Portrait de Phillip Lambro

Un américain (trop) tranquille

Portraits • Publié le 06/07/2017 par

Phillip Lambro ? L’écrivain et réalisateur français ? Non. La confusion est compréhensible, mais ce dernier n’a pas de M à son patronyme. Celui que nous allons évoquer n’a hélas pas la renommée de l’auteur de L’Etudiant Étranger, et pour cause : Phillip Lambro est un compositeur qui n’a sans doute pas eu la carrière qu’il aurait méritée, comme peuvent le montrer sa filmographie et une discographie limitée et pour le moins émaillée de productions bis voire Z.

 

Lambro est né dans le Massachusetts en 1935. Il étudie la musique à l’Université de Miami avant d’intégrer, en élève doué de Donald Pond et Gyorgy Sandor, la Music Academy Of The West dans les années 50. Il y apprend toute la technique nécessaire de la composition et peaufine son éducation dans l’art de l’orchestration et du contrepoint. Sa première musique pour l’image, il la compose en 1963 pour un petit film documentaire intitulé Energy On The Move, pour le compte de la Columbia Gas System, qui lui donne l’occasion de diriger le New York Philharmonic. Sa partition attire l’année suivante l’attention des producteurs du film Git! Malgré un accueil critique plus que mitigé dû à la médiocre qualité de ce « western contemporain » (qui figurera longtemps dans la liste des 100 pires films jamais tournés, rien que ça !), la composition de Lambro est loin d’être inintéressante. Le thème central, une tendre ballade interprétée à la guitare acoustique, sonne en effet très western, avec une petite touche contemporaine caractéristique du style Lambro. La musique reflète souvent le caractère solitaire du héros orphelin fugueur, mais on y trouve aussi un motif rieur et sautillant (Dog Training Session). Les bois (magnifique intro à la flûte et guitare pour la reprise du thème principal) et les cuivres d’Interlude renforcent encore l’aspect dramatique de la situation, avec ces volutes de notes à l’unisson. La tâche de Lambro sur ce film made in Hollywood, son premier, fut rendue très compliquée par le fait que le budget alloué au départ à la musique fut rogné par d’incessants reshootings. Néanmoins, le compositeur s’en tire plutôt bien, écrivant même un Love Theme un peu détaché à la flûte et clarinette sur fond de cordes et de harpe.

 

Git!

 

Father Pat, un documentaire de 1970, retrace quant à lui la vie et l’œuvre du père Patrick Peyton, qui dédia son sacerdoce à la famille et au rôle de la prière dans celle-ci. Complètement athée, Lambro s’acquitte néanmoins de la tâche avec brio en écrivant un score empreint de compassion. Portée essentiellement par les cordes, l’écriture musicale, fine et solennelle à la fois, de Lambro fait merveille. Pray Today! a même quelques accents de Miklós Rózsa, malgré les limitations de l’orchestre (60 musiciens tout de même) et aura un écho particulièrement glorieux dans le End Title. Le hautbois, instrument apaisant s’il en est, s’invite précautionneusement dans The Lean Years / Arrival In Scranton, dans une mélodie légère faite d’un crescendo-decrescendo qui transpire la bonté. Les cordes et le cor anglais surenchérissent dans une reprise très efficace du thème présenté par le hautbois. Les cuivres, quasi religieux, dans l’acception hollywoodienne du terme bien entendu, de TB / Cure And Commitment To God laissent la place aux bois et aux cordes dans une quiétude rassérénante.

 

Mineral King permet au compositeur de glaner la distinction de meilleure musique pour un documentaire attribuée par la National Board Of Review en 1971. La partition de Lambro emploie un petit ensemble d’un peu plus de douze musiciens. Assez austère, elle tente de dépeindre le combat d’un homme qui veut changer la nature contre la puissance et la majesté de celle-ci. Trumpet Volontary & Westward Expansion présente d’abord un solo de trompette mélancolique avant que la musique se fasse plus dissonante (cordes, flûte et piano) dans Vanishing Wilderness. Un staccato de cordes que n’aurait pas renié Danny Elfman fait monter la tension dans Fowler’s Rush, avant qu’une intervention de banjo redonne au score un peu de fraicheur dans The Old Country Road. Une superbe mélodie pour harmonica, flûte et clarinette fait souffler un doux vent d’Americana dans Mineral King & Trumpet Voluntary et précède le retour de la trompette du premier thème.

 

Crypt Of The Living Dead

 

Celebration, documentaire également sorti en 1971, est une sorte de propagande à destination des pays étrangers pour vanter les diverses fêtes qui sont célébrées aux USA. Lambro a eu l’occasion d’écrire le score en partant d’angles aussi divers que la musique « native american » (Statement & End Title), la musique à consonance italienne (San Gennaro et ses mandolines et accordéons) ou plus moderne dans son approche, comme le démontre le Main Title et ses cloches tubulaires.

 

En 1973, Lambro se voit proposer de mettre en musique une coproduction hispano-américaine intitulée Crypt Of The Living Dead (aussi connue sous le nom de Vampire Woman ou encore Young Hannah, Queen Of The Vampires). Ce film (gentiment) d’horreur et (méchamment) foutraque, est complètement chaotique et pour tout dire un gros ratage. Il est d’ailleurs refilmé et remonté en catastrophe tant il apparait bancal et même incompréhensible après le premier montage. Les producteurs, conscients du naufrage qui s’annonce, mettent alors indirectement la pression sur le compositeur. Ils lui demandent de rendre le film plus mystérieux, plus tendu, plus effrayant, bref, tout ce que le film n’est pas. Et Phillip Lambro s’acquitte de la tâche avec un certain panache. Misant à fond sur une alternance d’atonalité et de tonalité (en témoigne l’ouverture intitulée Introduction And Hannah’s Atmosphere avec ses arpèges montant et descendant de harpe), la pulsation métronymique de la timbale (on retrouve ce procédé efficace chez Goldsmith et Horner pour la saga Alien), un piano inquiétant et une voix fantomatique du plus bel effet, le score de Lambro, bien qu’un peu répétitif, est largement à la hauteur du film. Le compositeur crée même un thème pour Hannah (souvent joué au célesta) qui ressemble à une comptine d’enfant, comme pour rappeler que cette dernière n’est pas née vampire mais qu’elle l’est devenue. Si la musique de Crypt Of The Living Dead, éditée chez Perseverance Records, ne révolutionne pas le genre, elle génère néanmoins avec habileté son lot d’atmosphères étranges, pesantes et ésotériques pour ce film qu’on n’hésitera pas à affubler d’un Z infamant.

 

Chinatown

 

Le virage de la carrière du compositeur aurait pu avoir lieu en 1974. Malheureusement, ce ne fût qu’une sortie de route. En effet, Roman Polanski, qui travaille sur Chinatown, cherche un compositeur pour l’aider à trouver le ton de la musique de son film hommage aux polars d’autrefois. Komeda, son compositeur attitré jusque-là, s’était éteint en 1969, laissant Polanski quelque peu orphelin. Ce dernier tombe sur un LP de the United States International Orchestra qui contenait deux travaux de Lambro : Music For Wind, Brass And Percussion et Structures For String Orchestra. Le réalisateur, tombé sous le charme de ces œuvres, décide d’engager Lambro. Le feedback des premiers screen-tests (devant un public composé majoritairement d’adolescents !) est assez catastrophique. Et comme souvent, dans ce genre de situation, c’est le compositeur qui en fait les frais. Exit Lambro, débarque Goldsmith, qui délivrera (en  10 jours !) une partition assez iconique…

 

Mais la musique de Lambro pour ce film est incontestablement une réussite, un vrai travail d’orfèvre ! Le compositeur mélange dans son Main Titles une atonalité inconfortable avec une musique très suggestive de la période évoquée par le film (la fin des années 1930). Là où Goldsmith utilise, dans l’ouverture du film, une trompette très film noir, Lambro opte pour un saxophone plus langoureux qui définit à la fois le temps et l’espace avec brio. Les scènes de tension, comme Orchard Chase, sont percussives et tendues, utilisant habilement les cordes et les scansions de cuivres et percussions pour produire un sentiment d’urgence. Dans One Night With Evelyn, Lambro délivre un Love Theme sublime, un peu à la manière d’un Cole Porter, porté par des cordes suaves et un piano léger. Ce thème est repris dans Forget It, Jake où le piano, plus présent, permet aux cordes de s’envoler. Lambro ne fait qu’une courte allusion au titre du film, Chinatown donc, dans son End Titles avec des accords pentatoniques d’Asie. Perseverance Records, qu’on peut ici saluer pour avoir déterré cette partition rejetée mais très digne d’intérêt, a eu la bonne idée de placer en fin de disque les deux œuvres de Lambro par lesquelles Polanski fut initié à sa musique.

 

Murph The Surf

 

Perseverance, qui a décidément de la suite dans les idées, a également édité ce qui est peut-être la meilleure partition de Lambro (et à tout le moins, la plus fun) avec Murph The Surf. Fusion jazz et orchestre, la musique de ce film de casse mettant en vedette le charismatique Robert Conrad est un vrai petit bijou. Lambro y a invité quelques pointures comme Joe Porcaro à la batterie, Gene Cipriano aux bois, Mike Lang au piano ou encore le saxophoniste et flutiste Bud Shank. Le Main Theme, qui s’ouvre par des accords graves de piano, est une vraie merveille de légèreté et de malice avec son motif à la flute enjoué sur un tapis de cordes mystérieux. La batterie fait son apparition de manière progressive et le motif passe du pupitre des bois à celui des cuivres puis au piano avec une aisance confondante. L’orchestration est raffinée et évoque à merveille les exploits à venir des rois de la cambriole. Sailing To Bermuda développe une musique jazz-bossa que n’aurait pas reniée Joe Harnell (ce qui n’est pas un mince compliment) sur une mélodie chaleureuse et très aérienne. Lonely Ginny dévoile une mélodie au piano très tendre, presque piano bar, reprise dans One Sided Love sur un arrangement de cordes amoureuses.

 

Mais les deux pièces de résistance du disque sont incontestablement Boat Chase (qui reprend et développe le thème du générique avec une fluidité jazz-orchestrale remarquable qui vous fera taper du pied et dodeliner de la tête) avec son dialogue flûte-xylophone sur fond de rythmiques qui s’emballent et de cordes crispantes. Du très grand art ! L’autre morceau, Murph The Surf, est un jazz-fusion endiablé de près de cinq minutes avec guitare et pédale wah-wah, saxophone en furie, trompette, flute, orgue Hammond, batterie déchainée et une basse électrique qui ne relâche jamais le rythme et vous fera dresser les poils de la nuque ! Dommage que le film n’ait connu qu’un succès confidentiel, car cette partitiona aurait pu être le fer de lance de la carrière de Phillip Lambro.

 

Le compositeur décèdera en 2015 à l’âge respectable de 80 ans en laissant une, hélas, toute petite empreinte dans le monde de la musique de film. Mais on aurait tort de ne pas prêter attention à ses trop rares travaux. Il est à noter que ses pièces de concert, orientées musique contemporaine et utilisant beaucoup les percussions réverbérées, valent elles aussi le détour.

 

Phillip Lambro

Christophe Maniez

Christophe Maniez

Rédacteur
Alors à l'orée de l'adolescence, au début des années 80, le jeune Christophe découvre à la télévision, coup sur coup, deux chefs d'œuvre qui marqueront son esprit à jamais. Le premier, Rocky, fait naitre en lui la jubilation par les mélodies riches en émotion de Bill Conti, devenu maintenant un de ses compositeurs fétiches. Le second, Vertigo d'Alfred Hitchcock, le plonge dans la musique du géant Bernard Herrmann, par le biais d'une partition pleine de mystère et de romance. Puis c'est l'escalade : il est tellement absorbé par la puissance des plus belles pages de la musique de film qu'il en vient à étudier de plus près le solfège et la composition (en quasi autodidacte, d'où son niveau plutôt moyen). Durant les mois suivants, il découvre John Williams et son Return Of The Jedi au cinéma. Transporté par la musique, il devient rapidement fan de ce compositeur. Son cercle de connaissances s'élargit et il en vient, plus tard, à admirer James Horner (un autre de ses compositeurs préférés) et Franz Waxman, notamment. Et puis, en 1989, c'est la claque : alors que tout le monde s'éclate sur la Bat Dance de Prince, il n'a d'oreille que pour les notes du Batman de Danny Elfman (par ailleurs, un des premiers CDs qu'il achète). Depuis lors, son amour pour la musique du compositeur attitré de Tim Burton ne s'est jamais démenti. Aujourd'hui, Christophe erre dans les couloirs obscurs d'UnderScores où il peut disputer le bout de gras avec d'autres êtres atteints du même syndrome que lui. Et l'aventure continue...
Christophe Maniez

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