brant, qui sera son orchestratuer pendant 4 décennies

 

Désormais installé à Riverside Drive, les jeunes mariés fêtent la naissance de leur premier fils, Steven, en 1942. Immédiatement après, Alex est envoyé dans l’armée où il devient le directeur musical du chœur du 23ème régiment. Si, d’une manière générale, il compose relativement peu pendant ses années de mobilisation, il trouve tout de même le temps de s’atteler à deux nouvelles comédies musicales pour enfants, Yank et Christopher Columbus. Il s’occupe du reste avec cœur des programmes de divertissement (pièces de théâtre, spectacles de marionnettes, sketches humoristiques) à destination des traumatisés de guerre dans les hôpitaux généraux des Etats-Unis : il travaille notamment avec le docteur Karl Menninger sur le développement d’activités thérapeutiques. Formé et promu officier en 1945, le capitaine North se voit offrir de mettre en musique des documentaires pour le OWI (Office Of War Information). En mai 1946, il bénéficie d’une permission pour participer aux célébrations du 150ème anniversaire de la ville de Détroit sous pavillon américain et compose à cette occasion la musique d’un spectacle historique intitulé Song Of Our City. Il quitte définitivement l’armée en août de la même année puis, sous les recommandations du compositeur Virgil Thomson, est désigné par le New York Herald Tribune pour composer une cantate (Morning Star) basée sur les procès de Nuremberg et dont la première a lieu le 28 octobre. Il signe également un concerto (Revue) pour clarinette et orchestre à la demande de Benny Goodman et Leonard Bernstein (première le 18 novembre) et rencontre enfin cette année-là le compositeur Henry Brant, qui deviendra par la suite l’un de ses orchestrateurs réguliers à Hollywood.

 

Bénéficiant d’une bourse attribuée par la John Simon Guggenheim Memorial Foundation, Alex North choisit en 1947 de passer plusieurs mois en Californie pour trouver l’inspiration nécessaire à l’écriture de sa première symphonie. C’est là qu’il reçoit sa toute première proposition de mettre en musique un film de la firme Eagle Lion. Il décline néanmoins immédiatement l’offre car pour l’heure, c’est toujours la scène qui lui apporte les plus grandes joies de sa vie. Il n’hésite donc pas à retourner rapidement à New York lorsqu’il est contacté pour composer la musique d’une nouvelle comédie musicale intitulée Queen Of Sheba. Le projet n’aboutit finalement pas, mais il permet à Alex North de travailler avec Molly Day Thatcher, la femme d’Elia Kazan : les deux hommes se retrouvent alors et deviennent amis. Outre des musiques pour deux pièces de théâtre, O’Daniel (le 23 février) et The Great Campaign (le 30 mars), l’année 1947 voit le 18 mai la première à New York de sa cantate Negro Mother pour chœur et orchestre, qu’il a écrite dès 1940. Ce sont ensuite sept de ses douze préludes pour piano qui sont interprétés en concert (le 21 septembre) avant une nouvelle comédie musicale pour enfant, Little Indian Drum (le 18 octobre). Enfin, le 10 février 1948 a lieu la première triomphale de la pièce de théâtre d’Arthur Miller et Elia Kazan intitulée Death Of A Salesman : la musique de North, préparée dès l’été précédent, est saluée de toute part dans la presse.

 

Alex North

 

C’est pourtant avec beaucoup de difficulté que Kazan parvient en 1950 à imposer le compositeur pour écrire la partition de son adaptation cinématographique de A Streetcar Named Desire. La chose acquise, il lui donne carte blanche. Dès son arrivée à Hollywood, Alex North reçoit les précieux soutiens de Ray Heindorf et Alfred Newman (respectivement directeurs musicaux de la Warner et de la Fox) qui ont tous deux pour tâche d’évaluer son cursus musical. Rêvant toujours de musiques de scène (The Innocents d’après Henry James) et d’œuvres de concert (Three Pieces For Chamber Orchestra), le compositeur refuse par contre de quitter le foisonnement créatif de la côte Est et de s’installer directement en Californie, préférant multiplier les allers-retours entre Hollywood et New York. Si Kazan, qui lui a déjà parlé de son Viva Zapata! (lequel devait à l’origine être son premier long-métrage), inscrit dès lors par contrat le nom d’Alex North pour tous ses projets à venir, jamais de sa vie il ne s’engagera sur une longue durée avec un studio, et ceci malgré les sollicitations répétées et insistantes de la 20th Century Fox.

 

Dans la foulée de la naissance de leur fille, Elissa, Alex et Sherle déménagent en 1951 dans un appartement spacieux de la West End Avenue de New York et achètent aussi une maison à Ridgefield, dans le Connecticut. En janvier de cette année-là sort sur les écrans le premier film auquel le compositeur a participé pour la Fox, The Thirteenth Letter (La Treizième Lettre) d’Otto Preminger, puis à l’automne A Streetcar Named Desire d’Elia Kazan, qui s’avère être un énorme succès. Sa partition de jazz symphonique, laquelle sera adaptée sous la forme d’un ballet pour la compagnie de Mia Slavenska et Frederic Franklin dès l’année suivante, marque durablement les esprits et ouvre alors pour la musique au cinéma des perspectives jusqu’ici ignorées des studios. North finit ensuite de composer pour Viva Zapata! en octobre et pour l’adaptation cinématographique de Death Of A Salesman (Mort d’un Commis Voyageur) en décembre. Il signe aussi sa première expérience télévisuelle en direct pour le Billy Rose Show. Nommé deux fois à l’Oscar en 1952, il achève les musiques des films Les Misérables de Lewis Milestone, The Member Of The Wedding de Fred Zinnemann et de son premier western, Pony Soldier (La Dernière Flèche) de Joseph M. Newman. Il vit surtout comme beaucoup d’autres dans la crainte d’être convoqué par la commission des activités anti-américaines liées au McCarthysme. Selon toutes vraisemblances, son nom aurait bel et bien circulé, mais il ne sera finalement jamais appelé à témoigner malgré ses positions ouvertement à gauche, l’activisme de son frère Joseph et ses liens avec l’U.R.S.S. (il est d’ailleurs toujours membre de la Société des Compositeurs Soviétiques). Il est par contre profondément choqué lorsqu’il apprend dans le Sunday Times le contenu du témoignage d’Elia Kazan : l’épisode met instantanément fin à leur amitié, et les deux hommes ne se reparleront jamais plus.

 

A gauche, Franz Waxman, Alfred Newman et Bernard Herrmann. A droite, Alex North et Hugo Friedhofer.

 

Outre deux derniers rendez-vous avec le théâtre, pour des adaptations d’œuvres de Shakespeare, Richard III et Coriolanus, Alex North compose ensuite la partition de Go, Man, Go! de James Wong Howe et collabore avec Alfred Newman pour celle de Desirée de Henry Koster. L’une de ses pièces de concert, Holiday Set (pour orchestre de chambre), composée en 1945 mais jamais présentée en public, est enregistrée par l’Orchestre Philharmonique de Vienne sous la direction de Charles Adler dans le cadre d’un disque intitulé American Life. Son nom apparaît également aux génériques de Man With The Gun (L’Homme au Fusil), The Racers (Le Cercle Infernal), The Rose Tattoo (La Rose Tatouée) et I’ll Cry Tomorrow (Une Femme en Enfer), ces deux derniers marquant le début de sa longue collaboration avec Daniel Mann, ainsi qu’à celui des scènes de ballet conçues par Roland Petit pour Daddy Long Legs (Papa Longues Jambes). En 1955, Alex North compose la musique du drame carcéral Unchained (Prisons Sans Chaînes) pour lequel il signe notamment, sur des paroles de Hy Zaret, une chanson qui fera le tour du monde et sera très souvent réinterprétée par la suite : il s’agit bien sûr de la fameuse Unchained Melody, un titre qui met définitivement le compositeur à l’abri du besoin d’un point de vue financier. La famille North finit donc par s’installer en Californie, à Bel Air, dans une maison construite à l’origine pour Al Jolson. Au cours de ce même déménagement, l’une des malles contenant la plupart de ses partitions pour ballet est malheureusement perdue.

 

En 1956, Alex North collabore avec Mervyn LeRoy pour The Bad Seed (La Mauvaise Graine), Jack Sher pour Four Girls In Town et Raoul Walsh pour The King And Four Queens (Le Roi et Quatre Reines) mais c’est sa partition pour The Rainmaker (Le Faiseur de Pluie), réalisé par Joseph Anthony, qui lui vaut une nouvelle (et vaine) nomination à l’Oscar (celle de The Rose Tattoo vient elle aussi d’échouer). Alors qu’il ne fournit en 1957 qu’une seule et unique composition pour le cinéma, The Bachelor Party (La Nuit des Maris), North compose l’année suivante pour The Long, Hot Summer (Les Feux de l’Été) de Martin Ritt, Hot Spell (Vague de Chaleur) de Daniel Mann, Stage Struck (Les Feux du Théâtre) de Sidney Lumet, ainsi que le film documentaire Cinerama South Seas Adventures. La tenue de l’exposition universelle en Belgique lui offre également l’opportunité de se rendre à Bruxelles où il dirige la première du ballet qui lui a été commandé pour l’occasion, Souvenirs For Another Generation (Le Mal du Siècle). Il en profite ensuite pour voyager en famille quelques mois en France avant de rentrer aux Etats-Unis afin de retrouver Martin Ritt pour The Sound And The Fury (Le Bruit et la Fureur) et travailler pour The Wonderful Country (L’Aventurier du Rio Grande) de Robert Parrish. Il contribue également ponctuellement, et ce jusqu’au milieu des années 60, à diverses productions télévisuelles notamment pour la CBS (dont le célèbre Playhouse 90), Warner Television ou encore ABC. Mais à son retour, il accepte surtout la proposition du studio Universal de mettre en musique leur plus importante production alors mise en chantier, Spartacus. Producteur exécutif du projet, Kirk Douglas accorde pas moins de treize mois à Alex North pour préparer la musique du film dont la réalisation est dans un premier temps dévolue à Anthony Mann mais qui échoit finalement à Stanley Kubrick. Ce délai exceptionnel permet au compositeur de travailler en toute sérénité dès le script, de mener de nombreuses recherches et de concevoir lui-même des « maquettes » arrangées pour deux pianos et deux percussions : en résulte une formidable partition-fleuve qui vaut au compositeur une énième convocation à la cérémonie des Academy Awards, le film sortant sur les écrans américains le 7 octobre 1960.

 

Alex North / Alex North et Kirk Douglas à la première de Spartacus

 

En 1961, après William Wyler pour The Children’s Hour (La Rumeur) et Tony Richardson pour Sanctuary (Sanctuaire), North travaille pour la première fois avec John Huston sur The Misfits (Les Désaxés) après des recommandations formulées par Arthur Miller. Le réalisateur lui propose d’emblée de prolonger leur collaboration artistique avec The Night Of The Iguana (La Nuit de l’Iguane) mais le sujet du film déplaît fortement au compositeur qui préfère donc renoncer à cette perspective. Il sort par contre pleinement satisfait de sa collaboration avec Joseph L. Mankiewicz sur Cleopatra (Cléopâtre) pour laquelle, une fois encore, il a bénéficié d’un délai conséquent pour composer, soir un an environ, intervalle durant lequel il ne signe la musique que d’un seul autre film, All Fall Down (L’Ange de la Violence) de John Frankenheimer. Si la statuette des Academy Awards lui échappe de nouveau, il reçoit néanmoins un non moins appréciable Annual Composers & Lyriscists Guild Award. Puis, en 1964, il retrouve Martin Ritt pour un troisième film, une adaptation de Rashomon, The Outrage (L’Outrage), puis il est choisi pour s’atteler au volet final du cycle de John Ford consacré aux indiens, le splendide Cheyenne Autumn (Les Cheyennes).

 

Entre quelques épisodes de Gunsmoke (pour la chaîne CBS) et ceux du documentaire F.D.R. (pour ABC), Alex North se rend à Rome à l’invitation de Daryl F. Zanuck et Carol Reed, et s’adonne à d’intenses recherches sur les musiques de la Renaissance pour élaborer la partition de The Agony And The Ecstasy (L’Extase et l’Agonie). Il travaille avec le réalisateur Mike Nichols pour Who’s Afraid Of Virginia Woolf (Qui a Peur de Virginia Woolf ?), mais leurs relations se révèlent d’emblée très tendues : devant leurs inconciliables divergences artistiques, le producteur Jack Warner tranchera en faveur d’Alex North. Le compositeur se désiste par contre un peu plus tard du film de Robert Wise, The Sand Pebbles (La Canonnière du Yang Tsé), officiellement pour raison de santé même s’il semble avoir avant toute autre considération fort peu goûté la violence du script. Il désigne néanmoins pour le remplacer l’un de ses plus proches amis, Jerry Goldsmith, qu’il a rencontré et encouragé à la CBS dès la fin des années 50 et à qui il a déjà confié auparavant la musique du prologue du film de Carol Reed. Pendant toutes ces années, North voyage beaucoup et son mariage en pâtit. Il s’envole en 1967 pour l’Allemagne et compose à Munich la musique du documentaire télévisé Africa, produit par ABC : il tirera plus tard de cette partition sa deuxième symphonie qu’il intitulera To A New Continent. Il rencontre alors une employée du Graunke Symphony Orchestra (futur Orchestre Symphonique de Munich) appelée Annemarie Hoellger avec laquelle il a très vite une relation.

 

2001 : le casse-tête de l'espace

 

1968 : c’est l’épisode fameux de 2001: A Space Odyssey (2001 : l’Odyssée de l’Espace). Devant l’insistance des cadres de la MGM, Stanley Kubrick contacte North afin de doter son ambitieux projet d’une musique originale, sans pour autant lui cacher qu’il souhaite aussi garder quelques-unes des œuvres du répertoire classique qu’il a déjà sélectionnées. Ravi de collaborer à nouveau avec le réalisateur, North enregistre à Londres, au tout début du mois de janvier et en sa présence, une quarantaine de minutes destinée à la première heure du film. Alors qu’il attend fébrilement de pouvoir travailler sur le reste du montage, Kubrick lui annonce qu’aucune musique supplémentaire ne sera nécessaire et que la fin de son long métrage ne sera pourvu que d’effets sonores. Surpris, North lui assure malgré tout qu’il reste à sa disposition mais ne reçoit dès lors plus aucun appel. Lorsqu’il découvre le film lors d’une projection de studio à New York, en avril, la stupéfaction est d’autant plus amère que personne n’a eu la délicatesse de l’avertir : aucune note de sa musique n’y figure ! Son extrême frustration ne l’empêche pas de reprendre le travail rapidement, avec The Devil’s Brigade (La Brigade du Diable) d’abord puis The Shoes Of The Fisherman (Les Souliers de Saint Pierre), ce dernier lui rapportant un Golden Globe à défaut de concrétiser une nouvelle nomination aux Oscars. Durant l’année 1970, Sherle et Alex finissent par divorcer. Annemarie donne naissance à un fils, Dylan Jesse, et la nouvelle famille s’installe dans la foulée à Pacific Palisades : ils se marieront deux ans plus tard, en mars 1972. Après Hard Contract (Cet Homme est Prêt à Tout) et A Dream Of Kings, les propositions se raréfient quelque peu, et celles qui se présentent ne recueillent pas l’approbation du compositeur. Celui-ci songe alors activement à reprendre entièrement son Odyssée inachevée, et faire de sa partition rejetée pour 2001 sa troisième symphonie, une œuvre qu’il souhaite dédier à l’équipage d’Apollo 13 dont la mésaventure spatiale vient de tenir l’Amérique en haleine. Le projet ne verra cependant jamais le jour.

 

Alors qu’il achève la quinzaine d’épisodes de l’éphémère série The Man And The City, le compositeur subit une opération des vertèbres qui le soulage provisoirement d’un mal de dos persistant depuis plusieurs années. Malgré leurs expériences précédentes, Martin Ritt et lui échouent à concrétiser leur nouvelle collaboration sur Sounder : le travail du musicien est finalement rejeté. Pocket Money (Les Indésirables) et Rebel Jesus sont les deux autres projets de 1972, aujourd’hui oubliés, tout comme Once Upon A Scoundrel, composé l’année suivante. En 1974, North compose la musique de Shanks, produit par son fils Steven, et emploie pour l’occasion, en les réarrangeant, quelques segments issus de sa partition rejetée pour 2001. L’année suivante, Journey Into Fear (Le Voyage de la Peur) constitue la dernière pierre à sa collaboration avec le réalisateur Daniel Mann : en tout, celle-ci compte huit rendez-vous, dont les derniers (après un hiatus de près de dix ans) sont les films A Dream Of Kings en 1969 et Willard en 1971 ainsi que Silent Night (un téléfilm spécial Noël pour ABC) en 1970 et la comédie musicale Lost In The Stars en 1973, deux productions pour lesquelles North n’est en fait que directeur musical chargé de l’adaptation de partitions existantes. En 1976, alors même qu’il est traité pour un cancer, Alex North accepte malgré tout de mettre en musique The Passover Plot et surtout les huit volets de la mini-série télévisée Rich Man, Poor Man (Le Riche et le Pauvre), un travail qui lui vaut un Emmy Award. Par contre, celui qu’il a signé l’année précédente pour le western Bite The Bullet (La Chevauchée Sauvage) doit encore se contenter d’une simple nomination aux Oscars. Outre la comédie Somebody Killed Her Husband et la mini-série The Word en 1978, North retrouve finalement John Huston, dix-huit ans après The Misfits, avec Wise Blood (Le Malin).

 

Alex North et sa seconde épouse, Annemarie

 

En 1980, Carny, réalisé par Robert Kaylor, permet au compositeur de collaborer avec le fondateur du groupe de rock The Band, Robbie Robertson. Alors que sa partition pour le western Cattle Annie And Little Britches (Winchesters et Longs Jupons) est refusée, celle qu’il compose pour Dragonslayer (Le Dragon du Lac de Feu) doit son existence à Steven Spielberg qui, grand admirateur du compositeur (la musique de Spartacus est l’une de ses préférées), aurait suggéré le nom de North pour le film. En 1984, le compositeur poursuit sa collaboration avec Huston sur Under The Volcano (Au-Dessous du Volcan) et, de fait, il travaillera ainsi pour les ultimes films du réalisateur, Prizzi’s Honor (L’Honneur des Prizzi) en 1985 et The Dead (Les Gens de Dublin) en 1987. La catégorie « Meilleure adaptation musicale » ayant été supprimée, ces deux partitions se voient cette fois carrément refuser toute nomination à l’Oscar sous prétexte de n’être avant tout que des réarrangements de musiques existantes. De son côté, le réalisateur Volker Schlondorff, qui met en chantier une nouvelle adaptation, télévisée celle-là, de Death Of A Salesman (Mort d’un Commis Voyageur), souhaite s’affranchir entièrement des versions antérieures et envisage une partition originale d’un nouveau compositeur : Arthur Miller s’y oppose et parvient une fois encore à imposer North.

 

L’heure est de toute façon à une reconnaissance pleine et entière. Depuis ses débuts à Hollywood, Alex North aura en effet été nommé pas moins d’une quinzaine de fois aux Academy Awards sans jamais recevoir une seule des précieuses statuettes mises en jeu, un mal pour un bien peut-être : en 1986, il entre enfin, et définitivement, dans la légende de l’Academy of Motion Picture Arts and Sciences en devenant le tout premier compositeur dépositaire d’un Oscar d’honneur (Academy Award for Lifetime Achievement) pour l’ensemble de sa carrière. Après Good Morning Vietnam en 1987 puis The Penitent en 1988, il compose en 1990 ce qui sera sa dernière partition, pour une co-production européenne à laquelle participe son fils Steven, Poslední Motýl (Le Dernier Papillon) : il est à ce moment-là déjà très malade. Un ultime cadeau l’attend néanmoins : à sa grande surprise, il voit son nom revenir aux premiers rangs des charts alors que sa fameuse Unchained Melody connaît une seconde jeunesse au travers de l’immense succès du film Ghost de Jerry Zucker.

 

Alex North s’éteint aux premières heures du dimanche 8 septembre 1991 à Pacific Palisades, d’un cancer du pancréas. Ses funérailles ont lieu en mer. Quatre ans plus tard, dans le cadre de réenregistrements d’œuvres du compositeur, le label Varèse Sarabande permet pour la toute première fois au public de découvrir la partition rejetée de 2001: A Space Odyssey, sous la direction de son vieil ami Jerry Goldsmith qui dirige à cette occasion le Royal Scottish National Orchestra. Mais ce n’est qu’en 2007 que le producteur Nick Redman et le label Intrada Records, après plusieurs années d’âpres négociations, créent l’événement dans le monde de la musique et du cinéma en éditant finalement les bandes originales du film, enregistrées en 1968 et devenues dès lors mythiques. Cette sortie met ainsi fin à une fameuse Arlésienne de près d’une quarantaine d’années…

 

Alex North recevant, en 1986, son Oscar d'honneur

 

Notice essentiellement élaborée d’après l’ouvrage biographique de Sanya Shoilevska Henderson Alex North, Film Composer (McFarland & Company Inc. Publishers, Jefferson, 2003).

Florent Groult

Florent Groult

Rédacteur en chef adjoint
Né en 1974, originaire de Normandie, Florent Groult grandit au contact de la musique classique et, par trois coups de baguette (le King Kong de 1933, Forbidden Planet et Jaws) assénées au travers d'un écran TV, est touché assez tôt par la magie du cinéma. Il était sans doute inévitable que les deux finissent un jour ou l'autre par se conjuguer en une seule et même passion. Ce sera chose faite en 1993, à l'occasion de la sortie française du Dracula de Francis Ford Coppola. Fasciné dès lors par l’interaction entre musique et image qui lui révèle des horizons infinis de découvertes, il rejoint d'abord les membres de l’association caennaise CinéScores, contribuant modestement à leur fanzine et leur émission de radio sur une antenne locale (1994-1999), avant de participer à la création de l'association Colonne Sonore / L'Ecran Musical (1999-2002). En 2008, il co-fonde avec Olivier Desbrosses- UnderScores : le Magazine de la Musique de Film pour lequel il occupe depuis le poste de rédacteur en chef adjoint. En 2011, il contribue à l'ouvrage collectif intitulé John Williams : Un Alchimiste Musical (Editions L'Harmattan) et signe ses premières notes de livret pour le label spécialisé Music Box Records. Il devient par ailleurs cette même année membre de l'International Film Music Critics Association (IFMCA). La passion plus que jamais vivace, l'aventure continue aujourd'hui...
Florent Groult