Max Steiner (1888-1971)

50 Maîtres de la Musique de Film

Portraits • Publié le 24/04/2020 par

UnderScores se propose de dessiner dans cette série les portraits de 50 maîtres de la musique de film, de la glorieuse génération des compositeurs hollywoodiens du passé à ceux d’une époque plus récente, sans négliger les grandes figures de la nouvelle vague européenne. Bien sûr, c’est aussi l’occasion d’aborder des personnalités plus atypiques, loin du feu des projecteurs, mais qui se révèlent tout aussi indispensables.

« Si on fait une musique trop décorative, on perd en émotion. Ma théorie, c’est que la musique doit être ressentie plutôt qu’entendue. Certains disent qu’un bon score est celui qui ne s’entend pas, et moi, je me suis toujours demandé : à quoi bon, si on ne le remarque pas ? »

Max Steiner

D’origine viennoise, Max Steiner est sans doute celui qui, le premier, détermina les canons de la musique de film hollywoodienne. Plus célèbre pour ses mélodies que pour lui-même, il est tout à fait représentatif de la tradition post-wagnérienne, privilégiant les orchestres imposants plutôt que les traditionnelles formations restreintes. Entre 1937 et 1954, on lui doit la tempétueuse fanfare pour cuivres, cordes et timbales qui ouvre les films de la Warner Bros. Il compte à son actif plus de trois cents musiques de film, dont celles de deux classiques : King Kong (King Kong – 1933) et Gone With The Wind (Autant en Emporte le Vent – 1939) où cordes et cuivres se conjuguent pour une efficacité maximale.

 

À quinze ans, le jeune Max entre à l’Académie Impériale de musique pour étudier avec Gustav Mahler et Felix Weingartner. Enfant prodige (il a douze ans lorsqu’il dirige sa première opérette), il émerveille ses professeurs en terminant en un an des cours qui devaient en durer quatre. Dès cette période, le compositeur aborde une carrière dans le domaine de l’opérette et de la revue musicale. Il parcourt l’Europe et passe huit ans à Londres, juste avant le début de la première Guerre Mondiale. Elle va modifier sa vie, car on fait l’épuration des théâtres. Max Steiner est désormais considéré comme ennemi de l’Angleterre et emprisonné. Les artistes bénéficiant de certains appuis, le duc de Westminster ordonne sa libération et lui procure les papiers nécessaires pour gagner les États-Unis. Il y débarque avec seulement 32 dollars en poche. Il doit donc repartir à zéro, acceptant un modeste travail de copiste chez Harms Music Publishing à New York. Puis, de pianiste accompagnateur, il devient bientôt orchestrateur de comédies musicales, arrangeur et chef d’orchestre, côtoyant les grands noms de la comédie musicale américaine. Il collabore notamment avec George Gershwin, Jerome Kern et Florenz Ziegfeld avant d’être recruté en 1929 par la RKO, qui l’engage comme directeur du tout nouveau département musique. Très prolifique, il signe le score d’environ 70 films pour la compagnie, entre 1929 et 1936. Il innove avec Symphony Of Six Million (L’Âme du Ghetto – 1932), dont un tiers du film est accompagné de musique symphonique. Jusqu’alors, la musique de film hollywoodienne était discrète et sans grand impact dramatique.

 

Max Steiner

 

En 1933, en seulement deux semaines, il écrit la musique du phénomène King Kong, qui érige la série B en genre majeur. Steiner convainc la RKO et le producteur David O. Selznick de l’opportunité d’écrire une musique narrative spécifiquement écrite pour l’écran en une forme de symphonie directement inspirée de l’opéra romantique européen. Il en résulte une partition sauvage rythmée par des percussions violentes et des cuivres rugissants. Peu accoutumés à cette approche résolument d’avant-garde pour l’époque, les producteurs prennent peur, mais la musique est finalement enregistrée grâce au réalisateur Merian C. Cooper, qui finance de sa poche les sessions d’enregistrement avec un orchestre de 80 musiciens. Le succès est énorme et l’on attribue à la musique de Steiner un rôle majeur dans ce triomphe. Un critique la qualifie même de « symphonie accompagnée d’un film. »

 

Grand pourvoyeur de mélodies entraînantes et de cascades instrumentales tournant au vertige, Steiner manie avec habileté le rythme et la fibre épique sur des partitions telles que The Flame And The Arrow (La Flèche et le Flambeau – 1950), The Three Musketeers (Les Trois Mousquetaires – 1935) et Adventures Of Don Juan (Les Aventures de Don Juan – 1948). Aujourd’hui, avec le recul, certaines de ses musiques peuvent paraître boursouflées, avec un orchestre envahissant et des mélodies fonctionnelles. « Qui monte l’escalier, Max ou moi ? » se plaignait déjà Bette Davis au réalisateur Edmund Goulding qui la filmait dans Dark Victory (Victoire sur la Nuit – 1939). C’était l’époque où la musique de film soulignait inlassablement les moindres mouvements des personnages et que l’on qualifie aujourd’hui de mickey-mousing en référence aux petits films d’animations de Walt Disney où la musique est très synchrone au rythme de l’action. Pour Steiner, qui a parfois était qualifié de « robinet à musique » par ses détracteurs, la musique est avant tout un fond sonore (ou background music). Il a ainsi été partisan d’une musique de dimension importante, allant jusqu’à 60% du temps du film. Il composait plutôt par bobine que par séquence et racontait d’ailleurs avec fierté et satisfaction que The Bird Of Paradise (L’Oiseau de Paradis – 1932) de King Vidor avait 100% de musique. Inspiré par le folklore hawaïen, il crée pour ce film l’une des premières partitions « exotiques » en combinant vibraphone, marimbas, ukulélés et steel guitar. Souvent, le peu de temps alloué sur les films lui fait privilégier la quantité au détriment de la qualité. Sur We Are Not Alone (Nous ne Sommes pas Seuls – 1939), il n’a par exemple que six jours pour écrire 70 minutes de musique.

 

Max Steiner

 

Gone With The Wind (un classique du cinéma que Max Steiner trouvait farouchement ennuyeux) dure 221 minutes et comporte à peu près 75% de musique. Elle s’offre sous la forme d’un catalogue assez exhaustif des airs patriotique du sud de l’Amérique et de diverses danses de la lointaine Europe. Très exigeant, le célèbre producteur David O. Selznick lui demande l’équivalent de quatre symphonies en quatre mois. À la suite d’un manque de temps évident, Steiner a alors recours aux contributions d’Hugo Friedhofer, Adolph Deutsch et Heinz Roemheld, qui composent de la musique à partir de ses propres thèmes. On rapporte que le maître d’hôtel réveillait Steiner à cinq heures tous les matins et qu’il composait jusqu’à minuit, tandis qu’un médecin lui donnait des piqûres quotidiennes pour le maintenir en forme.

 

De la musique de ce film immense, on retiendra tout particulièrement le célèbre Tara’s Theme, du nom de la plantation de Scarlett O’Hara : un motif pour cordes et orchestre, ample et nostalgique, qui fera le tour du monde. Une partie de cette mélodie pouvait d’ailleurs déjà s’entendre dans le film précédent de Steiner, They Made Me A Criminal (Je suis un Criminel – 1939). Chaque caractère de Gone With The Wind possède son propre thème qui démarre dès que le personnage apparaît à l’image, une technique inspirée des opéras de Richard Wagner, qui avait fait de l’usage des leitmotivs une caractéristique de son écriture musicale. Steiner déclarait par exemple au sujet de sa partition du film The Informer (Le Mouchard – 1935) : « Un aveugle aurait pu s’asseoir dans la salle de cinéma et savoir à quel moment Gypo apparaissait à l’écran. » Max Steiner a aussi composé ses plus belles pages pour l’actrice Bette Davis, comme en atteste sa partition flamboyante pour Now Voyager (Une Femme Cherche son Destin – 1942).

 

Max Steiner

 

Parmi les autres partitions importantes de Steiner, on peut relever The Adventures Of Mark Twain (Les Aventures de Mark Twain – 1944), un film totalement oublié aujourd’hui mais qui comprend une partition superbe, riche et colorée, avec une utilisation pittoresque du contrebasson. Le classique Casablanca (1941), de Michael Curtiz, intègre des gammes orientales et adapte avec succès la chanson d’Herman Hupfeld, As Time Goes By (pour l’anecdote, c’est en revoyant ce film à la télévision que Valéry Giscard d’Estaing, alors Président de la République française, eut l’idée farfelue de ralentir le rythme du chant national dans les cérémonies officielles). The Beast With Five Fingers (La Bête aux Cinq Doigts – 1946), le film d’épouvante psychologique de Robert Florey, fait quand à lui preuve d’une excellente intégration du piano et du modèle dissonant hérité de Stravinski. She (She, la Source de Feu – 1935), le film fantastique à grand spectacle de Merian C. Cooper, est un autre bijou du genre. Malgré les contraintes budgétaires, Steiner délivre une écriture néo-classique lyrique très raffinée, entrecoupée de nombreux thèmes (amour, aventures, suspense…) On remarque aussi que certaines plages plus mystérieuses, par l’utilisation du vibraphone, du célesta et d’un chœur à bouche fermée, anticipent déjà sur certaines cellules mélodiques du célèbre Bernard Herrmann. La critique de 1935, ne tarit pas d’éloge sur la musique et compara le film à un opéra de Steiner projeté sur grand écran.

 

Bien que de nouveaux compositeurs apportèrent de la modernité et une dimension plus psychologique à la musique de film (Waxman, Herrmann, North), Steiner, sans trop se soucier des modes, délivra jusqu’au bout, son style symphonique « envahissant. » En 1965, il signe sa dernière partition, pour Those Calloways (Calloway le Trappeur), produit par les studios Disney : une partition symphonique légère où se mêlent thèmes de jazz et parties humoristiques (le savoureux Keg Awakens). Juste quelques semaines avant, dans un style plus décalé, il met en musique le film d’épouvante burlesque Two On A Guillotine (Une Guillotine pour Deux), preuve de la diversité et des ressources inépuisables de son immense répertoire. Il décède des suites d’une crise cardiaque à 83 ans en laissant son empreinte sur près de 400 génériques.

 

 

À lire : Hollywood Classique : Le Temps des Géants, par Pierre Berthomieu. Au chapitre « Hollywood Scoring » figure une très bonne synthèse de la carrière musicale de Max Steiner.

À écouter : King Kong, She et Adventures Of Mark Twain dirigés par William Stromberg (Moscow Symphony Orchestra).

Julien Mazaudier

Rédacteur
Né en 1976 à Montpellier, le petit Julien baigne d’abord dans la douce euphorie du vidéo-clip et de la pop-musique des années 80. Deux projections au cinéma lui font prendre conscience des possibilités expressives de la musique de film : la partition entièrement électronique de Witness signée Maurice Jarre et celle plus symphonique d’un film soviétique assez obscur, Le Jardin d’Enfants, composé par Gleb Mai. Plus tard la découverte des compositeurs répétitifs comme Michael Nyman et Philip Glass l’amène à considérer la musique de film comme un art majeur du XXème siècle, une formidable synthèse de toutes les disciplines musicales, allant du baroque au jazz et de la variété au registre contemporain le plus expérimental.

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