Le Studio : la promesse d’un avenir radieux ?

Dans les coulisses de l’enregistrement de Minuscule 2 à Alfortville

Dossiers • Publié le 15/10/2018 par

Sous une grisaille matinale qui, en ce vendredi 7 septembre 2018, prend un malin plaisir à masquer le généreux soleil annoncé pour la journée, l’imposante Maison de l’Orchestre se remarque finalement à peine lorsque, du centre d’Alfortville, on descend tranquillement la rue des Écoles. Il faut dire en effet que vu de l’extérieur, le bâtiment, sorte de coque de béton posée là, semble d’une sobriété un brin tristounette. C’est en tout cas là que, depuis plus de vingt ans, les musiciens et les membres de l’administration de l’Orchestre National d’Île de France (ONDIF) ont élu domicile. A l’époque le complexe, conçu par l’architecte Paul-Eric Vogel en collaboration avec l’acousticien Albert Xu, est destiné à leur fournir un cadre de travail idéal constitué de bureaux, de loges et de salles de répétition parfaitement aménagés. Et à l’heure de l’inauguration, en janvier 1997, le directeur musical d’alors, Jacques Mercier, ne cachait pas son enthousiasme : « Nous avons l’outil nous permettant de progresser encore davantage » expliquait-il avec conviction, « et c’est un palier, j’insiste là-dessus, c’est un palier vis à vis du futur. » (1) Le futur ? Nous y sommes justement, et on se plaît à penser que ces paroles n’ont depuis jamais aussi bien résonné que ces derniers jours aux oreilles des actuels occupants de la Maison, au moment d’accueillir un à un les quelques visiteurs privilégiés (dont votre serviteur), journalistes pour la plupart, et leur dévoiler la toute nouvelle configuration des lieux.

 

L’entrée se fait par un hall plutôt étroit et un escalier, immédiatement sur la droite, qui permet de rejoindre directement le foyer des musiciens, pièce spacieuse, lumineuse et conviviale, garnie de divans colorés. Le temps de recevoir un petit dossier de presse, je suis bientôt invité à rejoindre le plus silencieusement possible la cabine d’enregistrement, un peu plus loin au même étage. Installé dans un petit fauteuil au fond de la pièce, je peux dès lors apprécier l’ambiance studieuse et le travail en cours. En position centrale trône la grande console numérique AVID manipulée par l’ingénieur du son Stéphane Reichart, assisté d’Hugo-Alexandre Pernot, un opérateur ProTools assis à ses côtés. Plus loin sur leur gauche, le monteur musique et réalisateur artistique Clément Cornuau s’entretient au micro avec le compositeur Mathieu Lamboley, dont l’image apparaît sur un moniteur et qui fait face à l’orchestre dans la grande salle en contrebas. On devine d’ailleurs celle-ci par une petite lucarne non loin tandis qu’une autre, plus proche de moi, permet d’apercevoir un autre studio adjacent, plus petit, dans lequel est installé un percussionniste. Enfin, sur un grand écran haute définition placé juste devant la console, une image figée dévoile le projet qui monopolise tout ce petit monde depuis quatre jours désormais : le film d’animation Minuscule : les Mandibules du Bout du Monde, réalisé par Thomas Szabo et Hélène Giraud, dont la sortie en salles est prévue à l’horizon du mois de janvier prochain… C’est donc là le centre névralgique de la nouvelle structure mise en place par l’Orchestre National d’Île de France, un studio d’enregistrement flambant neuf nommé en toute simplicité… le Studio.

 

Le Studio

 

Il est alors temps d’en savoir un peu plus sur l’offre complète à destination des professionnels de la musique et du cinéma, une véritable opération séduction qui a demandé plus de quatre ans d’efforts. « A l’origine, nous sommes partis du simple constat qu’il y avait beaucoup de films tournés sur le territoire français, et sur le territoire francilien en particulier, mais qu’il y avait peu, très peu d’enregistrements de musique » expose l’administrateur de l’ONDIF Alexis Labat. « Ce constat, nous l’avons fait au bout de nombreux échanges avec des compositeurs, des producteurs, des superviseurs musicaux, des ingénieurs du son. Pour permettre aux producteurs d’avoir une vision claire de l’utilisation qu’ils pouvaient faire de l’enregistrement, il était nécessaire de faciliter la gestion des droits des musiciens, aussi avons-nous négocié un accord historique avec la SPEDIDAM, permettant d’anticiper le paiement des droits relatifs aux différents supports de sortie d’un film.

 

Nous avons désormais la possibilité de proposer des tarifs tout inclus aux producteurs qui souhaitent enregistrer avec l’orchestre. Ainsi, pour les vingt premières minutes d’enregistrement, c’est 15 000 euros, les vingt suivantes 13 000 et ensuite 11 000 euros. Il s’agit d’un tarif dégressif, et nous avons de plus souhaité que ce devis soit fixe de dix à quatre-vingt-quinze musiciens engagés, afin de pousser vers le grand symphonique et pour que cela se fasse de la manière la plus qualitative possible, sans rajouter le prix de services supplémentaires. Ce n’est pas le cas des autres orchestres et cela facilite à notre avis grandement le travail du compositeur, qui n’a plus à se soucier de la question budgétaire lorsqu’il s’agit de savoir s’il peut ou non rajouter tel ou tel instrument supplémentaire. Cette offre a été présentée à Annecy et à Cannes en 2015. »

 

Le Studio vu des tribunes

 

Néanmoins, un an après le lancement de ce « forfait cinéma » inédit de la part de l’Orchestre National d’Île de France, le premier bilan dressé s’avère particulièrement décevant : quelques contacts avec des compositeurs, certes, mais seulement deux tentatives concrètes qui se sont finalement soldées par des échecs, le premier en raison d’une partition non achevée dans les temps, le second pour une question de disponibilité de l’orchestre. « Il y avait une vraie demande » poursuit Alexis Labat, « nous sentions un intérêt grandissant, mais malgré tout cela n’a pas accroché à ce moment-là. Et en approfondissant la question, nous nous sommes aperçu qu’il manquait encore le lieu. » D’où cette idée, ambitieuse, de rénover entièrement la grande salle de répétition de la Maison de l’orchestre pour en faire un véritable studio d’enregistrement au sens propre du terme, doté des équipements les plus sophistiqués. Le projet, d’abord envisagé pour une livraison rapide au début de l’année 2017, s’avère cependant plus compliqué et plus long à mettre en place que prévu, même s’il obtient un soutien financier immédiat de la part des partenaires habituels de l’ONDIF, l’Etat et le Conseil Général d’Île-de-France. Quant aux travaux, ils vont durer un peu plus d’un an « avec une contrainte de taille » précise Alexis Labat, « c’est que les musiciens de l’orchestre devaient continuer à répéter dans le bâtiment. Nous alternions donc entre travaux et séances de répétition selon un planning très précis, sachant qu’il fallait nettoyer toute la poussière avant chacune d’entre elles. » Lors d’un reportage diffusé fin 2017 sur France 3 et dévoilant quelques images des répétitions du Petrouchka de Stravinsky sous la direction d’Enrique Mazzola, on pouvait d’ailleurs distinguer plusieurs échafaudages et des cloisons provisoires témoignant de l’avancée de l’entreprise.  

 

Finalement, on peut sans nul doute soutenir avec philosophie que le temps a porté ses fruits puisque Le Studio est aujourd’hui pleinement opérationnel. « Ce studio est l’agrégation de toutes les bonnes idées de tous les professionnels qui se sont recentrés autour de ce projet » reprend Alexis Labat. « Nous avons travaillé avec Philippe Vaidie (chef de projet ingénierie – NDLR) qui s’est occupé notamment de l’ensemble des studios à France Télévisions, et avec Florian Louineau, qui a conçu l’acoustique de différents studios ainsi que l’insonorisation de plusieurs hôtels de luxe. Serge Arthus, qui est spécialisé dans la conception de cabines d’enregistrement mais aussi d’auditoriums de cinéma, a insisté pour intégrer ici les normes du Dolby ATMOS. » Et parmi les principaux experts dont les talents ont été sollicités, citons également Alix Ewald et Mireille Faure, toutes deux ingénieurs du son, Domenica Vaugan, architecte-décoratrice, ainsi que Marc Prada, l’ancien gérant des studios Davout, fermés en avril 2017 et détruits depuis : « Il va, pour les premiers échanges, coordonner les questions de location et de fonctionnement du studio. Compte tenu de son expertise en la matière, il va nous aider à le développer. Nous avions d’ailleurs été le voir avant la fermeture de Davout et c’est donc tout naturellement que nous lui avons demandé de nous rejoindre pour le lancement de notre projet. »

 

La cabine d'enregistrement

 

C’est en juin dernier que le studio a ouvert ses portes à une toute première oeuvre cinématographique, The Sonata, thriller surnaturel dans lequel la musique tient une place centrale et bénéficie d’ailleurs pour l’occasion d’un mixage en Dolby ATMOS. Cette co-production entre France, Angleterre, Lettonie et Russie est également le premier film du réalisateur Andrew Desmond. « C’est lui qui a souhaité venir ici avec Alexis Maingaud, le compositeur » souligne encore Alexis Labat, « il savait que le studio n’était pas encore terminé, et qu’on se lançait dans l’aventure. Il y a eu quelques petits ajustements acoustiques mais dans l’ensemble tout s’est très bien passé. » Quant à Minuscule 2, « c’est le grand lancement attendu parce que là il y a une soixantaine de minutes de musique à enregistrer avec l’orchestre presque au grand complet. On ne pouvait pas rêver mieux pour lancer Le Studio ! ».

 

Retour donc à la séance du jour. Après la cabine son, l’heure est venue d’apprécier le travail des musiciens et, à travers eux, l’acoustique repensée de la grande salle dont l’accès se situe un étage plus bas. Nous sommes quelques-uns à y pénétrer à pas feutrés pour, entre deux prises, rejoindre promptement de larges tribunes surplombant l’orchestre. Penché sur sa partition, Mathieu Lamboley ajuste les nuances de l’interprétation : « Pas too much le crescendo » demande-t-il posément. Devant lui, sur un second pupitre portant une tablette numérique, on distingue la séquence en cours montrant un paysage enneigé d’où émerge la coccinelle, puis les fourmis en mission dans un milieu urbain. Lors de la prise suivante, la musique y dévoile ses charmes : un thème ample pour cordes, puis un hautbois, un cor anglais et une clarinette, tous dans un registre léger et quelque peu goguenard, tandis que violoncelles et contrebasses rythment l’ensemble. Outre une large section de cordes au premier plan, on compte quatre cors sur leur estrade à gauche, une douzaine de bois au centre, sept autres cuivres à droite, une harpe, ainsi qu’un large panel de percussions distribuées en fond de salle : en tout près de quatre-vingt-cinq musiciens de l’ONDIF s’emploient ici à donner vie à la partition d’un Lamboley méticuleux et attentif à chaque détail. « Un peu moins fort les cordes à la mesure 61. Sans vibrato s’il vous plait. Pareil pour la harpe à la mesure 90. » Il fait alors brièvement reprendre, seuls, les trois trompettistes afin de caler un trait particulier, puis lance une nouvelle prise. « On en est où en terme de timing ? » demande le compositeur en s’adressant à Clément Cornuau dans la cabine son. Il reprend la séquence, et isole à nouveau les trois trompettistes et fixe le problème de la mesure 56. « Allez, une dernière fois ! » lance-t-il à l’ensemble des musiciens. Il y aura finalement encore une prise supplémentaire, partielle celle-là, à partir de la cinquantième mesure. « Bien ! Pause ! » annonce-t-il, cette fois satisfait.

 

Le Studio

 

Quelques minutes de détente plus tard, l’orchestre se réinstalle. Mais en ce qui me concerne, c’est le retour en cabine d’enregistrement. Cette fois, il s’agit de boucler le générique qui montre un beau paysage hivernal et brumeux. La partition consiste alors en un éveil délicat et très doux de l’orchestre, dans un esprit très impressionniste, et un lent crescendo jusqu’à l’apparition du titre du long-métrage. Tandis que Stéphane Reichart veille à la bonne configuration de la console, Clément Cornuau s’applique à vérifier la synchronisation de la musique à l’image et commente chaque prise pour en peaufiner les effets : « Á la mesure 7 c’est un peu fort » indique-t-il à Mathieu Lamboley, qui approuve et renchérit en conviant les clarinettistes à jouer vraiment très pianissimo. On procède alors à une nouvelle prise que le compositeur interrompt : « Mi, fa, sol, on reste en l’air ! » dit-il en s’adressant aux musiciens. « Mathieu, le crescendo entre 13 et 14, il faut y aller encore plus » recommande alors Clément Cornuau, « C’est l’ouverture ! Et pour le tout début, on ouvre sur des paysages enneigés, j’insiste vraiment pour qu’il n’y ait aucun bruit pendant les huit premières secondes ! Quant à la flûte, c’était vraiment parfait. » La séance se poursuit ainsi jusqu’à la pause déjeuner.

 

De retour au foyer des musiciens, l’expérience de cet enregistrement paraît enthousiasmer tous les visiteurs. Mieux : pour un passionné tel que moi, il ne fait aucun doute que l’engagement de l’Orchestre National d’Île-de-France en faveur du travail à l’image force l’admiration, que ce soit au travers de la mise en œuvre de ce studio, de son offre tarifaire « clé en main » ou de sa participation à plusieurs ciné-concerts d’importance (c’est lui, notamment, qui sera à la Philharmonie de Paris début 2019 pour le cycle Star Wars). Mais, justement, dans un monde musical français qui n’a, jusque récemment encore, pas souvent été tendre avec la musique de film et dont l’un de ses plus éminents représentants (Pierre Boulez, pour ne pas le nommer) n’hésitait pas à affirmer qu’il n’en avait de sa vie jamais entendu une seule qui vaille quoi que ce soit, allant jusqu’à parler carrément « d’illettrisme de la musique dans le milieu du cinéma », cet engagement n’est-il pas, au fond, une entreprise éminemment courageuse ? « Vous parlez de courage » répond, l’œil pétillant, la directrice générale de l’ONDIF Fabienne Voisin, « peut-être, mais moi je préfère parler d’enthousiasme. En fait j’ai fait fi de tous les a priori, et je crois que par le passé il y a surtout eu de nombreux malentendus. J’ai rencontré des gens qui, au contraire, se sont tous montrés très ouverts et ont soutenu notre projet. »

 

Mathieu Lamboley en action

 

Certes, mais encore une fois, voir un orchestre français prestigieux se positionner aussi clairement en faveur du 7ème Art, n’est-ce pas au minimum une petite révolution chez nous ? « C’est effectivement comme ça qu’on le ressent » confesse tout de même de son côté Alexis Labat, « mais c’est finalement assez naturel pour nous. L’ONDIF a une mission particulière dans le paysage orchestral francilien, et même français. C’est le seul qui diffuse largement sur son territoire : 80% de son activité se situe en Île-de-France et, dès le début en 1974, il est allé au plus près du public avec de nombreuses actions culturelles. Aujourd’hui, nous avons une équipe qui est, je pense, la plus étoffée des orchestres français. En plus de leur mission de diffusion du répertoire symphonique, les musiciens ont eu l’habitude de travailler différemment et très vite ils ont avancé vers d’autres types de musiques. L’orchestre est un outil symphonique vivant, c’est en tout cas comme ça qu’on le ressent et l’envisage avec Fabienne Voisin. C’est-à-dire que les musiciens vont être tout aussi heureux d’interpréter une symphonie de Chostakovitch que de jouer Star Wars à la Philharmonie, d’accompagner Brad Mehldau, comme on l’a d’ailleurs fait la semaine dernière, que de rejoindre un rockeur ou un DJ. Tant que la musique est bien écrite, tant qu’il y a un réel intérêt pour le public, on a envie de le faire. Je pense que c’est comme ça qu’il faut penser l’orchestre aujourd’hui, il faut faire vivre la création, quelle qu’elle soit. La musique de film n’est pas une sous-musique, nous avons en France de grands compositeurs. Et si on est à l’écoute du public qui vient nous voir, on se rend vite compte que l’ONDIF ne peut pas rester figé dans le passé. » Impossible, alors, de ne pas songer à cette simple mais tellement éloquente petite maxime relevée sur le site officiel de l’orchestre : « Pas de prosélytisme, pas de chapelle. Il aime, il joue. »

 

Le Studio

 

Retour en salle où la reprise de l’enregistrement s’effectue à 13h45. D’emblée, Mathieu Lamboley presse un peu les musiciens afin de pouvoir boucler cette dernière séance à l’heure. On reprend rapidement une partie de la séquence d’ouverture avant que le compositeur annonce la suivante : « 6M39. Marche funèbre. » Il s’agit en fait d’un long segment qui laisse d’abord entendre un bel ensemble constitué des bassons, contrebassons, cors, trombones et tuba, bientôt rejoint par les cordes. Plus loin, une partie pour deux flûtes et harpe accroche l’oreille, puis une autre dominée par l’alliance, absolument splendide, entre le contrebasson et le vibraphone. Compte tenu de la longueur de la séquence, les ajustements s’accumulent presque inévitablement. « Au début, calez-vous vraiment sur le rythme de la timbale » demande entre autre le compositeur, « et les cors, ne jouez pas piano, vous avez le thème alors allez-y ! » C’est en tout cas en ces instants, peut-être, que les nouvelles qualités acoustiques de la grande salle, d’une superficie de 335m2 pour une hauteur de 10 mètres, s’avèrent les plus probantes. Dans une vidéo de promotion disponible depuis le mois de mai, le chef de projet Philippe Vaidie les commentait ainsi : « On a utilisé dans cette salle des matériaux qui sont nouveaux, peu utilisés, d’autres très utilisés, on a fait un mélange de bois et de matières modernes. C’est un système qui renvoie de l’énergie, qui aère le son de la salle et qui en même temps permet d’en maîtriser les résonances, et donc ça donne un son qui est assez homogène et vivant.» (2) Sur place en tout cas, on apprécie, en particulier, la mise en valeur de chaque pupitre, parfaitement différenciés. Lamboley se dit conquis lui aussi : « L’acoustique dans la salle est très mate mais elle est propre » m’a-t-il confié un peu tôt, « il n’y a aucune saturation avec quatre-vingt, quatre-vingt-dix musiciens dans la salle. Il n’y a aucun problème d’équilibre, on entend tout. Les pianos sont superbes (…). Avoir ça en France, clairement, c’est génial. »

 

Les musiciens, casques sur une oreille pour la plupart, restent concentrés, ajustent sans difficulté leur jeu, et sont visiblement tous ravis et heureux du travail qu’ils effectuent aujourd’hui. Un peu plus tard, alors que les prises se succèdent et qu’ils éprouvent quelques difficultés à boucler un court segment d’action, un violoniste interpelle soudain Mathieu Lamboley : « C’est quoi l’histoire ? » Interloqué, celui-ci se risque à une réponse prudente : « Là, c’est que vous avez tous tendance à ralentir vers la fin et… » « Non, non ! » lance alors le musicien, « Je veux dire : qu’est-ce qui se passe dans cette séquence ? » « Ah ! » dit le compositeur avec un sourire, « A l’écran vous voulez dire ? Et bien c’est une petite course-poursuite entre la coccinelle et la mante religieuse. Voyez, là elle s’élance, elle vole, elle vole et… paf ! » Rires dans la salle. La séquence suivante, elle, a la forme d’un crescendo : une rythmique légère assurée par la harpe et quelques col legno de violons, des traits distincts de flûte, de hautbois, de clarinette, de cor, plusieurs notes saillantes de xylophone, avant que les cordes puis les cuivres et les timbales achèvent de conférer une belle intensité à l’ensemble. Une fois de plus, on règle quelques détails et le compositeur prévient surtout : « Attention à bien rester dans le tempo. On y va ? »

 

Le Studio

 

C’est ici que s’achève pour moi cette journée passionnante au Studio. Les musiciens de l’Orchestre National d’Île-de-France, eux, enchaîneront dès le lendemain avec la préparation d’une symphonie de Gustav Mahler. Pour le compositeur et son équipe, le travail est loin d’être achevé et il s’agira de superposer aux prises retenues de ces quatre jours d’autres segments de percussions exotiques, d’un piano et des chœurs, enregistrés ailleurs. L’ingénieur du son Stéphane Reichart en assurera d’ailleurs le mixage chez lui : question d’habitude… Mais Alexis Labat ne cache d’ores et déjà pas son désir de voir cette tache être effectuée, à l’avenir, dans l’enceinte même du studio. D’ailleurs, à l’en croire, il n’est vraisemblablement pas question que le bâtiment reste fermé aux propositions extérieures : « Nous souhaitons l’ouvrir le plus possible au contraire, même s’il ne s’agit pas d’enregistrer l’ONDIF. De notre côté, nous imaginons en effet faire jusqu’à trois ou quatre musiques de films par an, le planning permettant certainement cela. Mais nous voulons que l’offre du studio, la salle bien sûr mais aussi la prise de son, le parc de micros, le matériel en cabine, l’utilisation des deux salles simultanément, etc… soient à la disposition de ceux qui le veulent. Le petit studio, par exemple, serait idéal pour des enregistrements de jazz. » A cette offre, il faut d’ailleurs ajouter la récente acquisition du parc instrumental de l’Association Régionale d’Information et d’Actions Musicales (ARIAM) aujourd’hui dissoute, permettant la mise à disposition d’instruments de musique de toutes sortes. Pour l’anecdote, Le Studio a également pu récupérer le Fiazoli des anciens studios Davout, un piano à la sonorité réputée qui complète désormais à merveille le Steinway présent depuis 2012.

 

Quant à convaincre les compositeurs français aguerris de mettre de côté leurs habitudes au sein de certains studios à l’étranger, à Londres en particulier, pas question de céder au pessimisme. « Si cela va être difficile ? » commente Alexis Labat, « Peut-être, parce qu’ils ont énormément d’habitudes là-bas et que, derrière, les orchestres sont des références, forcément. Les producteurs ont eux aussi le réflexe d’aller maintenant à l’étranger, et ça va être un vrai challenge de les faire revenir. Mais il y a aussi une vraie demande de la part de certains compositeurs, Le Studio va se développer, j’en suis certain, et le bouche-à-oreilles fonctionne beaucoup dans ce milieu-là. Gabriel Yared, par exemple, a très envie d’enregistrer en France et il ne s’interdit pas de venir prochainement ici, à Alfortville, pour faire certaines choses avec nous. » Gabriel Yared, justement, deviendra le parrain de la nouvelle structure lors de l’inauguration officielle prévue ce 17 octobre.

 

Quant à nous autres, souhaitons de tout cœur que Le Studio devienne très vite un nom et une référence incontournable pour tous les professionnels comme pour les passionnés.

 

Le Studio

 

Chaleureux remerciements à Ophélie Surelle, Alexis Labat, Fabienne Voisin, Jehan Stefan et Mathieu Lamboley pour leur gentillesse et leur disponibilité.

Illustrations : ONDIF@Christophe_Urbain / Florent Groult.

 

L’intégralité de l’entretien avec Mathieu Lamboley est à retrouver ICI.

 

(1) Alfortville : nouveaux locaux pour l’Orchestre National d’Ile de France – JT France 3 – 10/01/1997
(2) Interview de Philippe Vaidie

Florent Groult

Florent Groult

Rédacteur en chef adjoint
Né en 1974, originaire de Normandie, Florent Groult grandit au contact de la musique classique et, par trois coups de baguette (le King Kong de 1933, Forbidden Planet et Jaws) assénées au travers d'un écran TV, est touché assez tôt par la magie du cinéma. Il était sans doute inévitable que les deux finissent un jour ou l'autre par se conjuguer en une seule et même passion. Ce sera chose faite en 1993, à l'occasion de la sortie française du Dracula de Francis Ford Coppola. Fasciné dès lors par l’interaction entre musique et image qui lui révèle des horizons infinis de découvertes, il rejoint d'abord les membres de l’association caennaise CinéScores, contribuant modestement à leur fanzine et leur émission de radio sur une antenne locale (1994-1999), avant de participer à la création de l'association Colonne Sonore / L'Ecran Musical (1999-2002). En 2008, il co-fonde avec Olivier Desbrosses- UnderScores : le Magazine de la Musique de Film pour lequel il occupe depuis le poste de rédacteur en chef adjoint. En 2011, il contribue à l'ouvrage collectif intitulé John Williams : Un Alchimiste Musical (Editions L'Harmattan) et signe ses premières notes de livret pour le label spécialisé Music Box Records. Il devient par ailleurs cette même année membre de l'International Film Music Critics Association (IFMCA). La passion plus que jamais vivace, l'aventure continue aujourd'hui...
Florent Groult
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