Les Vieilles Légendes Tchèques (Václav Trojan)

Les nus et les morts

Décryptages Express • Publié le 18/07/2016 par

LES VIEILLES LÉGENDES TCHÈQUES (STARÉ POVESTI CESKÉ) (1952)Les Vieilles Légendes Tchèques
Réalisateur : Jiri Trnka
Compositeur : Vàclav Trojan
Séquence décryptée : Bitva s Lucany (1:12:02 – 1:17:31)
Éditeur : Inédit en disque

 

Regardée d’un oeil distrait et lointain, la situation du touche-à-tout Jiri Trnka dans l’ancienne Tchécoslovaquie des années 50 paraissait idyllique. Avec le gouvernement en place pour mécène généreux, collectionnant les succès populaires et les louanges admiratives venues des quatre coins du globe, le réalisateur-illustrateur-sculpteur-peintre (on en oublie) jouissait à l’évidence d’un parfait alignement des astres pour donner vie, comme il l’entendait, à son petit théâtre de marionnettes. Mais son exploration opiniâtre du folklore local, pourvu en abondance de contes merveilleux, n’était pas que le reflet d’une passion. Alors que certains critiques, l’esprit engourdi par d’infantiles clichés, se bornaient à décrire Trnka sous les traits d’un Walt Disney vaguement exotique, le régime communiste, qu’obnubilait sa campagne de propagande, tirait les ficelles dans l’ombre.

 

Un film comme Staré Povesti Ceské, adaptation chamarrée et cossue de récits mythologiques ayant bercé l’imaginaire de plusieurs générations, procédait dès l’origine d’un vaste endoctrinement. Tous les moyens étaient bons pour éperonner la fierté nationale et, ce faisant, repousser l’influence « corruptrice » des cultures étrangères. A telle enseigne que la présence du compositeur Vàclav Trojan se justifierait moins par la fructueuse amitié le liant à Trnka que par ses penchants gourmands pour les traditions musicales tchèques, dont il était alors l’un des seuls à parfumer de leur séduction désuète les écrans de cinéma. Quelque chose, cependant, a filouté la vigilance des gardiens du temple. Le dernier acte voit une bataille meurtrière faire rage entre les premiers habitants de la Bohême et les belliqueux Luczaniens, peuplade réelle ou chimérique, on ne sait trop, qui a pour chef un guerrier cuirassé de noir et drapé dans une cape écarlate. Se dressant contre celui-ci, le majestueux épéiste Cestmir, resplendissant du blanc virginal de sa tunique, entérine une vision manichéenne du conflit, énième affrontement des forces du Bien et des armées du Mal.

 

Mais rapidement, l’héroïsme fédérateur auquel rêvait la censure s’effrite sous les assauts conjugués de la mise en scène, stupéfiante d’intensité, et de la musique, sombre et tragique. En lieu et place de quelque fanfare péplumesque, Vàclav Trojan déploie un éventail entier de percussions ourlées de givre, lointainement évocatrices du bruit mat d’un piquet enfoncé à coups métronomiques de maillet, ou d’un mécanisme d’horlogerie saisi de folie. Si elle impressionne d’abord, la performance technique d’un Jiri Trnka au zénith de son art, entre les mains expertes de qui prennent vie des dizaines de figurines, est vite reléguée au second plan par la férocité qu’exhale chaque image. Malgré leur expression figée, leurs yeux ne cillant jamais et leurs bouches ne proférant aucun cri, les petites poupées enlacées avec violence réussissent, aussi bien que des comédiens de chair et de sang, si ce n’est mieux, à entrebâiller la porte sur un monde au bord de l’écroulement.

 

Bitva s Lucany

 

Après l’apocalypse, vient le crépuscule. Alors que le nombre des belligérants s’est spectaculairement amoindri, la nuit s’abat à la façon d’un linceul. La partition de Trojan, renonçant soudain à ses aspérités dentues, se fait élégiaque. Une voix de femme, douloureuse, accablée de tristesse, entonne une mélopée poignante à l’adresse des victimes de la guerre, qu’importe leur bord. Elle mouille de larmes le moribond rampant à plat ventre, qui emporte dans la tombe la vision terrifiante du champ de bataille, jonché de cadavres et ensanglanté par les feux or et pourpre du couchant ; elle chante sa détresse, ponctuée des détonations sommaires des cuivres, face à l’absurde pantomime que décrivent Cestmir et son alter ego ténébreux, tous deux tournant sur eux-mêmes à l’instar de l’oiseau de combat que son aile brisée cloue au sol ; et la mort du leader des Luczaniens, au lieu d’entrainer la triomphale chorale qui eût sans nul doute ravi les garde-chiourmes communistes, soulève un dernier lamento qui serre le coeur.

 

Peu après, c’est au tour de Cestmir d’expirer seul, criblé de flèches, contre une meute d’ennemis. Comme dans la légende, ses hommes puisent dans son sacrifice assez de forces pour écraser enfin l’envahisseur. La Bohême est sauvée ! Une victoire à l’amère saveur, en vérité, qui n’est pas de celles dont on fait les contes les plus pittoresques — sauf à jeter un voile opaque sur les ravages perpétrés par le jeu des épées dans les deux camps. Changeant encore son fusil d’épaule, Trojan caresse des friselis du violon les guerriers reposant à terre, leur antagonisme gommé à jamais par l’immobilité du trépas. Le chef des Luczaniens lui-même, réduit à une tâche sombre et anonyme, est pleuré par son étrange lieutenant, mi-homme mi-bête, qui fait rouler dans la plaine redevenue silencieuse l’écho de son hululement de détresse. Derrière le charme vieillot d’une tapisserie ancrée de plain-pied dans le passé, c’est à un vrai acte de résistance contre la tyrannie idéologique et les mensonges trop policés qu’appellent la mise en image baroque de Trnka et la hardiesse musicale de Trojan. Toutes choses que le tandem portera à sa glaciale incandescence, douze ans plus tard, avec Ruka (La Main). Mais ceci, n’est-ce pas, est une autre histoire…

 

Benjamin Josse

Benjamin Josse

Rédacteur
Les temps changent. A l'heure de la communication instantanée et du joug de la téléphonie mobile, on ne trouvera plus grand-monde pour s'étonner d'entendre quelque quidam dégingandé soliloquer à haute voix. Aussi incroyable que cela paraisse, il fut une époque où ces effusions publiques aimantaient moult moues désapprobatrices et sourcils orageusement froncés, à plus forte raison quand l'objet de tous ces regards courroucés fredonnait (mal) le thème de The 7th Voyage Of Sinbad et s'essayait (pour un déplorable résultat) à imiter les glouglous burlesques de La Soupe aux Choux. C'est ainsi que de fil cassé en aiguille tordue, le mal-aimé Benjamin trouva refuge dans le giron d'UnderScores, merveilleuse terre d'asile où, depuis lors, il se consacre à l'égoïste satisfaction des vices précités, et d'autres plus condamnables encore. Le moindre, assurément, n'étant pas de larder d'aiguilles trempées dans du curare une poupée grossièrement faite à l'effigie de Hans Zimmer, sa Némésis de toujours (« Si j'arrivais seulement à lui flanquer des cors aux pieds, je serais le plus heureux des hommes », confesse-t-il, l'oeil torve). Parce qu'il lui faut bien gagner sa croûte, ou plus exactement les quignons de pain moisis que le maître des lieux condescend à lui jeter pour tout salaire, il rédige de loin en loin d'étranges amphigouris dédiés à des scores d'exotique provenance. Ses collègues sont incrédules et les lecteurs baillent d'ennui, mais aux dernières nouvelles, il n'a pas l'intention de fermer boutique...
Benjamin Josse

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