Spartacus (Alex North)

De bruit et de fureur

Disques • Publié le 22/05/2011 par

SpartacusSPARTACUS (1960)
SPARTACUS
Compositeur :
Alex North
Durée : 361:15 | 128 pistes | 6 CD | 1 DVD
Éditeur : Varèse Sarabande

 

5 Stars

Venu du théâtre, Alex North a toujours apporté à ses compositions pour le cinéma une qualité d’intériorisation psychologique. Sa musique est souvent présentée comme s’attachant aux états psychologiques et aux émotions des personnages « de l’intérieur », plutôt que d’être simplement descriptive d’un cadre ou d’une époque. Parallèlement, elle met souvent en œuvre des moyens d’expression musicaux moins expansifs que le style hollywoodien « classique » tel qu’il est représenté par Franz Waxman ou Miklos Rozsa. Sur un plan purement musical, on pourrait résumer le style North à la tension ou la lutte entre une expressivité mélodique qui semble rechercher l’évidence et une écriture savante tendant au contraire vers la complexité et la densité.

 

L’oeuvre de North est en effet marquée par la musique d’avant-garde de l’entre-deux guerres, avec ses rythmes irréguliers et ses tensions harmoniques (autant de caractéristiques que l’on retrouve à la même époque chez David Raksin ou Hugo Friedhofer). On doit pourtant à North de nombreuses partitions plus légères, parfois très proches d’une certaine forme de variété, écrites dans un style qu’il a contribué à créer et à imposer au cinéma sous l’appellation de jazz symphonique. Parmi les compositeurs hollywoodiens, il est de ceux, pas si nombreux, dont la musique possède la plupart du temps une réelle couleur personnelle.

 

Spartacus est donc une œuvre assez exceptionnelle dans la carrière de North. Ambitieux, universel dans son thème, le film de Stanley Kubrick est à la fois une très grosse production et un film plus ou moins « indépendant », produit par Kirk Douglas et écrit par Dalton Trumbo, scénariste longtemps mis à l’écart par le Maccarthysme. Associé très tôt au projet, le compositeur a travaillé un an et demi sur la partition et a mené à bien un réel travail de recherche musicographique (comme Rozsa l’avait fait deux avant pour Ben-Hur). Attendu comme le Graal par de nombreux fans, surtout outre-atlantique, le coffret édité par Varèse Sarabande comprend pour la première fois l’intégralité de la musique de North, présentée sous deux formes : le premier disque rassemblant les pièces existant en stéréo (soit un peu plus de 70 minutes), et les disques 2 et 3 proposant l’intégralité de la partition en mono (près de 135 minutes).

 

Si la musique de North peut paraître parfois ardue, austère, voire un peu monotone, il n’en est rien ici. Au contraire, la vitalité des thèmes, leur fraîcheur, l’éclat de l’orchestration plongent l’auditeur dans une fresque bouillonnante, d’une vie intense et trépidante, pleine de bruit et de fureur, débordante de couleur et – ce qui n’est pas toujours le cas chez North – de générosité. En effet, le compositeur tend souvent à resserrer son discours plutôt qu’à l’étaler et à travailler sur des orchestrations sérieusement dégraissées. Autant de qualités qui font de Spartacus une œuvre relativement à part dans la production du musicien. Si elle est assez proche de celle que North allait composer trois ans plus tard pour Cleopatra, la partition de Spartacus s’en distingue néanmoins par son énergie et la place importante des pièces guerrières. Les tentations atonales sont ici en grande partie absentes. Au contraire, North recrée pour le film une sorte de folklore imaginaire, mélange d’antique reconstruit, d’influences ethniques méditerranéennes et orientales.

 

Kirk Douglas est Spartacus

 

L’orchestration y est d’une extrême richesse, fourmillante, incluant des instruments inhabituels : ondioline, dulcimer, flute à bec, luth, kithara, qui confèrent à l’ensemble un caractère archaïsant sans pour autant évoquer d’époque précise. Il faut d’ailleurs souligner que de ce point de vue, la partition de North est sans aucun doute d’un langage plus original que celle d’Aram Katchaturian pour le ballet homonyme composé en 1954. Par bien des côtés, sa musique s’éloigne du post- romantisme grandiloquent des péplums hollywoodiens. La crudité de certaines sonorités, leur brutalité même, les stridences caractéristiques des cuivres (« cacophoniques » pour certains), les rythmes bousculés, cassés, sont d’un ton nouveau pour ce type de grand spectacle, comme d’ailleurs le film lui-même l’est dans sa violence graphique.

 

On notera dès l’abord la force de conception du générique : après une introduction martiale, pour cuivres et percussion, un premier thème aux cordes, au caractère vigoureux et heurté, semble vouloir s’arracher avec violence de la masse orchestrale. On retrouve ici déjà le caractère brisé des thèmes de North, qui sont fréquemment interrompus dans leur exposition par des ponctuations de cuivres et de percussions (voir ceux de The Agony And The Ecstasy [L’Extase et l’Agonie] ou de The Sound And The Fury [Le Bruit et la Fureur]). Le calme se fait et une rumeur sourde monte, sur un motif d’abord rythmique staccato (piano, cordes graves col legno), avant d’être reprise aux violons puis en canon par tout l’orchestre. Noble et solennel comme un choral, ce nouveau thème tout aussi typique de son auteur (voir celui de Cheyenne Autumn [Les Cheyennes]) monte vers la lumière et exulte quelques instants aux cuivres avant de s’effacer devant une série d’accord furieux qui ramènent le climat du début. Pièce déconcertante que celle-ci, où la mélodie passe au second plan au profit d’une polyphonie tumultueuse et complexe qui ne ressemble guère aux génériques traditionnels, mais plutôt à une sorte de lutte, un drame musical concentré où des forces contraires s’affrontent. Puis un nouveau thème, douloureux, pesant, évoquant une sorte de procession, est associé aux esclaves dans The Mines. On y retrouve ces ponctuations de cuivres et de percussions et un riche accompagnement orientalisant qui évoque certains passages de Cleopatra. Il réapparaitra, toujours empreint d’une sorte de fatalité dans First Pair, Blue Shadows And Purple Hills, Poem et Crucifixion March.

 

On retrouve le lyrisme simple et direct de North dans le fameux Love Theme de Spartacus et Varinia, pièce qui a fait l’objet de nombreuses reprises par des musiciens de jazz, de Bill Evans à Santana (les disques 5 et 6 du coffret proposent d’ailleurs 22 variations d’artistes de tous horizons sur ce même Love Theme). Cette phrase très caractéristique, avec son grand intervalle initial de quinte, est un des grands pôle thématiques de la partition (précisons que la « grande » version pour cordes faisant intervenir tout l’orchestre n’est pas entendue sur le film lui-même). Cette longue mélodie qui garde quelque chose de lancinant et plaintif est en fait très typique du style « romance » de North. Car s’il est considéré comme un des premiers compositeurs ayant fait entrer la musique contemporaine à Hollywood, il ne faut pas oublier qu’il y a aussi chez lui une veine qui n’est pas si éloignée d’un « lounge » sophistiqué et teinté de nostalgie. Chez ce musicien séduit très tôt par les sonorités des big band et la musique populaire américaine, on trouve ainsi les mélodies les plus directes et les plus désarmantes qui soient. Soulignons que malgré son côté romance, ce thème est souvent exposé dans un contrepoint très riche (dans le End Title par exemple) qui en varie subtilement les couleurs et dont les finesses ne se révèlent qu’après des écoutes répétées.

 

Spartacus dans l'arène

 

Sans passer en revue tous les moments forts de cette immense partition, on s’arrêtera sur le superbe Draba Fight, dont la tension et la violence témoignent d’une écriture souverainement maîtrisée qui s’appuie sur une syntaxe musicale radicalement différente de ce que l’on entend habituellement sur ce genre de scène. Sur un ton très différent, Snails And Oysters, à l’atmosphère trouble et feutrée, témoigne également d’une grande originalité de conception. Headed For Freedom (rebaptisé Glabrus Defeated dans la version intégrale), plein d’allégresse et d‘excitation et sur un rythme bien marqué, semble avec son thème un peu espiègle être un hommage à Prokofiev (notamment du Finale de la cinquième symphonie), alors que Camp At Night est une sorte de berceuse diaphane où les violons en sourdine sont ponctués de sonneries des trompettes bouchées. On notera également le travail très recherché sur les couleurs de l’étrange et superbe Desolation Elegy, avec ses voix fantômatiques.

 

La musique des scènes de combat (The Breakout, The Battle), acérée, martelée, furieuse, jouant à plein la discordance et la dureté des cuivres, rappellera plutôt le Chostakovitch des « symphonies de guerre » (jusqu’au piccolo qui émerge des marches les plus bruyantes). Les passages associés à l’armée romaine et à ses légions (Crassus’ Camp, Glabrus March, Formations) évoquent par leur répétition massive et obstinée une sorte de mécanique infernale et implacable. Quant aux pièces « festives » comme Vesuvius Camp ou Festival, elles sont assez proches des danses reconstituées par Rozsa pour Ben-Hur ou Quo Vadis, dont elles égalent la vivacité mélodique et l’orchestration ciselée. De ce passage en revue trop succinct, on retiendra donc surtout la diversité de style de cette grande fresque musicale et plus encore la force avec laquelle North nous immerge dans un monde violent et luxuriant pour une expérience sonore qui est tout sauf reposante !

 

La prise de son est correcte pour l’époque et, comme toujours avec les enregistrements des studios hollywoodiens, un peu sèche. Le réenregistrement d’extraits de Spartacus par Eric Stern et le London Symphony Orchestra en 1996 (pour le label Nonesuch) a toutefois bien fait sentir ce qu’une prise de son plus moderne apportait en terme d’espace sonore et d’impact, en mettant en avant de nombreux détails orchestraux qui étaient estompés dans l’enregistrement d’origine (Draba Fight par exemple est encore plus impressionnant dans la version Stern). On regrettera donc qu’avant de se consacrer à ce coffret, Robert Townson n’ait pu concrétiser son projet initial : un réenregistrement de la partition de North dirigé par son vieil ami Jerry Goldsmith.

 

Spartacus mène la révolte des esclaves

Stephane Abdallah

Stephane Abdallah

Contributeur
Mélomane professionnel, cinéphile bénévole, plumitif compulsif, critique expéditif, promeneur invétéré, apprenti dilettante, sarrusophoniste pervers, il dévore très jeune les critiques enthousiastes de Bertrand Borie dans l’Ecran Fantastique et découvre ainsi, médusé, les noms de Jerry Goldsmith, Georges Delerue et autres Arié Dzierlatka, dont les noms côtoient bientôt chez lui ceux de Stravinsky, Ravel et Bartok. Depuis, il n’a de cesse de convaincre un monde incrédule des beautés coruscantes de la musique d'écran, à grand renfort d’images audacieuses, de métaphores contrapuntiques, d’analyses fleuries et d’envolées pindariques.
Stephane Abdallah