Václav Trojan (1907-1983)

50 Maîtres de la Musique de Film

Portraits • Publié le 08/05/2020 par

Trojan a su trouver une dimension toujours originale à la discipline délicate et précise qu’exigeaient les films d’animations de Jirí Trnka. S’inspirant parfois de trames folkloriques, il sut, à partir de fines orchestrations, doter l’univers saccadé des marionnettes d’un lyrisme en trompe l’œil du réel, donnant souvent naissance à des univers féeriques ou inquiétants.

Alain Lacombe

À partir des années 40, la Tchécoslovaquie s’est faite une spécialité dans le cinéma d’animation de marionnettes. Pour une telle forme de cinéma, la musique s’est révélée indispensable en ayant une fonction essentielle sur le plan du rythme et de l’action. Le plus illustre représentant du genre se nomme Václav Trojan, l’un des rares compositeurs à incliner vers la tradition populaire de la musique tchèque et à réussir à la traiter avec des moyens modernes.

 

Fils d’un photographe de village, Václav Trojan fait ses études au conservatoire de Prague, où il a pour maître les célèbres compositeurs Vítezslav Novák, Otakar Ostrcil et le père de la musique dans le système de quarts et de sixième de tons, Alois Hába. Il étudie l’orgue au Conservatoire de Prague, un instrument qu’il utilisera des années plus tard en ouverture du film Staré Povesti Ceské (Les Vieilles Légendes Tchèques – 1952). D’abord pianiste, puis directeur musical de la radio tchèque de 1937 à 1945, il se consacre principalement à la musique légère pour le théâtre, où il écrit un grand nombre de pièces humoristiques. En 1941, il compose l’opéra pour enfants Kolotoc (Le Manège), qui lui servira de base musicale dans sa future collaboration avec Trnka. Suite à ce succès, l’Académie de musique et de théâtre lui ouvre spécialement une classe de musique de film et de musique de scène. Dans toutes ses créations, il déploie une grande fantaisie musicale, une riche inspiration mélodique mais aussi un irrésistible sens de l’humour.

 

Après avoir travaillé avec le compositeur Jan Rychlík sur des courts-métrage d’animations, le cinéaste-peintre Jirí Trnka fait appel lui. Durant toute sa carrière, il deviendra son fidèle collaborateur. Considéré comme l’homologue marxiste de Walt Disney, Jirí Trnka attache un soin important à la conception de la bande son, étant occasionnellement musicien à ses moments perdus. En faisant revivre tout un peuple de lutins, d’elfes et d’enchanteurs, de princes et de héros, le réalisateur va ressusciter l’enchantement des vieilles légendes européennes. Très présente, la musique remplace la parole puisque les films sont muets. Elle porte l’action et fait vivre ces personnages en bois. Cette riche collaboration débute en 1945 sur le court-métrage dessiné Zasadil Dedek Repu (Grand-Père a Planté une Betterave). Elle va devenir un véritable modèle d’efficacité artistique où musique et film ne peuvent être séparés l’un de l’autre. On peut noter dans la musique de Trojan l’influence de compositeurs comme Igor Stravinski, Sergei Prokofiev, Jirí Srnka ou encore Bohuslav Martinu, qui utilisera lui aussi le folklore tchèque dans de nombreuses pièces, du ballet Spalicek à la superbe cantate Kytice.

 

Václav Trojan

 

En 1947, inspiré par le livre de Mikoláš Aleš, le premier long métrage de Trnka, Spalicek (L’Année Tchèque), puise ses thèmes dans un fond populaire de coutumes, comptines et légendes villageoises tchèques, magnifié à travers les saisons. Le film est rythmé par la musique et les chants orchestrés par Trojan, qui se réfère au folklore morave, bohème et slovaque. Toutes les chansons sont merveilleusement interprétées par un chœur d’enfants aux nuances vocales vives et bigarrées. On trouve également un riche instrumentarium de facture paysanne : flûte à bec, clarinette, orgue de barbarie, accordéon, cymbalum, et surtout un dudàk de bohème : une sorte de petite cornemuse à la sonorité particulièrement rutilante, que l’on retrouve dans une légende populaire de Bohème, Le Joueur de Cornemuse de Strakonice. Chant et musique culminent lors de l’épisode de la kermesse villageoise, qui comporte un spectacle tragique de marionnette : Le Turc et Catherine la Futée. La chanson foraine se transforme alors en ballade d’époque, toute l’atmosphère change, les spectateurs assistent tout à coup à une pièce que l’on ne peut plus prendre à la légère. « Cette scène nous a confirmé les immenses possibilités de la marionnette » raconte dans ses souvenirs le compositeur. Deux ans après, toujours dans la même veine mélodique, Trojan réutilise les voix enfantines dans Broucci, une œuvre de musique de chambre inspirée par le célèbre conte de fées pour enfants de Jan Karafiát.

 

À la suite du succès de Spalicek, plusieurs films et court-métrages du duo Trojan-Trnka vont suivre, parmi lesquels on peut retenir Císaruv Slavík (Le Rossignol et l’Empereur de Chine – 1948) : narré par Jean Cocteau dans sa version française, le film contient une orchestration chatoyante et de superbes pages pour violon solo, imitant le chant du rossignol. La pièce mélancolique Žabák (la grenouille), avec ses glissandos irrésistibles de trombone, est particulièrement célèbre et figure régulièrement dans les programmes des concerts de musiques tchèques. En 1950, le conte Bajaja (Prince Bayaya), sorte de cine-opéra médiéval, comporte une très belle et lyrique introduction vocale qui rappelle les tristes complaintes de la musique tzigane. L’une des marches du film sera brièvement reprise dans le Nonetto Favoloso, pièce de musique de chambre de Trojan composée en 1979.

 

C’est dans Staré Povesti Ceské (Les Vieilles Légendes Tchèques – 1952), que le style de Trnka et Trojan atteint son apogée. Les petites poupées au visage enfantin laissent maintenant place à des personnages plus adultes et réalistes. Le film parcourt les origines mythiques de la nation tchèque depuis l’arrivée du grand ancêtre Cech, à travers une série de six épisodes. L’apparition récurrente de la harpe vieille-slave (Varyto) forme un liant lyrique et narratif rappelant tout au long du film que nous sommes dans un récit. Trojan a seulement un mois pour composer l’intégralité de la musique. Il va s’efforcer de recréer le style musical de l’époque, réinventant parfois la sonorité de certains instruments. Pour ce faire, il invente même le Sobot, un instrument à percussion couvrant une octave, réalisé à partir d’une planche de bois. Sur le plan vocal, Staré Povesti Ceské reste l’une de ses partitions les plus accomplies. On retiendra tout particulièrement la grandiose ouverture des funérailles du grand ancêtre Cech, accompagnée de lamentations et de chants funéraires.

Opposer la musique de Trojan à celle de Frank Churchill (compositeur des films de Walt Disney) comme victoire du thème populaire sur l’air à succès n’en dirait pas assez sur la noblesse de cette musique (et ces voix acides portées sur une orchestration savante, comme des anges de cathédrales).

Chris Marker

 Jirí Trnka et Václav Trojan

 

La grande scène finale de bataille du film entre les tchèques et les luczaniens fait référence à Alexandre Nevski d’Eisenstein. On retrouve même un lamento chanté sur le même registre dramatique que Le Champ des Morts de Prokofiev. Sur cette séquence, la musique est très originale, en particulier dans l’utilisation de percussions barbares et de sonorités concrètes. Il faut d’ailleurs préciser que dans les films de Trnka, Václav Trojan participe activement à la bande sonore du film. Pour Staré Povesti Ceské, il a par exemple ajouté à son enregistrement des sons dessinés directement sur la pellicule optique, pour imiter le bruit des flèches. La sonorité des danses des jeunes filles est obtenue en ajoutant aux instruments à vent des basses faites en faisant vibrer deux règles de bois fixées sur une table avec un serre-joint. Sur Sen Noci Svatojánské (Le Songe d’une Nuit d’Été – 1959), le chuchotement des elfes et des fleurs vivantes est même constitué de sons enregistrés à l’envers. Ce dernier long-métrage, très ambitieux fut tourné en Cinémascope et en son stéréo, ce qui était très rare pour l’époque. Très travaillée au niveau des sonorités et des timbres, la partition, de facture impressionniste, est une vaste composition pour orchestre, émaillée de parties chorales souvent envoûtantes.

 

Avec l’ultime court-métrage de Jirí Trnka, Ruka (La Main – 1965), Trojan signe sa partition la plus radicale. Le film, très pessimiste, est une parabole sombre sur la vie d’un sculpteur mis en cage qui doit concevoir une gigantesque statue de main. Il annonce l’esprit satirique et l’humour noir des films de Jan Švankmajer. La musique, très dépouillée, est principalement constituée de bruitages inquiétants, de percussions lourdes et de cuivres lancinants qui rappellent les marches militaires ; mais ce sont encore les nombreux silences qui restituent le mieux l’atmosphère oppressante du film. Ruka a été interdit à Prague en janvier 1970 lorsqu’un groupe de journalistes voulut organiser une séance commémorative de l’œuvre de Jirí Trnka. La raison : ce film pose des problèmes.

 

Après sa collaboration avec Trnka, Trojan écrit encore pour quelques films dont Poslední Ruze Od Casanovy (La Dernière Rose pour Casanova – 1966), mais sa participation reste plus discrète et moins novatrice. Après des films moins populaires auprès du public, il traverse alors une période noire et retourne à l’enseignement et à la composition, dans un style assez classique largement teinté de réminiscences traditionnelles. En dehors de ses œuvres pour le cinéma, il possède un solide corpus constitué d’un grand nombre de musique de chambre, de suites symphoniques, de concertos et de chansons folkloriques. Entre 1971 et 1973, il compose le superbe poème scénique Zlatá Brána (La Porte d’Or), pour chœurs, orchestre et solistes, qui rappelle ses plus belles heures musicales avec Trnka. L’œuvre sera portée à l’écran en 1978 dans un téléfilm particulièrement obscur et totalement introuvable d’Ivan Kotrc.

 

 

À écouter : Les quatre suites musicales que Václav Trojan tire de sa collaboration avec Jirí Trnka : L’Année Tchèque, Le Rossignol et l’Empereur de Chine, Prince Bajaja, et Le Songe d’une Nuit d’Été.

Julien Mazaudier

Rédacteur
Né en 1976 à Montpellier, le petit Julien baigne d’abord dans la douce euphorie du vidéo-clip et de la pop-musique des années 80. Deux projections au cinéma lui font prendre conscience des possibilités expressives de la musique de film : la partition entièrement électronique de Witness signée Maurice Jarre et celle plus symphonique d’un film soviétique assez obscur, Le Jardin d’Enfants, composé par Gleb Mai. Plus tard la découverte des compositeurs répétitifs comme Michael Nyman et Philip Glass l’amène à considérer la musique de film comme un art majeur du XXème siècle, une formidable synthèse de toutes les disciplines musicales, allant du baroque au jazz et de la variété au registre contemporain le plus expérimental.

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