L’autre visage de Lalo Schifrin (3/3)

Lalo Schifrin Live

Portraits • Publié le 03/02/2017 par et

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A l’instar d’un Rózsa ou d’un Williams, Schifrin a toujours gardé un pied dans le monde de la musique de concert. Comme chef d’orchestre tout d’abord : on se souvient qu’il avait dirigé le Los Angeles Philharmonic en 1980 dans des extraits de concertos de Prokofiev et Beethoven pour le film The Competition (Le Concours), pour lesquels il avait même envisagé la participation de Martha Argerich. Sur cette lancée, il assumera quelques années plus tard les fonctions officielles de directeur musical de deux formations différentes. Sachant les affinités qu’il entretient avec la France, on ne s’étonnera pas de le retrouver à la tête de l’Orchestre Philharmonique de Paris, créé en 1987 (et disparu depuis) et qu’il dirigera cinq saisons. Il réalisera avec cette formation plusieurs disques consacrés à des compositeurs classiques, parmi lesquels l’inévitable Ravel. Parallèlement, il est directeur musical du Glendale Symphony Orchestra, en Californie, de 1989 à 1995. Il a également dirigé comme chef invité de nombreuses formations à travers le monde, notamment pour des concerts de musique de film.

 

Comme compositeur d’œuvres de concert, l’activité de Lalo Schifrin a été régulière depuis les années 60 et comprend une cinquantaine de pièces de musique de chambre et symphoniques, avec une prédilection pour les formes concertantes. Il a en outre eu la chance de bénéficier de nombreuses commandes officielles et d’être défendu par des interprètes de premier plan (Mstislav Rostropovitch, Christina Ortiz, Gary Karr, Angel Romero ou plus récemment le violoniste Cho-Liang Lin). Si le Schifrin « classique » est souvent un musicien de la nuance et de l’intimisme, voire un miniaturiste, il ne craint pas de s’attaquer occasionnellement à des genres plus monumentaux. C’est ainsi qu’en 1968, il adapte la partition du documentaire The Rise And Fall Of The Third Reich pour en tirer une cantate pour chœurs, solistes et narrateur, dirigée par un Lawrence Foster à l’aube de sa carrière.

 

Lalo Schifrin, Dizzy Gillespie et le batteur Mel Lewis dans les années 60

 

A l’exact opposé de cette grande fresque post-romantique, le début des années 70 voit la création de deux pièces avant-gardistes pour un unique instrumentiste : Continuum, pour harpe solo et Journey, pour percussionniste (celui-ci jouant néanmoins une cinquantaine de percussions différentes). On sent dans cette dernière pièce l’influence du gamelan javanais, sans doute découvert avec Messiaen. Un peu à la manière d’un John Cage (First Construction In Metal), Schifrin brode autour d’un rythme à six temps répétitif et obsédant, paré de couleurs métalliques : gong, sanza, ektara, cloche de Bouddha, arbre à cymbales. On a mentionné plus haut la Jazz Suite On The Mass Text et ses recherches vocales. Schifrin prolonge celle-ci dans son Rock Requiem (1971), où il rapproche musique sacrée et sonorités ou rythmes contemporains, annonçant le Requiem d’Andrew Lloyd Weber et la Misa Tango de son compatriote Luis Bacalov.

 

A partir du début des années 80, sa musique de concert traduit un retour à un langage classico-romantique plus traditionnel, mais d’une facture toujours parfaite. Moins sollicité (ou moins intéressé) par le cinéma, où il ne trouve guère matière à composer des partitions aussi innovantes que celles de la décennie précédente, Schifrin consacre une part importante de son activité à la musique pure. Il compose ainsi en quelques années des concertos pour piano, contrebasse, guitare et flûte, réutilisant dans les deux derniers les thèmes des films The Four Musketeers et de La Peau. Il déploie dans toutes ces œuvres la même invention mélodique, d’un foisonnement parfois presque rhapsodique et mêlée d’effluves tropicales, avec une générosité et un souffle que le cinéma lui autorise rarement. Les nombreuses références baroques ou néo-classiques qu’on y trouve, la couleur sud-américaine donnent à ces pièces un parfum qui n’est pas sans rappeler la musique de Villa Lobos. Ecrit pour un instrument rarement soliste, le brillant concerto pour contrebasse, créé par Gary Karr, commence par un typique Allegro Barocco. L’introduction du deuxième mouvement évoque quelque musique de nuit bartokienne, avec ses frémissements mystérieux des cordes, et certains passages le Koechlin des Heures Persanes. Le concerto pour guitare est quant à lui le début d’une collaboration fructueuse avec le guitariste Angel Romero, qui s’est poursuivie avec la suite Romerias et la création en 2016 d’un second concerto, dirigé par la star sud-américaine de la direction d’orchestre, Gustavo Dudamel.

 

Lalo Schifrin au piano en 2016 à la Cinémathèque Française

 

Dans Tropicos (1983), pour orchestre de chambre, Schifrin prend une direction opposée : la pièce est concise, concentrée, presque austère; l’écriture est atonale, les références au folklore sud-américain plus discrètes, comme pour l’évocation abstraite, stylisée, d’un univers tropical. Par leur élégance et leur séduction (et leur accessibilité), ces œuvres créées par des solistes de renom attirent régulièrement l’attention des concertistes, comme en témoigne par exemple la création européenne en 2012 de son concerto pour trompette et vents par Thierry Caens. On a ainsi pu découvrir cette œuvre de 1967 où on sent l’influence du Stravinsky néoclassique et celle, toujours présente, de la musique française.

 

On trouve également Schifrin à l’affiche de grands projets de cross over aux côtés de Julia Migenes ou Placido Domingo, ce dernier lui ayant même commandé en 1990 un opéra, The Trial Of Louis XVI, projet qui n’aboutira pas faute de librettiste. Sa position de musicien au carrefour des cultures l’amène aussi à être sollicité pour des commandes inhabituelles, comme la commémoration de la découverte de l’Amérique en 1992, pour laquelle il compose son premier concerto pour piano, ou les Cantos Aztecas, créés sur le site historique de Teotihuacan au Mexique. Encore plus inattendu, on lui demande en 1992 une symphonie en hommage à la dernière reine d’Hawai, Lili’Uokalani. Manifestement très inspiré par ce sujet historique et romanesque, le compositeur répond par une fresque orchestrale et chorale de près d’une heure, sans doute sa composition la plus imposante. Il s’y exprime en toute liberté dans des formes largement développées, avec une maîtrise et une éloquence impressionnantes. D’un style globalement post-romantique, l’œuvre est néanmoins d’un langage et d’une couleur incontestablement personnelles, mêlant des séquences d’atonalité à certains traits d’exotisme. Le premier mouvement comporte un hommage à Messiaen, avec un passage pour percussion et piano dans un style de gamelan. On pense même fugacement, dans un style plus ouvertement lyrique, aux grandes pièces symphoniques de Jean-Louis Florentz. Tout aussi inattendu, Symphonic Impressions Of Oman (2001) est une suite symphonique d’un flot mélodique continu, qui fleure bon l’orientalisme tel qu’on le pratiquait au début du XXème siècle. La touche schifrinienne est pourtant présente dans les formules mélodico-rythmiques rappelant les riffs du jazz, la fluidité de l’écriture, et les longues lignes élégantes d’une volubilité toute latine, où semble transparaître un peu du déhanché du tango.

 

Jazz Meets The Symphony

 

Mais, comme il l’a confié à George Michel dans son livre d’entretien, c’est surtout au sujet qui l’avait passionné dans sa jeunesse, celui de la fusion du jazz et du classique, que le musicien a voulu se consacrer à partir des années 90. Essentiellement avec la longue série des Jazz Meets The Symphony (sept albums) où il confronte des solistes de jazz (Ray Brown, James Morrison…) à une grande formation, dans des arrangements de pièces classiques (L’Oiseau de Feu de Stravinsky), de musiques de film qu’il aime (celle d’Alex North pour Spartacus), ou le plus souvent dans ses propres compositions. Schifrin y insiste : c’est une fusion organique qu’il recherche, et non la simple juxtaposition de solos de jazz et de musique écrite. L’avenir et le recul diront peut-être s’il y est parvenu ou non. Reste qu’il est l’un des seuls à réussir à garder un certain swing avec une formation symphonique. L’album Esperanto (2000), qui réunit des instrumentistes d’horizons très variés, dont Jean-Luc Ponty, et le concerto pour piano et trompette jazz (2007), sont le fruit de préoccupations similaires.

 

La musique argentine et surtout le tango sont somme toute assez peu présents dans la production de Schifrin, bien qu’il ait travaillé pour Piazzolla dans les années 50. Carlos Saura lui donne en 1998 l’occasion d’y revenir avec son film Tango, pour lequel il compose notamment un tango inhabituel (mais attendait-on autre chose ?) pour percussions seules et une grande pièce pour chœurs et orchestre, La Represion, intense et tourmentée, bâtie sur un rythme de marche implacable. Il consacrera en outre à la musique de son pays plusieurs œuvres de grandes dimensions: Les Cantares Argentinos pour chœurs en 1992, Letters From Argentina, un sextet créé en 2005 à New York, avec son cousin (malgré la différence d’orthographe) et clarinettiste David Shifrin, et les brillants Tangos Concertantes pour violon et orchestre (2008) créés par Cho-Liang Lin. Musicien du monde par excellence, Schifrin n’a pas oublié l’Argentine dans son carnet de voyage.

 

Après ce tour d’horizon trop rapide, qui a nécessairement dû laisser de côté bien des pépites, nous espérons avoir donné au lecteur l’envie de goûter l’art incisif et langoureux, audacieux et délicat de Lalo Schifrin.

 

Lalo Schifrin

 

BIBLIOGRAPHIE

  • Georges Michel, Entretiens avec Lalo Schifrin, Editions Rouge Profond, 2006.
  • Les Tomkins, Entretiens avec Lalo Schifrin, Jazz Professionnal (initialement publiés en 1967, 1968 et 1976).
  • Lalo Schifrin, biographie, site web de l’agence Price Rubin & Partners.
  • Biographie et interview de Lalo Schifrin par Jean-Michel Reisser (avril 2007).
  • Bandes Originales: Lalo Schifrin (DVD): documentaire et concert, Prelightfilms, 2012.
  • Pour d’autres informations, voir aussi le site officiel du compositeur.
Stephane Abdallah

Stephane Abdallah

Rédacteur
Mélomane professionnel, cinéphile bénévole, plumitif compulsif, critique expéditif, promeneur invétéré, apprenti dilettante, sarrusophoniste pervers, il dévore très jeune les critiques enthousiastes de Bertrand Borie dans l’Ecran Fantastique et découvre ainsi, médusé, les noms de Jerry Goldsmith, Georges Delerue et autres Arié Dzierlatka, dont les noms côtoient bientôt chez lui ceux de Stravinsky, Ravel et Bartok. Depuis, il n’a de cesse de convaincre un monde incrédule des beautés coruscantes de la musique d'écran, à grand renfort d’images audacieuses, de métaphores contrapuntiques, d’analyses fleuries et d’envolées pindariques.
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